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Anthémis
Anthémis
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Posté le 06/12/2021 à 23:33:57. Dernière édition le 08/12/2021 à 10:59:41 

[Ce RP fait suite au Toymaker https://www.pirates-caraibes.com/fr/index.php?u_i_page=5&theme=15&sujet=33831&u_i_page_theme=1&u_i_page_sujet=1dans lequel sont introduits la plupart des personnages évoqués dans ce récit, et qu’il est conseillé d’avoir lu d’abord pour une compréhension complète. Heureusement, ce RP est censé pouvoir être lu de manière indépendante. Bonne lecture!]

 
***

 
Anthémis cracha un glaviot rougeâtre par terre, vérifiant rapidement qu’aucune de ses dents ne s’était déchaussée du bout de la langue, qu’elle s’était méchamment mordue en tombant. Elle pouvait sentir le goût métallique du sang dans sa bouche. Rien qu’un accident bête, un caillou qui s’était délogé sous sa botte pendant l’escalade à quatre pattes d’une courte pente raide, mais la chute avait été rude. Elle avait glissé puis roulé jusqu’en bas, le manche de sa petite hache lui était douloureusement rentré dans les reins à l'arrivée et elle était bien partie pour avoir une belle bosse sur le haut du crâne. Elle était déjà en colère depuis son réveil, et l’incident n’avait fait que la rendre d’encore plus mauvais poil. Ses vêtements étaient tout poussiéreux, elle sentait des brindilles dans ses cheveux et… Ouep, elle avait ramassé du sable là où tout le monde détestait en retrouver. Elle résista à grand-peine à l’envie de coller un coup de pied dans le palmier le plus proche, et grogna quelques borborygmes exprimant sa colère en vérifiant qu'elle n'avait rien perdu dans sa chute.

Voilà des jours, des semaines même, qu’elle allait et venait pour suivre la moindre rumeur risquant de déboucher sur quelque chose d’intéressant, mais hormis la découverte des temples clandestins résultant des tentatives de Gemini de ramener ses croyances sur cette île, rien ou presque n’avait vraiment réussi à éveiller durablement son intérêt. Elle n’avait pas encore fouillé jusqu’au fin fond du trou du cul de l’île, certes, mais elle n'irait pas s'aventurer là en aveugle, surtout que son complice, l'énigmatique Silas, n'avait plus donné signe de vie depuis des plombes. Liberty regorgeait de curiosités, elle était bien forcée de le reconnaître malgré son mépris tenace pour ses frustes habitants. La faune et la flore improbables, la suite effrénée d’événements très stupides ou très menaçants, tous ces gens et ces objets plus furieusement ridicules, bizarroïdes, merveilleux ou frustrants les uns que les autres… maintenant, elle voyait très bien ce dont Gemini avait parlé à propos de Liberty, et ce contre quoi il avait voulu la mettre en garde avant sa venue. Si elle restait ici, elle craignait de devenir aussi dingue que tout ce beau monde. Elle reprit sa route en faisant rouler ses épaules douloureuses, maugréant d'autres jurons inarticulés qu’elle avait fièrement appris de sa mère. La pensée de la rouquine, qui lui avait transmis son mauvais caractère et sa petite taille, lui serra le cœur. Elle lui manquait parfois affreusement.


***


Elle avançait à pas prudents,
sans un bruit dans le soir tombant. Sa surdité ne la gênait pas, car son corps obéissait sans même qu’elle y songe aux réflexes acquis après des années d’un entraînement drastique, posant d’instinct ses pieds l’un après l’autre sur le sol de la jungle de manière à ne pas faire craquer la moindre brindille ou bruisser la moindre fougère. Il y avait quelqu’un, là devant. Elle distinguait la lueur d’un feu dans les broussailles depuis une bonne centaine de mètres, juste un petit foyer allumé pour accompagner un voyageur esseulé dans la nuit. Nous étions encore en territoire hollandais, et si c'était là un intrus, il lui faudrait bien s'en charger. Et puis ça la détendrait, pour commencer. Elle continua sa route, les épaules fléchies, la main sur ses armes. Elle n’était pas ici depuis très longtemps, mais elle avait déjà appris à reconnaître la légion de fauteurs de troubles locaux. Elle profitait de ses brefs moments de répit, lorsqu'elle revenait loger à l'œil ou presque au Toymaker, la boutique appartenant aux jumeaux De Windt, pour obéir à Gemini et s’assurer que sa fille adoptive ne s’était toujours pas faite trucider ou quelque chose comme ça. Mais non, tout allait bien dans le meilleur des mondes pour la brune et sa copine aux cheveux roux, qui jouaient à tenir un restaurant avec une insupportable bonne humeur. La balourdise de ces gens l’exaspérait, et même l’Intendante en activité à Ulüngen -Amandine ? Proserpine ? En désespoir de cause, elle l’appellerait Machine- n’avait pas été fichue de lui fournir des renseignements corrects sur quoi que ce soit. Parfois, elle aurait voulu secouer tous ces abrutis comme des pruniers, Machine en tête.
En parlant d’abruti, où était passé Paulus ?! Sa colère enfla dangereusement à la pensée de l’insolent vermisseau. Elle l’avait laissé l’embrasser et se l’était mis dans la poche, du moins le croyait-t-elle, mais il avait eu l’outrecuidance de disparaître sans la prévenir. Elle ne se fit même pas la réflexion que cela s’était d’ailleurs passé pendant l’une de ses propres absences, longues et inopinées. Elle fulminait. Elle irait le chercher par la peau du cou s’il le fallait, et si jamais elle le trouvait fourré dans le lit d’une greluche, elle les écorcherait vivants tous les deux. *Personne* n’avait le droit de lui piquer ses jouets.
 
Elle parcourut les derniers mètres en bouillonnant, déjà prête à tabasser quiconque dont la tête ne lui serait pas revenue dans l’instant pour se soulager les nerfs, citoyen en règle compris. Peut-être était-ce là l'occasion de toucher un petit bakchich, qui sait ? Elle s’accroupit lorsqu’elle atteignit la petite trouée dans la verdure dans laquelle le mystérieux individu avait établi son camp, écartant avec un soin extrême les plantes pour s’octroyer une vue imprenable depuis l’ombre des fougères enchevêtrées. C’était un homme, jeune, assis en tailleur devant son feu quelques mètres devant elle, de profil par rapport à l’endroit où elle était tapie, un solide bâton posé à côté de lui. Elle fronça les sourcils, perplexe, reconnaissant sans mal le visage à moitié ravagé par les flammes. C’était Simon de Windt, le propriétaire du Toymaker et doux frangin de l’autre idiote d’Euphemia, celle-là même qu’on lui avait demandé de protéger. Que faisait-il là, tout seul au milieu des bois ? Curieuse, elle se mit à l’observer en silence en se sentant délicieusement voyeuse. Il avait les yeux rivés sur un carnet vieillot posé sur ses genoux, jetant de temps en temps un œil à une casserole d’eau qui chauffait tranquillement sur le petit feu devant lui, sans doute pour se faire un de ces thés dont il buvait des litres à la maison. Elle fit la moue. Il n’y avait jamais assez de sucre dans ces foutus machins à l’anglaise qu’il préparait, là-bas, du coup elle pillait le sucrier à tous les petits-déjeuners. À la base, elle, elle ne jurait que par le thé à la menthe, bien parfumé et bien liquoreux. Sinon, ça avait juste un goût de flotte réchauffée. Elle s’installa un peu mieux pour soulager son dos encore raide après sa chute, et observa le jeune homme à loisir.
 
Elle s’était éclipsée pendant près de deux mois, mais elle savait qu’un genre d’armée s’était pointée tout récemment, embarquant la moitié des habitants de l’île dans des jeux macabres (quelque chose lui disait qu’elle aurait aimé le spectacle). Simon avait fait partie du lot, et il avait été sérieusement blessé dans les geôles des envahisseurs. Elle n’en savait pas beaucoup plus, mais à vrai dire, il geignait déjà bien assez fort comme ça, à la maison, lors des rares fois où elle l’y avait croisé après son retour. Une fois encore, elle se demanda ce qui pouvait bien l’avoir amené ici, en plein milieu d’une jungle remplie de choses qui auraient sans doute fait pousser de hauts cris à ce garçon timoré en temps normal. N’était-il pas censé se reposer dans une villa, ou quelque chose dans ce style ? Non, c'était… une île privée. Ennuyée, elle chercha le nom du groupe qui avait invité le blessé à se réfugier chez eux, sans le retrouver. C’était une secte locale, non ? Les… Funestes ? Mouais… Quelque chose en -este. Elle n’y avait pas prêté grande attention non plus, sur le moment. L’avaient-ils chassé ? S’était-il enfui ? Sa curiosité s’accentua. Il y avait des restes de son repas à côté de lui, du pain, du jambon et du fromage, rien de très élaboré. Aucune des pâtisseries délicates dont il aimait s’empiffrer au moins autant que sa sœur. Elle nota son apparence négligée, lui qui était si soigneux d’habitude. Il avait les joues mal rasées, et ses vêtements étaient élimés. Il aurait bien eu besoin d’un bain, à vrai dire. Ça sentait la sueur jusqu’ici. En fait, ce brave garçon donnait sacrément l’air d’être en cavale. Peut-être avait-il quelque chose à se reprocher ? Bon sang, faites que oui. Elle était déjà fébrile à l’idée de potentiels ragots croustillants à se mettre sous la dent. S'il en avait engrossé une, elle voulait ABSOLUMENT savoir laquelle pour aller présenter ses condoléances à la pauvre fille.

Il écrivait péniblement dans son carnet de la main gauche, s’échinant comme un enfant en train d'apprendre. Il esquissait de maladroites séries de lettres et de mots, et lorsqu’il atteignit le bas de la feuille, il leva la main droite pour tourner la page. Elle était crispée et frémissante, et il n’arrivait clairement pas à saisir quelque chose d’aussi fin et délicat qu’une feuille de papier avec. Il eut l’air de faire de grands efforts pour maîtriser ses gestes saccadés, finissant par abandonner en murmurant quelque chose qu’elle ne put lire sur ses lèvres, qui ne lui étaient pas suffisamment visibles. Il referma soigneusement son calepin et son matériel d’écriture dans un coffret en bois sculpté qu’il rangea dans sa besace, puis il étala un onguent odorant sur sa main blessée et la massa. Ensuite, il la fit travailler, la pliant et la tendant pendant de longues minutes, se forçant à étirer chaque doigt jusqu’à ce qu’il fit la grimace et semble en souffrir. Elle le regarda faire avec attention, reconnaissant sans mal des doigts cassés en cours de guérison. C'était une blessure souvent subie par les moins adroits, lors des rudes sessions d’entraînement au combat que devaient suivre les jeunes cultistes comme elle avant de devenir des membres à part entière. Elle ressentit une soudaine bouffée de nostalgie. Elle avait l'habitude de redresser elle-même les doigts de ses victimes, à l'époque. Sacrés souvenirs.
 
La nuit finit par tomber pour de bon. Il soupira profondément, jeta une poignée d’herbes et de feuilles dans la casserole portée à ébullition, puis renifla furtivement ses aisselles et grimaça. Il sortit un peigne, une outre d’eau et un petit paquet de son sac, puis il se leva. Elle se tassa un peu plus sur elle-même quand il fut debout, par crainte d’être repérée. Elle était déjà petite tandis que lui était grand et sec, comme sa sœur jumelle, et il la toisa soudain de trois bons pieds comme elle était accroupie dans les fourrés. Elle fit de son mieux pour ne faire qu’un avec le sol, priant pour que ses cheveux blonds ne la trahissent pas au milieu de cette verdure et des tons marrons de l’humus. Il déboutonna d’abord sa chemise, la pliant soigneusement avant de la poser sur son sac, puis il délaça et retira son pantalon de voyage et ses sous-vêtements, se retrouvant totalement nu devant son petit feu. Elle le reluqua sans vergogne lorsqu’il commença à faire sa toilette avec un peu d’eau et du savon, très intéressée par le spectacle, et intriguée par les marques qu’elle pouvait voir sur son corps souligné de reflets orangés par les flammes. Elle connaissait déjà ses cicatrices de brûlure, qui s’étendaient du côté gauche de son crâne jusqu’au milieu de sa poitrine, mais elle distinguait aussi des écorchures, des griffures et des bleus un peu partout. Ces blessures étaient superficielles, mais bien fraîches. S’était-il battu ? Ça ne ressemblait décidément pas à l’image qu’elle s’était faite de Simon. Il avait pris du muscle aussi, non… ? Il n’avait plus l’air aussi… aussi mince qu’avant, en tout cas. Elle décida qu’elle voulait en avoir le cœur net. Peu importe que sa présence lui déplaise, il était bien trop insupportablement gentil pour lui dire d’aller se faire voir. Et puis, elle était certaine qu’il n’arriverait pas à la chasser de toute façon : elle le battrait d’une main. Ha-ha.
 
Elle se redressa d’un coup, surgissant des fourrés comme un beau diable, la bouche grande ouverte sur un cri d’effroi silencieux et les yeux exagérément écarquillés à dessein. Le jeune homme, qui était en train de se frotter sous les bras avec vigueur, sursauta violemment en hurlant de peur, serrant l’outre et le petit pain de savon tellement fort sous l’effet de la surprise que l'eau jaillit brusquement et éclaboussa les alentours, et que le savon lui glissa des doigts et gicla dans les airs. Il devint instantanément rouge pivoine et couvrit son intimité en catastrophe, tâtonnant gauchement à la recherche de ses vêtements de sa main pleine de mousse. Elle put brièvement apprécier la vision de ses fesses pâles le temps qu’il renfile son pantalon en vitesse. L’image du timide Simon de Windt qui s’emmêlait les pinceaux en reboutonnant ses petites affaires, handicapé par sa main abîmée, lui fut diablement réconfortante.
Ça allait beaucoup mieux, d’un coup ! Le jeune homme, qui avait bien sûr fini par la reconnaître, la gratifia d’un regard courroucé mêlé de honte, qu’Anthémis affronta les poings sur les hanches et le sourire aux lèvres. L'humeur chafouine, elle se transformait en un mètre soixante de rouerie, qui s’autorisa un commentaire graveleux en quelques gestes effectués avec les mains, dont elle laissa le soin à sa victime de cogiter pour en deviner le sens. Elle jubilait. Cette andouille n’avait pas tant changé que ça, finalement.
Anthémis
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Posté le 14/12/2021 à 22:19:29. Dernière édition le 14/12/2021 à 23:53:44 

- Mimi ! cria le jeune homme outragé, quand il réussit enfin à enfiler sa chemise à l’endroit. Qu’est-ce que tu fais là ? Tu m’espionnais ?!
 
Il comprit son erreur en la voyant étrécir dangereusement les yeux, les mains sur les hanches. Son expression, déjà concentrée lorsqu’elle lisait sur les lèvres, s’intensifia. Elle signa quelque chose d’un geste brusque, synonyme de colère chez elle. Il identifia le signe sans problème, l'ayant déjà vue l'utiliser à l'occasion d'échanges houleux, à la maison.
 
« Mimi »...?!
 
C’était le surnom plus facile à prononcer que lui donnait Sasha, la rouquine, et qui avait vite été repris par Euphemia, par jeu, puis par Simon, par mimétisme. Elle le détestait. Le jeune homme leva les mains en l’air pour prévenir l’explosion, puis il essaya de signer à son tour, maladroitement. Anthémis, lasse de devoir se promener en permanence avec de quoi écrire sur elle, avait appris les gestes de base aux De Windt. « Bonjour », « merci », « oui », « non », ou encore « j’ai faim », le strict minimum pour échanger rapidement pendant le petit-déjeuner sans avoir à fournir beaucoup d'efforts. Il finit par se contenter de fermer le poing et lui imprimer un bref mouvement circulaire au niveau de son torse.
 
Désolé. Mais tu m’espionnais ! ajouta-t-il à voix haute d’un ton de reproche, juste après.
 
Anthémis se fourra un doigt dans l’oreille, faisant mine de ne pas comprendre, ennuyée. Simon n’avait pas l’air prêt à lâcher le morceau. Il avait moins de mal à la regarder dans les yeux qu’avant, non ? Et puis, bon, il est vrai qu’elle s’était peut-être *un peu* rincé l’œil… Mais elle n’avait pas envie de s’avouer vaincue devant ce nigaud. Elle avait besoin d'une tactique cinglante.
 
« Tu m’as eue », exprima-t-elle avec une grimace contrite, haussant les épaules et les yeux baissés. Puis elle releva le nez et montra le garçon du doigt, commentant quelque chose en langue des signes qu’il ne put comprendre, avec un air de chien battu. Intrigué, Simon passa de la juste colère à la méfiance, sentant confusément qu’elle préparait quelque chose -il avait appris à anticiper ses coups fourrés. Elle arbora alors un masque effrayant, puis elle avança lentement vers lui et mit les mains en coupe en les crispant dans les airs, l’air avide, comme si elle pelotait une paire de seins… ou une paire de fesses, en l’occurrence. Ensuite, elle lui fit un grand sourire suggestif en se léchant les lèvres. Simon piqua un fard, recula et manqua se prendre les pieds dans ses affaires éparpillées au sol, affreusement gêné.
 
Voilà ! Simple, efficace… Gagné.
 
 
***
 
 
Ils étaient assis côte à côte devant le petit feu, Anthémis les jambes sur le côté et Simon les genoux relevés sur la poitrine, replié sur lui-même dans une posture presque défensive. Il se sentait tendu comme la corde d’un arc. Elle avait accepté de partager son maigre repas lorsqu’il le lui avait proposé -après qu’elle se soit assise d'autorité et qu’elle l’ait regardé avec insistance tandis que son estomac grondait. Elle se servit généreusement, et il vit partir avec regret la majeure partie du pain frais, du fromage et surtout des tranches de rôti légèrement caramélisées qu’il avait achetés un peu plus tôt à un groupe d’indigènes. La gredine savait très certainement qu’il était trop poli pour refuser quoi que ce soit aux lois de l'hospitalité. C’était délicieux et Anthémis s’en régala sans gêne, amusée et même légèrement impressionnée de voir que même au milieu de nulle part, ce salopiaud se débrouillait pour faire bonne chère.
Ils mangèrent en silence, Simon se contentant de picorer dans un petit sac de noix et de fruits secs pour conclure son dîner, principalement histoire d’accompagner son invitée. Elle finit son repas et sortit à boire de sa propre besace avec une mine réjouie, se désaltérant à même le goulot d’une bouteille de vin épicé. Elle en but de longues rasades, puis elle invita Simon à l’accompagner en lui tendant l’objet. Elle était revêche mais elle savait apprécier un peu de compagnie, comme tout un chacun, surtout au moment de partager un verre à l’issue d’un bon repas. Simon accepta la boisson, surpris et touché par le geste de connivence ; la jeune femme ne semblait nourrir aucune arrière-pensée, cette fois-ci. Il fit couler un peu de vin parfumé dans sa gorge et se détendit légèrement, consentant enfin à déplier ses longues jambes et redresser les épaules. Il s’affola à nouveau en la voyant défaire son paquetage et en sortir une couverture, comptant apparemment passer la nuit ici avec lui, puis il se fit une raison. Il accueillait cette compagnie inattendue avec un plaisir qui l'était tout autant, et même un certain soulagement. Il était seul sur les routes depuis plusieurs semaines maintenant, et cela semblait être son cas à elle aussi. Lorsqu’il était rentré à la maison après l’épisode de l’invasion ottomane, sa sœur, stupéfaite qu’il ne sache pas non plus où était Anthémis, lui avait confié que personne n’avait vu sa « garde du corps » attitrée depuis près d’un mois, au point que beaucoup l’avaient crue emprisonnée elle aussi, ou pire.
 
Bien qu’elle ait démontré qu’elle savait s’ouvrir aux autres si on lui en laissait le temps, Anthémis lui faisait toujours un peu peur, mais compte tenu des circonstances, ça ne se passait pas si mal. Il remua maladroitement le feu à la pointe d’un bâton en se servant machinalement de sa main droite, ressentant le désir puissant d’engager la conversation sans trouver d’amorce après toutes ces semaines de solitude. Elle le regarda faire avec application, puis elle s’essuya les mains et réclama la sienne d’un geste impérieux ; il hésita avant de lui tendre d’abord la gauche, celle qui était indemne, qu’elle chassa d’une tape sèche en claquant la langue d’agacement. Il lui tendit alors l’autre, l’abîmée, et elle s’en empara pour l’examiner sous toutes les coutures, faisant jouer les articulations et palpant les cicatrices en connaisseuse. Il frémit en posant les yeux sur l’auriculaire raccourci d’une phalange de la jeune femme, à sa main droite. La section semblait propre et nette, rien à voir avec ses cicatrices à lui, là où les os brisés avaient percé la peau au hasard. Ça ne ressemblait pas au résultat d’un accident, ou d’une blessure récoltée au combat, mais plutôt à une opération chirurgicale soigneusement effectuée… Lui en parlerait-elle un jour ? Elle grogna quand elle remarqua qu’il la fixait, et il détourna les yeux. Elle le manipula durement, plus attentive à l’état de sa main qu’à la gêne ou la douleur qu’il aurait pu ressentir pendant son examen minutieux. Elle le libéra après un bon moment, apparemment satisfaite, puis elle se leva et fit mine de partir du camp en laissant ses affaires là. L'incompréhension qui se lut sur le visage de son compagnon devait être furieusement évidente, car elle soupira lourdement, revint vers lui et griffonna sur un bout de parchemin après avoir chipé un morceau de charbon pointu à la périphérie du foyer. Elle lui tendit le message écrit à la va-vite, lui laissant amplement le temps de le lire.

Je vais faire pipi.

Elle lui sourit, désigna ses yeux, puis fit « non » de l'index. Il fut trop indigné par l'idée qu'elle le pense capable de l'espionner pour protester. Ensuite, elle se tapota les dents et frappa du poing avec force dans sa paume, avant de disparaître dans les buissons. Le message était suffisamment clair, et il prit bien soin de regarder le feu, se bouchant même les oreilles jusqu'à son retour. Quand elle revint toute pimpante, la  jeune femme désinvolte se rassit au même endroit pour entamer tranquillement sa digestion, retirant ses bottes pour exposer ses pieds nus à la chaleur bienfaisante du foyer. Le moment de calme s'éternisa, et il en profita pour l’observer à la dérobée. Vue comme ça, elle faisait vraiment minuscule, bien qu'elle fusse légèrement plus âgée que lui. Par contre, il savait pertinemment qu’elle l’aurait sans doute affronté et vaincu sans problème. Lorsqu’elles en étaient venues aux mains, même Euphemia, pourtant beaucoup plus grande qu’Anthémis et bien plus aguerrie que son frère, n’avait pas eu le dessus. L'affrontement s’était au mieux soldé par une égalité, et les deux filles arboraient chacune de belles traces de coups dignes des pires marins après une bagarre de taverne. À la voir somnolente comme cela, satisfaite de son repas et s’amusant à agiter ses orteils à contre-jour des flammes, il se fit la réflexion qu’elle n’était pas si différente des autres filles de sa connaissance. Seules la hachette au fer cruel qu’elle gardait à portée de main et sa tenue de voyage très éloignée des jupes et des robes à froufrous rappelaient ses origines sinistres. Il se demanda à quoi elle aurait ressemblé si elle n’avait pas été élevée par des gens du calibre de Gemini, qui qu’ils fussent. Le peu d’informations que sa sœur avait pu lui révéler à ce propos, ainsi que sur l’inquiétant pirate qui l’avait adoptée avant de disparaître, lui ôtait généralement toute envie d’approfondir le sujet.
Simon se demanda brièvement si le silence qui régnait sur le feu de camp la dérangeait aussi, avant de s’injurier mentalement. « Elle est sourde, qu’est-ce que tu veux qu’elle en pense…  Idiot ! »
 
- Tu… as les cheveux plus longs, non ? remarqua-t-il poliment après avoir attiré son attention, lorsque leur mutisme commun devint vraiment trop pesant pour lui. C'était banal à en pleurer. Sa propre bêtise lui donna envie de hurler.
 
Anthémis soupesa ses boucles blondes. En effet… Ses cheveux, soigneusement coupés courts à l’origine, s’étaient bien alourdis sur ses épaules depuis près de cinq mois qu’elle était arrivée ici. Mais il faut dire qu’elle n’avait pas franchement eu le temps de se soucier de son apparence, à force de courir par monts et par vaux. Peu importe, de toute façon : elle n’était certainement pas là pour parler chiffons ! Elle le désigna et haussa les épaules, regardant autour d’elle d’un air interrogateur. Que faisait-il ici ? Il agita la main comme si cela n’avait pas d’importance. Elle lui fit les gros yeux. Il détourna les siens. Elle lui tapa sèchement sur l’épaule lorsqu’il devint évident qu’il rechignait à continuer, puis, devant son obstination, elle sortit posément un bout de parchemin, piocha un second petit bout de charbon et commença à écrire grossièrement, bien en évidence : « Chère Effie… » Le garçon s’affola immédiatement, tendant brusquement la main pour lui saisir le poignet et l’empêcher d’écrire à sa sœur. Elle avait vu juste, il s’était éclipsé sans prévenir les autres. Elle lui adressa un rictus triomphant, libéra son bras d’une torsion et ajouta une autre ligne sous la première.
 
Qu’est-ce que tu fais là ?
 
- Je n’ai pas très envie d’en parler, grommela-t-il, le regard fuyant. Il avait immédiatement compris, à son air réjoui, qu'elle savait qu'il n'était pas sensé être là.
 
Dis-moi. Sinon, écrivit-elle, et elle tapota de son crayon improvisé le nom d’Effie en guise de menace. Il se pressa les mains sur le visage, exaspéré à l’idée d’être la cible d’un aussi odieux chantage.
 
- Tu ne me lâcheras pas, hein ? Je vais te raconter… Qui sait, ça me soulagera peut-être.
 
Un long silence s’installa. Anthémis le contemplait d’un air torve, la main crispée sur le bout de charbon. Il remua, gêné, et finit enfin par réaliser qu’elle n’avait sûrement pas pu voir qu’il parlait, vu que ses mains avaient caché sa bouche au passage.
 
- Pardon. Je disais, je vais te raconter.
 
Elle balança le bout de charbon et le morceau de papier dans le feu, puis elle pivota sur ses fesses et étendit fort peu élégamment ses jambes en travers des siennes, à sa grande surprise, et se laissa aller en arrière pour aller appuyer la tête sur son sac. Comme d’habitude, elle guetta sa réaction, et il sentit ouvertement qu'il faisait l’objet d’un de ses drôles de tests pour jauger les De Windt. Il remua un peu sans oser chasser ses jambes, et fit de son mieux pour faire abstraction de cette marque de familiarité intempestive tout comme de la lueur d’amusement dans ses surprenants yeux vert d’eau, qui ne le quittaient pas. Elle ne voulait pas rater une miette du récit qui s’annonçait.
 
- J’ai… ressenti le besoin de partir, avoua-t-il. Je n’arrivais plus à rester là-bas. Libre, mais… enfermé malgré tout. Je n’y arrive plus tout court. Je veux juste être seul, pour quelque temps. Et puis
 
Soudainement et à sa propre stupéfaction, il ouvrit les vannes. Un flot de paroles se déversèrent de sa bouche, dans le désordre, au point qu’elle dut se redresser et lui saisir les mains pour le stopper, lui faisant ensuite sévèrement signe de ralentir. Il parlait beaucoup trop vite pour qu’elle puisse suivre en lisant sur ses lèvres. Il reprit tout du début, lentement, et la petite blonde se réinstalla confortablement pour suivre plus facilement ses paroles à la lueur du feu. Il parla lentement et accompagna ses mots de quelques gestes des mains à l’occasion, attention qu’elle nota d’un bref coup d’œil appréciateur. Elle se demanda s’il se rendait compte qu’il s'était mis à effectuer spontanément les signes qu’il connaissait quand il s’adressait à elle. D’abord, il lui raconta leur séjour dans les geôles ottomanes, à lui et ses compagnons d’infortune, en détail, jusqu'au retour des prisonniers meurtris dans leurs villes respectives. Et ensuite…
 
*
 
Il avait fait son entrée en posant maladroitement le pied sur le ponton, essayant de compenser le roulis de la barque qui n’existait plus. Il venait de débarquer par bateau sur l’île des Pestes, traînant une lourde valise derrière lui. Il avait un besoin irrépressible de s’éloigner du Toymaker, la vue de la petite pancarte indiquant que la boutique était fermée pour un temps indéterminé lui filant le cafard à en avoir la nausée. Ça avait été très dur de laisser les filles, même temporairement, mais toutes deux avaient été très compréhensives. Il avait diablement besoin de changement. Et puis, il leur suffisait de faire un tour sur l’île pour le voir, et lui-même ne passerait pas toutes ses journées là-bas… si ?
Après l’accueil chaleureux des occupantes de l’île, toutes heureuses de le voir répondre favorablement à leur invitation, il avait hissé sa valise derrière lui dans l’escalier, heureusement aidé par la jeune Cendre, se maudissant de l’avoir tant remplie. Elle était bourrée de toutes les affaires qu’il avait pu emporter, principalement des vêtements, des boîtes de thé, des petits gâteaux et tout simplement de quoi s’occuper : un nécessaire d’écriture complet, déjà, puis de quoi sculpter, et aussi une grande quantité de livres au cas où la bibliothèque des Pestes ne suffirait pas. Il redoutait que le séjour risque de lui paraître long, malgré toute la sympathie que lui inspiraient les propriétaires de l’île et leur gentillesse contagieuse. En effet, elles étaient toutes remarquablement plus adorables les unes que les autres, mais…
 
*
 
Il s’interrompit. Anthémis minaudait : elle s’était saisie les joues entre les mains et elle battait exagérément des paupières. Elle fit une série de gestes complexes, qui dura un certain temps.
 
« Pauvre chou ! Enfermé sur une île, entre les mains expertes d’une horde de femelles en chaleur. Je veux des détails ! »
 
Il étrécit les yeux, réalisant qu’elle se moquait encore de lui sans capter plus de quelques mots épars. Elle fut prise d’un genre de crise, qui se traduisit en de brusques inspirations d’air entrecoupées de sons rauques et brefs. Il s’inquiéta avant de comprendre qu’elle riait à gorge déployée, et il la fusilla du regard. Elle lui dévoila ses dents du bonheur et l’aida à comprendre en mimant très grossièrement ce qu’elle sous-entendait, à l’aide d’un index qu’elle fit furieusement aller et venir dans un cercle effectué avec l’autre main. Il rougit violemment puis frappa sèchement le tibia le plus proche du plat de la main pour la faire taire, agacé. Tandis qu'il se confiait, il s'était fait au contact imposé par la jeune femme sans s'en rendre compte.
 
- N’importe quoi ! Et ne m’interromps pas, je te prie ! Tu veux savoir la suite, oui ou non ?
 
Elle se calma et lui fit gracieusement signe de continuer son récit.
 
*
 
…les journées s’étaient effectivement avérées très longues -impossible d’en vouloir aux propriétaires, elles ne pouvaient bien sûr pas s’occuper en permanence de leurs invités et le monde continuait de tourner- et le fait de ne pas pouvoir s’exercer avec succès à la sculpture et à la fabrication de jouets, son gagne-pain et une part importante de sa vie, le tourmentaient à un point qu’il aurait difficilement imaginé. Même dans un cadre idyllique consacré au repos, il ne trouvait pas la paix.
 
Tôt dans l'après-midi, assis devant un secrétaire dans la bibliothèque silencieuse et déserte à cette heure, il avait brutalement reposé sa plume sur le bureau, frustré de ne pas trouver les mots, fixant la page blanche devant lui avec fureur. Comment l’annoncer ? Pire encore, il redoutait de croiser quelqu’un sur la route, dehors. C’était déjà dur de l’écrire et d’imaginer leurs visages désapprobateurs ou troublés, alors leur annoncer en personne…? Il s’en sentait tout bonnement incapable, en tout cas pour l’instant. Mais il fallait bien prévenir les gens, quand même. Cependant… il recevait quelques nouvelles, mais seule sa sœur lui écrivait régulièrement, au final. Et Sasha, bien sûr. Il avait en permanence sur lui leur dernière lettre, pliée en quatre et glissée dans la poche de sa veste. La missive, longue de plusieurs pages, avait été écrite à deux mains. D’abord, il y avait l’écriture énergique et désordonnée d’Effie, qui lui transmettait les dernières nouvelles de la ville, et qui traçait des plans sur la comète en proposant d'avance mille choses qu’ils pourraient faire une fois qu’il serait de retour à la maison après sa convalescence, passée à l'abri chez les Pestes. Ensuite, Sasha y décrivait en long, en large et en travers leur quotidien au restaurant, la Terrasse. Le tout était bourré de fautes, mais écrit avec un soin studieux et enfantin qui correspondait bien à la patiente rouquine, qui ne savait lire et écrire que depuis peu mais y mettait autant d’application qu’au reste. La lecture de cette lettre en apparence anodine, ainsi que la pensée des deux filles, lui mettait systématiquement du baume au cœur.
Le reste… Il s’efforçait de ne pas y penser. Parfois, il maudissait de tout son cœur les événements qui l’avaient ouvert au monde, aux autres, et à leur cortège de joies mais surtout de peines. Il plongeait alors dans un état presque dépressif, à se morfondre en espérant dieu sait quoi. Ou plutôt, il ne savait que trop bien qui, ou quoi, il espérait. Raterait-il les missives qu’il attendait si désespérément s’il s’en allait ? Cette pensée manquait le paralyser, et avait déjà plus d’une fois été responsable d’un renoncement de dernière minute de sa part. Mais son projet de fugue revenait sans cesse sur le tapis, un peu plus insistant à chaque fois.
 
Il avait soupiré et s’était frotté les yeux, épuisé. Le geste machinal lui avait fait utiliser sa main encore douloureuse, et le pincement désagréable d’un tendon raide dans ses doigts la rappela à son bon souvenir. C’est qu’il y avait ça, aussi… Ses soigneuses le tueraient s’il négligeait les soins qu’on lui avait prescrits en plus de s'enfuir. Il lui faudrait partir avec un sac entier de médicaments, d’onguents, de bandages… Il avait massé sa main rien qu’à cette pensée, envahi d’un drôle de ressentiment, presque de la colère, en tout cas de la frustration. Il avait ressenti le besoin urgent de sortir se dégourdir les jambes ; la bibliothèque l’oppressait. Les murs se refermaient un peu plus sur lui chaque jour.
 
Il s’était brusquement levé et était sorti en trombe de la maison, indifférent à la façade d’ordinaire aussi sublime qu’accueillante, aux grandes tables impeccablement nappées et recouvertes de mets, aux plantes entretenues par Althéa et les autres et aux myriades de beautés qu’offrait l’immense et luxueuse demeure des Pestes. Poussé par son instinct, il s’était dirigé droit vers le grand arbre devant l’entrée, celui entre les branches duquel on avait construit une cabane. L’échelle qui y menait était raide, et elle montait suffisamment haut pour qu’on la perde rapidement de vue parmi le feuillage épais. Il l’avait repérée dès le premier soir, lors de son arrivée, et la curiosité l’avait dévoré depuis. La cabane n’avait pas fait partie de la visite guidée de l’île, la première fois qu’il était venu, et on lui avait indiqué que sa propriétaire s'était absentée pour un temps indéfini. Il avait d’abord escompté attendre d’aller mieux pour demander l’autorisation d’y monter, mais
 
« Peste soit de la prudence, pour cette fois ! » avait-il songé, saisi d’un élan de témérité qui ne lui ressemblait guère.
 
Il n’y aurait pas de mal à simplement jeter un coup d’œil, non ? La tentation était trop grande pour y résister, de toute façon. Il s’était rapidement assuré que personne n’était en vue, et puis il avait entamé l’escalade de l’échelle sommaire sans rien dire à personne, peinant avec sa main abîmée et sans force. Il avait longtemps bataillé pour grimper jusqu’aux plus hauts échelons, et il était presque arrivé au bout, il n’avait plus qu’à tendre la main… Mais il n’avait pas un bon appui, et il s’était trop précipité en avant dans sa hâte d’arriver au sommet. Ce qui devait arriver arriva : déséquilibré, il avait lâché prise et était tombé, glapissant de surprise, le cœur lui remontant follement dans la gorge pendant le bref laps de temps qu’il avait mis à franchir la distance le séparant du sol. Il avait heureusement atterri sur le dos, très lourdement, et était resté étendu là pendant de longues minutes, aux frontières de l’inconscience. Plus tard, il s’était fait la réflexion que c’était un miracle que personne ne l’ait trouvé dans cet état, ou qu’il ne se soit pas blessé gravement. Madre Anna se serait effondrée, victime de malaise en apprenant la nouvelle, et puis elle se serait relevée et l'aurait remis sur pied rien que pour lui flanquer une raclée d'anthologie. Et la pauvre Bougnette… ! Il se consola vaguement en se disant qu’au moins, Effie aurait ri de sa mésaventure avant de le féliciter.
 
C’était à ce moment très précis, le visage tourné vers le ciel, qu’il avait décidé qu’il fallait vraiment qu’il fasse quelque chose.
Simon de Windt
Simon de Windt
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Posté le 19/12/2021 à 11:56:33. Dernière édition le 19/12/2021 à 12:01:10 

- Alors, j’ai rassemblé quelques affaires pour la route, j’ai soigneusement rangé tout ce que je ne pouvais pas emporter dans ma chambre chez les Pestes, puis j’ai laissé un mot disant que j’allais passer quelques jours avec ma sœur à la maison et que je reviendrai bientôt, et enfin j’ai envoyé une lettre à Effie et Sasha en leur disant que tout allait bien pour moi chez les Pestes, et que je comptai y rester encore un peu pour me reposer au calme comme on me l’avait ordonné. Bref… je leur ai toutes menti. Surtout à ma sœur. Et puis je suis parti de mon côté.
 
Anthémis resta pensive, continuant de le regarder longtemps après qu’il eut arrêté de parler, ses jambes toujours en travers des siennes. Ce contact avait presque fini par le rassurer, d’ailleurs.
Elle ne répondit rien. Il s’était attendu à un commentaire de sa part, une remarque méprisante peut-être même, n’importe quoi pour conclure ses longs aveux, mais elle resta désespérément muette. Ils avaient quasiment laissé s’éteindre le feu, mais la nuit était douce, et Simon avait déjà passé plusieurs nuits dans le noir total, désireux de ne pas se rendre trop repérable pour de possibles bandits. Saisi par un mouvement d’humeur, il se redressa et chassa les jambes de la fille qui le regarda faire avec intensité.
 
- Voilà. J’ai fini. Tu sais tout, dit-il brusquement. Allons dormir.
 
Il déplia ensuite sa large couverture d’un coup sec, l’étendit pour ne pas se coucher à même le sol et s’installa dessus, la repliant sur lui, tournant le dos à son invitée, les yeux rivés sur les ténèbres autour du camp. Il entendit du bruit derrière lui et n’y prêta pas attention, résolu à ne pas lui montrer qu’il se sentait déçu -peut-être parce que ce sentiment lui paraissait puéril. Il s’était confié, mais rien ne l’obligeait à réagir, après tout. À quoi s’attendait-il ? Il n’aurait qu’à être plus sélectif la prochaine fois, ou mieux tenir sa langue. Il pouvait au moins lui être reconnaissant de ne pas s'être moquée de ses états d'âme…
 
Une main tira doucement sur son épaule quelques minutes plus tard, le poussant à se retourner. Le temps de changer nonchalamment de position pour faire face, il fit de son mieux pour se composer un masque d’indifférence, lequel se craquela presque immédiatement. Anthémis était une silhouette assombrie, à peine discernable dans l’obscurité qui allait s'épaississant. Elle était à sa hauteur, à quatre pattes. Les légers bruits de frottement qu’il avait entendus, c’était elle qui se changeait. Elle avait retiré la plupart de ses vêtements de voyage sales et poussiéreux pour la nuit, ne gardant qu’un léger pantalon court en lin, et une simple bande de tissu autour de la poitrine. Pour lui, autant dire qu’elle était nue, ou en tout cas certainement pas assez habillée pour dormir avec quelqu’un sans sombrer dans l’indécence la plus totale. Elle souleva le pan de couverture et s’y glissa dessous avec lui avant qu’il ne puisse protester. Il se figea, immobile comme une statue, absolument tétanisé. Elle se cala sur le côté, face à lui et toute proche sans pour autant le toucher. Son visage était dans l’ombre, et sa tête lui masquait ce qu’il restait des flammes. Sa cervelle cherchait désespérément un moyen de la faire fuir sans l’offenser, de lui expliquer que c’était très flatteur mais qu’il n’était pas intéressé, quelque chose comme ça, en espérant qu’elle ne l’écorche pas vif ou ne le force pas, quand elle tâtonna à la recherche de ses mains, qu’elle saisit d’autorité. Surpris, il tenta d’abord de les retirer, mais elle les retint avec une force peu commune, se mettant à effectuer des gestes tout en le poussant à garder ses mains en contact avec les siennes. Il se crispa, les sens en alerte en cherchant à déchiffrer son comportement. Elle répéta plusieurs fois le même geste, insistant pour qu’il continue de toucher et de parcourir ses doigts et ses mains et les formes qu’ils prenaient. Il resta perplexe, et puis la lumière fut. Elle voulait le faire lire directement sur ses mains ! Lentement, il signa quelque chose à son tour pour lui montrer qu’il avait compris, balbutiant une question tandis qu'elle explorait ses mains avec légèreté, et sa question trouva une réponse approbatrice. Encouragé, il continua, se fiant à son sens du toucher pour former des mots puis des phrases, et décrypter les siennes.
 
Ils continuèrent ainsi de communiquer en se passant de paroles pendant longtemps, se perdant rapidement l’un l’autre de vue dans les lueurs déclinantes du feu de camp, qu’ils laissèrent mourir doucement jusqu’à se retrouver dans le noir complet.
 
 
***
 
 
Au matin, quand il ouvrit les yeux, elle était partie.
 
Simon se retourna, posant les yeux sur son foyer éteint et ses affaires auxquelles personne n’avait touché. En revanche, il ne restait plus aucune trace de celles d’Anthémis. C’était comme si elle n’avait jamais été là. Il regarda autour de lui, salué par les cris échangés par des oiseaux sauvages et découvrant son campement illuminé par les rayons du soleil levé depuis peu. Il ne ressentait aucune rancœur à l’encontre de sa visiteuse nocturne face à sa disparition, et se trouvait même étonnamment apaisé, voire simplement heureux. Il avait le vague souvenir de s’être endormi avec une présence chaude dans son dos et des pieds frais sur ses mollets. Fort de son expérience récente des nuits passées en plein air à la dure, il fit une série d’étirements pour motiver ses muscles qui protestèrent assez peu, pour son plus grand ravissement. Il se sentait en forme. Même la raideur dans sa main, qu’il avait pourtant beaucoup sollicitée depuis hier, lui paraissait plus supportable ce matin.
 
Il termina tranquillement sa toilette écourtée la veille, sifflotant dans la fraîcheur matinale qui n’allait pas tarder à se transformer en four sous le soleil caribéen. Ensuite, quelque chose d’autre lui apparut comme une évidence, enfin, après des jours d’hésitations et de remises à plus tard, assorties de la conviction que plus il en repoussait l’aveu et plus son mensonge reviendrait le hanter. Il prépara soigneusement son nécessaire d’écriture de voyage et s’attela à la rédaction d’une lettre, s’appliquant à utiliser sa main abîmée pour continuer de réapprendre à écrire correctement. L’écriture ainsi obtenue était variable dans sa lisibilité, toujours beaucoup trop malhabile à son goût -il était loin de la plume élégante dont il avait été fier- mais il était déterminé à se tenir à cet exercice jusqu’à ce que les résultats le satisfassent à nouveau. Cette fois, les mots lui vinrent facilement. L’heure était venue pour lui de faire sa confession.
 
« Ma très chère sœur,
 
Je vous dois des excuses, à toi et Sasha. En effet… »
Anthémis
Anthémis
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Posté le 02/01/2022 à 23:32:10. Dernière édition le 03/01/2022 à 00:48:06 

Anthémis fredonnait pendant sa marche à travers la ville basse d'Ulüngen, la main nonchalamment posée sur ses armes. Les badauds s'écartaient sur son passage, la plupart se méfiant de la petite blonde que certains avaient pu voir se battre. En effet, quelques malotrus l'avaient une fois prise pour une proie facile, ne remarquant l'insigne de lieutenante que bien trop tard. Un marin aviné y avait perdu un doigt.
Ses pas l'amenèrent à un bouge assez minable qu'elle affectionnait malgré tout, loin du confort de l'auberge la plus réputée de la ville, celle où le gratin préférait se réunir. Les lieux de détente mal famés ne manquaient pas dans ces cités coloniales perpétuellement animées, théâtres privilégiés des échanges entre voyageurs du monde entier. Bistrots, bordels et tavernes à la sauvette offraient le gîte, le couvert et quelques loisirs aux vagabonds les moins fortunés ou les moins recommandables, dont la présence aurait été beaucoup plus mal tolérée chez ce vieux Edwin.
 
Elle huma à pleins poumons la bouffée d'air puant qui lui jaillit au visage quand elle entra dans la pièce surchauffée et bondée. Elle zigzagua entre les tables trop proches les unes des autres, cherchant un coin où poser ses fesses. Les meilleurs endroits étaient déjà pris ce soir. On ne lui prêta guère attention, se bornant à reconnaître sa présence d’un hochement de tête bourru ; comme à l'extérieur, la jeune femme peu commode s'était bien intégrée au paysage en quelques semaines. Au fond de la pièce, sous l'escalier branlant qui menait à l'étage et aux quelques chambres disponibles qu’on louait au lit, une silhouette encapuchonnée se faisait toute petite, coincée entre deux tablées de gaillards aux faciès sinistres. Elle l'observa à la dérobée, intriguée, alertée même, par ses gestes délicats, son maintien raide, ses manières légèrement empruntées…
 
Elle comprit, ricana, puis elle fila jusqu'à l'inconnu qui mangeait sans conviction un de ces chapelets de courtes saucisses qu'on servait ici. Percluses de bouts de gras et de cartilage, elles auraient fait hurler tout puriste de la cuisine batave. L’inconnu les picorait, accompagnées de patates cuites à l’eau et d’un pichet en fer-blanc qui devait contenir du vin. Elle s'assit d'un bloc sur le banc, manqua pousser son occupant et posa nonchalamment ses pieds sur la table, puis elle fit signe au serveur le plus proche de lui apporter à boire et à manger. Il lui jeta à peine un coup d’œil avant d'obéir, l’éclat d’une pièce d’or dans sa main l’ayant déjà convaincu, et il déposa une assiette ébréchée remplie des mêmes mets peu appétissants et un gobelet devant elle. La petite table manqua alors déborder. Elle se saisit du pichet de l'inconnu toujours silencieux, et se servit de ce pinard infâme proposé par la maison et qui devrait bien faire l'affaire pour l'instant.
L'inconnu remua sur son banc. Le pauvre gars faisait de bien piètres efforts pour garder son naturel. Il craqua lorsqu'elle lui donna grossièrement du coude. Exaspéré, il finit par rabattre sa capuche en arrière, dévoilant son visage abîmé et ses cheveux blonds. Il s'agissait, bien sûr, de Simon de Windt. Elle s'amusa de croiser une fois de plus la route du timide garçon -jeune homme, se corrigea-t-elle. Cette longue période de vagabondage solitaire lui avait fait le plus grand bien, jugea-t-elle en son for intérieur. Pour commencer, il s’était physiquement raffermi en perdant ce côté grande tige délicate, et surtout, elle le retrouvait au fin fond d'un trou qu'il n'aurait jamais osé approcher il y a encore quelques semaines.
 
Comment m'as tu reconnu ? Je me croyais bien caché, signa-t-il.
 
Il n’essaya même pas de parler à voix haute, y préférant la discrétion de leur langage des signes. Sa main blessée bougeait mieux, ses gestes étaient toujours simples mais plus assurés qu’avant, elle en devinait sans mal le sens. Anthémis ressentit l’intense satisfaction d'avoir été une bonne professeure, non qu'elle en ait jamais douté.
 
Je t'ai repéré dès l'entrée. Le seul idiot à avoir une capuche ici. Pas très discret.
 
Il acquiesça à contrecœur, esquissant un petit sourire d’excuse.
 
J'ai encore beaucoup à apprendre.
 
Évidemment. Que fais-tu ici ?
 
J'ai décidé de rentrer. Mon voyage se termine.
 
Mais nous sommes déjà à Ulüngen. Tu n'es pas allé directement chez toi ?
 
Non. Pas tout de suite. Je veux une dernière nuit à moi. Pour penser. Réfléchir, prendre le temps. Ce soir, je dors ici. Demain, je retrouve Euphemia, Sasha et la maison.
 
D'accord. Je t'accompagnerai.
 
Vraiment ? Tu n'es pas obligée.
 
J'en ai envie. Marre de vagabonder. J'ai envie de bien dormir et bien manger. Et surtout c'est gratuit chez vous, signa-t-elle en restant impassible.
 
Simon ne mordit pas à l'hameçon et esquissa un début de révérence, tout aussi pince-sans-rire, prenant la plaisanterie pour ce qu'elle était sans paniquer comme il l'aurait fait auparavant. Non, vraiment, il s'était amélioré. Anthémis se pencha un peu vers lui, prenant des airs de conspiratrice, signant en exagérant ses expressions faciales. Quand elle faisait cela, ses sourcils semblaient animés d'une vie propre.
 
Y a-t-il une place pour moi ? Je n'ai pas non plus envie d'affronter ta sœur aussi vite après un long voyage. Mais…
 
Elle fouilla dans ses poches et les retourna, vides, lui coulant un regard dépité très convaincant. Simon haussa les épaules avec bonhomie.
 
Ça va. Je t'invite.
 
Le tenancier leur céda le second lit de la chambrée déjà louée après une brève discussion, presque agacé de devoir négocier si tard malgré ce gain facile. Les clients ne devaient pourtant pas se bousculer, par ici. La dernière poignée de pièces de Simon passa de main en main, et l'affaire fut promptement réglée.
Les deux jeunes gens discutèrent pendant que la salle se vidait, racontant et commentant leurs parcours respectifs depuis la dernière fois qu'ils s'étaient vus. Aucun d'eux ne ressentit le besoin d'évoquer la nuit passée ensemble à cette occasion. Les autres clients quittaient les lieux, motivés par la recherche d'une prostituée, d'un cercle de jeux ou même chassés par le patron et ses employés qui voulaient éviter les bagarres d'ivrognes. Ils combattirent la fatigue jusqu'à ce que Simon cède le premier, les yeux vitreux.
 
Je vais me coucher, signa-t-il.
 
Donne-moi deux minutes. J’arrive. Je n'aime pas gaspiller, répondit la jeune femme en vérifiant ce qu’il restait dans le pichet largement entamé.
 
Simon monta l'escalier après avoir salué poliment le patron qui l'ignora, et disparut dans les ténèbres de l'étage. Si elle posait la main sur l'une des poutres qui soutenaient le plafond, Anthémis pouvait sentir le bois vibrer sous les pas du jeune homme qui se déplaçait au-dessus de sa tête. Elle finit seule le mauvais vin qu'on leur avait servi, salua à son tour le patron qui essuyait des verres avec un torchon crasseux et monta les marches vermoulues en suivant la rampe de la main. Elle dérangea un couple enivré qui s'était installé en haut de l'escalier. La femme protesta d'une voix éraillée mais son compère la fit taire d'un baiser grossier, glissant déjà sa main sous ses jupons. Sa chambre l'attendait au bout du couloir. Elle poussa doucement la porte, regrettant presque de ne pas pouvoir entendre le grincement sinistre que ces gonds mal huilés ne devaient pas manquer de produire.
 
C'était un vrai placard. S'il y avait plus d'un mètre d'espace pour séparer les deux lits collés contre les murs, elle voulait bien revendre son meilleur couteau. Simon s'était approprié celui de droite, son sac de voyage posé à côté de lui, à portée de son bras. Il s'était déjà changé et couché, mais il avait pris soin de laisser une bougie allumée à son intention sur l'unique meuble de la pièce, un tabouret qui faisait office de table de chevet. Il ne dormait qu'à moitié, le visage tourné vers l'entrée. Elle jeta son propre sac sur le lit de gauche ; le vin qu'elle avait ingéré lui avait réchauffé le ventre et le cœur. Elle resta debout au milieu de la pièce étroite, s'amusant soudain de voir là où ses pas l'avait amenée. Traverser l'océan pour atterrir dans un cagibi…
Consciente d'être observée, elle se débarrassa de ses bottes et de sa veste, puis retira son pantalon de voyage qui finit en tas de son côté de la chambre. Elle n'avait plus pour seul habit que sa chemise trop longue, qui lui servait souvent de simple sous-vêtement pour ne pas étouffer sous ce climat tropical. Elle hésita, toujours plantée au milieu de la pièce, puis elle s'assit sur son lit à lui ; il la regarda faire sans réagir outre mesure malgré la chemise qui ne cachait que bien peu de choses. Elle ne ressentait rien qui ressemblât à de l'amour pour lui, mais elle éprouvait à nouveau ce besoin presque physique de profiter de sa présence.
 
J'ai besoin de compagnie, signa-t-elle.
 
Il s'écarta docilement pour lui laisser de la place, frottant ses yeux ensommeillés, puis il ouvrit les draps pour l'y inviter. Il articula ensuite silencieusement quelques mots, accompagné des gestes de la main correspondants.
 
Moi aussi.
 
Une méchante pensée lui vint, celle qu'elle aurait la joie de pouvoir tourmenter Euphemia avec cette histoire, mais elle la chassa vite de sa tête. L'autre idiote devrait attendre, car pour l'instant, elle avait de bien meilleures affaires auxquelles se consacrer.
Elle s'allongea tout près de lui, bien plus que la fois précédente, et toucha ses mains comme avant. Mais elle remonta doucement le long des bras, jusqu'à son torse et ses épaules. Il n'était vêtu que de ses chausses pour la nuit, le même pantalon qu'il avait enfilé en catastrophe quand elle l'avait surpris pendant sa toilette. Elle parcourut les brûlures sur son visage et son cou, se jouant de la différence de texture entre la peau indemne et les zones abîmées, osant parfois laisser courir ses doigts jusque sur son ventre. Il se plia à cet examen, apparemment tout aussi absorbé qu'elle par ce qui était en train de se passer.
 
Avait-il compris que cette fois, elle envisageait quelque chose de bien différent d’une simple discussion ? Le changement subtil mais indéniable dans l'atmosphère de la chambre lui soufflait que oui, mais elle préféra en avoir le cœur net. Allongée sur le dos, elle déboutonna doucement sa chemise et en ouvrit les pans, s'exposant sans pudeur. Elle fut fixée très vite : il n'eut pas le moindre mouvement de recul, et nulle rougeur n'envahit ses joues -pas trop, en tout cas. Elle apprécia de suivre son regard sur son corps entièrement dévoilé à sa vue, puis elle prit sa main et l’amena sur sa poitrine.
 
Ils se rapprochèrent l’un de l’autre. Elle l'avait imaginé craintif en amour, trop effrayé pour oser grand-chose, mais elle le découvrit surtout délicat et réservé dans son exploration. Il prenait son temps. Elle l'encouragea à sa manière, s'imposant en meneuse de cette danse de caresses et de baisers, rendant le tout plus énergique, et même brutal. Elle éprouvait un désir grandissant né de sa frustration des derniers mois, passés sans aucune compagnie digne de ce nom. Elle avait découvert l'amour charnel comme les autres apprentis à l'époque, dans le secret relatif de leurs dortoirs, lors de leurs rares moments d'intimité entre deux leçons. Ces étreintes fugitives n’avaient le plus souvent pour but que la recherche d’une satisfaction éphémère. Cette éducation sommaire l’avait rendue peu prude, et certes pas étrangère aux choses de l'amour, mais elle sentit pour la première fois de sa vie qu'un élément important lui échappait encore. Ses caresses étaient devenues trop insistantes pour le jeune homme, qui se crispa. Elle ralentit le rythme, ennuyée et se sentant bizarrement coupable, et elle comprit enfin l’origine de la retenue de plus en plus évidente de son partenaire. Elle se décolla un peu de lui, et signa.
 
Première fois ?
 
Oui.
 
Tu as peur ?
 
La réponse se fit attendre, et puis…
 
Un peu.
 
D'accord.
 
Patiemment, elle l'aida à placer ses mains à des endroits intéressants. Lui montrer quoi faire ne la dérangeait pas le moins du monde. Ce qu'elle avait imaginé comme un plaisir rapide se transformait petit à petit en quelque chose de plus intime, et de bien plus confortable. Elle retrouva une impression très similaire à celle de l'autre nuit passée en sa compagnie, une tranquillité qui l'avait apaisée plus que tout et qu'elle avait été avide de retrouver. Il la serra convulsivement contre elle, plus désireux de sa présence et du contact entre eux que du reste, et elle répondit à son tour en l'enlaçant toujours plus près d’elle. Ils restèrent longtemps ainsi, leurs corps étroitement en contact, les doigts courant le long de leurs dos respectifs. Enfin, elle se dégagea doucement et elle se redressa un peu, juste assez pour pouvoir se retourner sur un coude et souffler la bougie encore allumée sur la table de chevet, avant de revenir se consacrer à leurs petites affaires.
Simon de Windt
Simon de Windt
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Posté le 04/01/2022 à 20:24:07 

Cette fois, Anthémis était encore avec lui quand il ouvrit les yeux.
 
Il sentit quelque chose de chaud et de moelleux sous sa paume, et il réalisa qu’il avait terminé sa nuit en lui tenant un sein. Plutôt que de retirer sa main, il parcourut des doigts la peau veloutée, effleurant le téton au passage, se rappelant la sensation d'avoir posé ses lèvres dessus il y a quelques heures à peine. Il la regarda un peu dormir, leurs jambes emmêlées dans la fine couverture élimée. Elle ronflait légèrement. Se sentait-elle vraiment en sécurité ici, avec lui, pour roupiller comme cela ? À la lueur du jour qui filtrait par l'unique fenêtre aux volets craquelés, la chambre paraissait particulièrement minable. Il se tourna sur le côté, face au mur, songeur.
Encore vierge la veille, il avait du mal à savoir quoi penser de ce qu'il s'était passé cette nuit. Euphemia lui avait vendu la chose comme un grand moment de romantisme quasiment mystique, mais il ne se sentait pas particulièrement différent d'avant. Il découvrit qu'il appréhendait cette situation inattendue avec un certain détachement. Il était toujours le même Simon, et sa compagne était toujours "Mimi" au caractère bien trempé. C'était arrivé, ça avait été très agréable, et c'était à peu près tout.
 
Enfin, non, ce n'était pas aussi simple que ça, et ce serait mentir de prétendre le contraire. Ce qui s’était passé, c'était comme communier avec une personne qu’on appréciait sincèrement. Anthémis avait son charme, il la trouvait même très belle à sa manière ; et voir l'énergique jeune femme apaisée et au repos à ses côtés comme maintenant le touchait. Sa nudité, et la sienne, lui paraissaient simplement naturelles. Mais ce n'était certainement pas de l'amour, rien qui ressemblât à la tendresse qui régnait entre sa propre sœur et Sasha, ou à ce qu'il avait pu observer entre d'autres couples de sa connaissance. Autrement dit, rien qui s'approchât un tant soit peu de ce qu'il avait fini par ressentir envers la femme dont il était tombé amoureux cette année. Alors voilà, sans doute que la différence tenait aux sentiments.
Il venait spécifiquement d'essayer de fuir ses pensées, cela avait duré plusieurs semaines, et il avait bien fallu se rendre à l'évidence : c'était peine perdue. Tout ce qu’il pouvait faire, c’était apprendre à faire abstraction de son amour non partagé. Et à peine avait-il réussi à accepter cette idée malheureuse que le doute avait surgi à nouveau, d'une direction à laquelle il ne s’attendait pas. Dans sa mémoire, il y avait comme une lumière au milieu des ténèbres associées aux geôles ottomanes, quelqu’un qui lui avait fourni espoir et soutien. Dans ses rêves, le visage de l’être aimé avait commencé à devenir flou, ses traits se mélangeant à d’autres, et il était tour à tour encadré par des cheveux couleur or puis ébène.
 
Il fronça les sourcils. Premièrement, il se posait toujours beaucoup trop de questions. Et deuxièmement, il n'était peut-être encore qu'un novice, mais il était à peu près certain que ce n'était pas très correct de penser à d'autres femmes tout en étant encore dans les bras de celle avec qui on venait de passer la nuit. Il fit la moue, s'efforçant de faire le vide dans sa tête. Pour l'instant, il ferait sûrement mieux de se contenter d’être heureux à l'idée de retrouver sa maison, ses amis et sa famille. Ses agaçants états d’âme devraient attendre.
 
La jeune femme grogna dans son sommeil et se tourna sur le côté, cherchant sa présence. D'abord, il sentit une main baladeuse parcourir son postérieur, puis elle vint se serrer contre lui. Le doux renflement d’un ventre féminin se plaqua contre ses reins, et une poitrine menue s'aplatit contre son dos. Elle le tenait avec une force étonnante, comme pour se l'approprier. Il saisit le bras qu'elle avait passé autour de sa taille, trouvant le contact toujours aussi plaisant, et se remémora leurs échanges sur l'oreiller. Ils avaient longuement discuté après avoir fait l'amour, reprenant leurs esprits en douceur allongés côté à côte. Comme la fois précédente, ils avaient principalement échangé par l'intermédiaire de leurs mains dans l'obscurité, identifiant les signes l'un de l'autre au toucher.
Dans l’intimité de leur chambre, Anthémis s’était autorisée une tendresse qu’elle n’aurait jamais exposée au grand jour. Ils avaient principalement évoqué leur vie d'avant, dont ils ne connaissaient chacun que des bribes. Elle lui avait expliqué beaucoup de choses sur cette… organisation dont elle et l’ancien pirate Gemini faisaient partie. Elle avait appelé ça des « maisons ». Elles existaient depuis très, très longtemps, et ne s'appréciaient apparemment guère entre elles, du moins jusqu'à ce qu'un genre de grande prêtresse ne les rassemble assez récemment sous sa coupe. Chacune de ces sectes vénérait un dieu, sensé avoir le dessus sur les autres lors d'un réveil… une émergence… cosmique… ? Un cataclysme ? Les termes n’étaient pas très clairs, les signes utilisés à cette occasion par Anthémis ressemblant à un mélange entre « ciel », « étoile » et « catastrophe ». Parlait-elle de la fin du monde ? Il n'avait pas bien compris toute cette partie, et, étendu là contre le corps moelleux de son amante d’une nuit, il était de moins en moins certain de le vouloir.
Elle avait aussi parlé de son enfance à proprement parler, passée dans le giron de la « maison du Messager » dont sa propre mère était membre. On l'avait séparée d’elle à l'âge de trois ou quatre ans environ, la confiant à des tuteurs chargés de parfaire son éducation avec les autres enfants du groupe. Tout cela ressemblait plutôt à un camp d'entraînement militaire, dans lequel on encourageait une loyauté teintée de fanatisme religieux -et encore, elle lui avait confié que sa « maison » avait la réputation d’être la plus souple de toutes. Horrifié, il avait écouté les récits des épreuves, des brimades, des humiliations et autres méthodes éducatives plus que discutables qu'elle avait endurées, comme ses camarades, pour être intégrée. Le pire avait été la mutilation rituelle, la raison pour laquelle la dernière phalange de l'auriculaire lui manquait à la main droite. On coupait sciemment un morceau de doigt ou d'orteil aux jeunes quand ils étaient en âge de devenir des membres à part entière. Cela se faisait sans anesthésie d'aucune sorte, et nul hormis leur chef, un vieillard apparemment doté d'une sagesse et d’une influence considérables, n'en connaissait la raison. Cela ne semblait pas déranger outre mesure ses sbires, et les rumeurs allaient bon train entre eux. Anthémis était dans le camp de ceux qui croyaient qu’il s'était constitué un colossal jeu d'osselets humains au fil des années, collection dotée d'étranges pouvoirs, macabre instrument de divination peut-être… Qui sait ?
 
Elle lui avait raconté tout cela sans manifester d'autre émotion que la simple joie de partager un peu son histoire. Elle ne semblait même pas se rendre compte de l'ampleur des sévices qu'elle avait subi, et cela l’avait immensément peiné pour elle. Anthémis avait lentement déchanté en se rendant compte de l'expression douloureuse qui s'était peinte sur le visage de Simon. Perturbée et énervée par la pitié du jeune homme, elle s’était brusquement allongée sur lui, laissant reposer sa joue sur sa poitrine pour ne plus croiser son regard. Il n'avait pas bougé. Il avait soupçonné qu'elle était fort capable de le frapper s'il bronchait pendant ce moment de vulnérabilité de sa part. Elle avait tracé des formes imprécises sur sa peau avec le doigt en se détendant petit à petit, jusqu'à ce que ses effleurages cessent et qu'il sente un léger filet de bave lui couler dessus. Elle s'était endormie. Il l'avait gardée de bon cœur contre lui, et il n'avait pas tardé à la suivre.
 
 
***
 
 
Ils se rhabillèrent tranquillement après le réveil d’Anthémis, s’échangeant leurs vêtements éparpillés selon qui retrouvait quoi en premier.
 
Assise sur le lit, dos à lui, il la regarda remettre sa chemise qui lui arrivait juste en-dessous des fesses. Il put distinguer chacun des muscles qui jouaient dans son dos lorsqu’elle leva les bras pour enfiler sa tunique par-dessus. Il rompit ce moment de contemplation muette en réalisant qu’elle avait pris de l’avance sur lui, et il se hâta pour ne pas être à la traîne. Sa main abîmée avait maintenant retrouvé assez de dextérité pour qu’il ferme les lacets de son pantalon sans trop de mal, mais il batailla avec les boutons de sa propre chemise, qui lui posaient toujours de sérieuses difficultés. De son côté, Anthémis avait fini. Elle ouvrit les volets délabrés, inondant la pièce de soleil, puis elle occulta la lumière de la fenêtre en se plaçant entre cette dernière et Simon pour l’aider avec une délicatesse inattendue. Elle émit un marmottement amical une fois que chaque bouton de chemise eut trouvé sa place, pour le pousser à relever la tête. Il ne s’était pas rendu compte qu’il avait gardé les yeux baissés pour la regarder faire tandis qu’elle le rhabillait. Il lui souffla un merci avant d’enfiler prestement ses bottes, et bientôt ils furent tous les deux parés à y aller.
 
- Bon. Nous… n’oublions rien ? lui demanda-t-il à voix haute cette fois, hésitant sur la conduite à tenir. Incertain de ses sentiments à elle, il ne voulait pas la blesser.
 
Anthémis hocha la tête une fois, puis elle s’approcha de lui. Elle se mit sur la pointe des pieds pour déposer un léger baiser au coin de ses lèvres, et elle lui tapota la joue avec un demi-sourire un brin navré.
 
Parfois, il vaut mieux s’arrêter avant de trop penser, signa-t-elle ensuite.
 
Il n’en fallait pas plus à Simon pour dissiper ses derniers doutes. Il redressa le menton sous l’air approbateur de la petite blonde, qui s’effaça sur le côté et lui désigna la porte d’un geste royal. Leur union fugace était d’ores et déjà devenue leur secret bien gardé. Ils n’étaient à nouveau que deux compagnons, des amis sans doute, qui voyageaient ensemble.
 
En route. Rentrons à la maison.
Simon de Windt
Simon de Windt
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Posté le 06/01/2022 à 22:53:47. Dernière édition le 07/01/2022 à 00:20:10 

Anthémis et lui marchèrent d’un pas tranquille, redécouvrant la ville côte à côte. Songeur, il réalisa combien rien n’avait vraiment changé en son absence, malgré les travaux annoncés en grande pompe par le gouverneur depuis quelques mois maintenant. Sise entre les montagnes et la mer, sa chère Ulüngen paraissait immuable. À sa grande surprise, des ruffians esquintés levaient leur chapeau, des marins bagarreurs courbaient la tête, des ouvriers velus soulevaient leur béret sur leur passage. Il resta abasourdi devant ce prodige, jusqu’à comprendre qu’apparemment ces bonshommes virils saluaient son amie avec respect. La voir ne même pas prendre la peine de leur répondre sans que cela ne les perturbe l’impressionna encore plus. Lui, en revanche, ils le regardaient de travers, se demandant sûrement ce qu’il foutait là, et il s’éclaircit la gorge en redressant le menton le temps de traverser les rues les plus populeuses. Hors de question de les laisser voir sa nervosité. En arrivant enfin devant chez lui, dans le quartier commerçant beaucoup plus calme et coquet, il se rappela combien la petite pancarte accrochée à la porte après qu’il ait été forcé de clore temporairement sa boutique était déprimante.
 
« FERMÉ JUSQU'À NOUVEL ORDRE »
 
Les marchands du coin avaient promptement reconnu le jeune fabricant de jouets au visage brûlé sur son passage. Les saluts enthousiastes avaient résonné dans la rue depuis les étals et les portes ouvertes de boutiques, les amis et les voisins étant sincèrement heureux de voir le jeune homme rentrer. Euphemia, attirée à la fenêtre du premier par les éclats de voix, les avait vus à son tour, et elle était descendue en trombe. Simon rajusta nerveusement sa tenue, cherchant le soutien d’Anthémis du regard pendant que sa sœur se débattait avec le loquet. Effie ouvrit violemment la porte en grand, restant absurdement calme l’instant suivant, et elle se campa dans l’encadrement de la porte les bras croisés. Elle avait gardé ses cheveux coupés courts. Elle fronça les sourcils et renifla, apparemment tentée de demander ce que « la naine » ou « la sourdingue » faisait là le jour même du retour de Simon, mais elle se retint, préférant l’ignorer pour le moment et se concentrer sur son frère. Cela n’échappa pas à l’intéressée, qui ne put s’empêcher de sauter sur l’occasion pour saluer exagérément sa meilleure ennemie d’un air narquois.
 
- Bonjour, Effie, commença Simon en crispant nerveusement la main. Je suis de retour.
 
Dieu qu’elle avait les traits tirés. Elle semblait si fatiguée… Ce n’est qu’en l’ayant à nouveau en face de lui qu’il réalisa à quel point elle lui avait manqué, et une bouffée étouffante de tendresse l’envahit.
 
- C’est pas trop tôt, fit la brune d’un ton sévère.
 
- Ça fait du bien de te revoir. Tu vas bien…?
 
- Ouais. Toi aussi, on dirait.
 
Désarçonné par sa froideur, bien qu’il s’y soit attendu, il n’y tenait cependant plus. Il ouvrit largement les bras.
 
- Câlin ?
 
Elle faisait des efforts visibles pour rester indifférente, mais elle échoua lamentablement dans son entreprise et céda à l’appel.
 
- Viens là, espèce de crétin ! s’exclama-t-elle.
 
Elle lui sauta dessus et l’enlaça avec une force à lui broyer les os, momentanément surprise de le sentir plus costaud qu’avant, et les jumeaux s’abandonnèrent brièvement à leurs retrouvailles. Il lui caressa la nuque et les cheveux, toujours ébahi de trouver sa crinière d’ordinaire indisciplinée maintenant si courte. Amusé, il la sentit humer son odeur à pleins poumons ; c’était l’une des manies saugrenues d’Effie à l’encontre de son frère jumeau auxquelles il lui avait bien fallu s’habituer. Elle lui déposa plusieurs gros baisers sur la joue, incapable de ne pas être démonstrative malgré son aigreur apparente. Elle lui palpa les épaules et les bras après l’avoir relâché, favorablement impressionnée, pinçant son ventre et ses flancs ayant gagné en fermeté. Il ne put s’empêcher de trouver ses gestes un peu plus rudes que nécessaire.
 
- T’as gagné du muscle, dis donc…
 
- Tu trouves ? Je n’ai quasiment fait que marcher, pourtant. Et regarde, ajouta-t-il en levant sa main blessée. Elle est quasiment guérie. J’en ai pris bien soin !
 
Elle haussa un sourcil, sa fraîcheur revenant à la faveur de l’évocation de sa blessure par Simon. Il avait pris de grands risques en s’aventurant ainsi sur les routes plutôt que de rester au calme pour se soigner, et il était clair qu’elle désapprouvait fortement -bien qu’elle aurait sans doute désobéi elle aussi, se dit-il, un peu amer. La brunette leur barra le passage une seconde de trop dans l’encadrement de la porte pour qu’il se sente véritablement le bienvenu chez lui.
 
- Allez, entre, finit-elle par dire en décrochant un sourire en coin. Je suis contente de te revoir. Et même la naine aussi, là
 
Un cri de joie perçant les accueillit, car à l’intérieur les attendait Sasha. Tous semblaient avoir changé quelque peu lors de ces deux derniers mois, et la belle rouquine ne faisait pas exception. Elle était plus radieuse que jamais, parée de jolies rondeurs qui contrastaient avec l’anguleuse Effie. Les alliances passées aux doigts des deux filles brillaient d’un bel éclat d’or. Sasha embrassa son beau-frère avec emphase, qui le lui rendit avec grand plaisir. Elle le tança gentiment, puis l'embrassa encore, et rebelote. Le plaisir de voir le jeune homme de retour et en bonne santé semblait supplanter largement tout le reste, la fugue et le manque de nouvelles de sa part. Anthémis eut elle aussi droit à des compliments de bienvenue, la rousse rajustant le col de la petite blonde d’une façon très maternelle, peu perturbée par le geste sec d'Anthémis qui chassa ses mains, agacée par cette démonstration de gentillesse envahissante. Sasha gratifia Simon d'une dernière accolade chaleureuse et le tint ensuite à bout de bras, le regardant bien en face comme l’avait fait sa sœur, appréciant ses changements plus ou moins subtils. Elle plissa les yeux, et son sourire à fossettes devint soudain inquisiteur. Cela dura quelque temps, et elle s’arrêta juste avant que ça ne le rende vraiment mal à l'aise. Il aurait juré que son regard bleu aiguisé avait dévié, l’espace d’une seconde, vers Anthémis, et avoir vu ses narines se dilater légèrement. Il eut la soudaine et intime conviction que sa belle-sœur avait deviné leur secret.
 
« Elle sait ! Bon sang de bois. Comment elle sait ?! » paniqua-t-il, faisant de grands efforts pour garder un air décontracté. Sasha vint elle-même à son secours, et il n’en ressentit qu'encore plus d’affection pour elle.
 
- Il y a des bons friands au fromage, et des légumes, clama-t-elle en les dirigeant vers la salle à manger. Venez à table, tu dois avoir faim ! Toi aussi, Mimi ?
 
Elle fit gentiment pression sur sa main. Son parler était plus fluide et plus assuré qu’avant, bien que toujours teinté du même accent et de légères maladresses. Elle les poussa pour qu’ils s’installent sur les chaises autour de la table. Cette fois, il en était sûr, il l’avait vue renifler discrètement le parfum d’Anthémis quand la petite blonde était passée devant elle.
 
 
***
 
 
Ils mangèrent avec appétit, continuant de discuter des affaires, du restaurant des filles et de bien d’autres choses encore, bien après qu’ils eurent fini chaque plat et saucé leurs assiettes avec délice. Le récit des péripéties de Simon n’en finissait pas.
 
- …Et là, j’ai jeté ma bourse au milieu des bandits. Ils se sont battus pour récupérer les pièces, et j’ai profité de la confusion pour assommer celui qui me gardait. J’ai pu m’enfuir, mais sans plus un sou en poche ! Et on n’était qu’au début de la deuxième semaine du voyage !
 
On avait servi des biscuits, du thé, du café et des digestifs pour qui le souhaitait. L’ambiance était plutôt détendue, et quelques fous rires avaient même eu lieu lors du récit de certaines anecdotes improbables, mais l’attitude d’Effie continuait de mettre Simon mal à l’aise. C'était comme si elle se retenait. Pensant que sa sœur comprendrait son désir de s’éloigner, il s’était bien attendu à ce qu’elle soit contrariée, mais il avait sous-estimé à quel point elle lui en voudrait pour sa fugue. À un moment, pendant le repas, il avait pris soin de parler en langue des signes pour accompagner ses paroles, pour permettre à Anthémis de suivre plus facilement qu’en lisant sur les lèvres de tout le monde à la fois. Il avait senti un poids considérable s’appesantir sur lui, et il avait surpris le regard d’Effie dans sa direction, plus particulièrement sur ses mains en train de former des gestes complexes. Simon réalisa un peu tard que la dernière fois qu’ils s’étaient vus tous les quatre, ni lui, ni les filles ne parlaient plus de quelques mots de la langue des signes de la jeune sourde. Et là, il faisait des phrases complètes avec l’aisance née d’une certaine pratique. Il commença à redouter l’interrogatoire qui ne manquerait pas de suivre, et il n’eut pas à attendre bien longtemps pour être fixé.
 
- Dis donc, un truc me chiffonne… Comment ça se fait que vous êtes revenus ensemble ? dit enfin Effie en désignant négligemment le duo de sa petite cuillère.
 
- On s’est juste croisés sur la route, répondit-il. En pleine forêt, même, la première fois.

- La première fois ?

- Hé bien, oui. Anthémis est tombée sur mon campement au détour d’un sentier sauvage. Et puis, plus tard, on s'est croisés juste après que je sois revenu en ville, et elle a voulu m'accompagner jusqu'ici.

- Ah ouais ?
 
Un long silence inconfortable s’installa. Sasha se leva soudain, prétextant d’avoir beaucoup de vaisselle à faire. Avant de partir, elle saisit doucement Anthémis par le bras pour réclamer son aide, lui collant un tas d’assiettes sales dans les mains sans attendre sa réponse. La blonde comprit le message sans problème et ne se fit pas prier, trop heureuse de pouvoir s’éclipser avant le déferlement de l’orage que tous avaient senti approcher. Elle croisa brièvement le regard de Simon avant de disparaître, haussant les épaules avec un rictus désolé. « Allez, et bon courage hein ! » sembla-t-elle dire. L’image était tellement criante qu’il sentit un goût amer sur sa langue. Il déglutit discrètement.
 
- Et donc, tout ça parfaitement par hasard, continua Effie. Elle avait remonté ses pieds sur sa chaise, son attention pleinement tournée vers lui. Il se sentit comme une souris figée au milieu d’un champ survolé par un rapace.
 
- Bien sûr, pourquoi ? Il y a un problème ?
 
- Pas du tout. Si *Mimi* a pu avoir de tes nouvelles, tout va bien, je suppose.
 
- Je ne comprends pas.
 
- T’en fais pas, moi j’ai bien compris. Tu préviens bien qui tu veux.
 
- Mais non, enfin ! On s’est vraiment croisés au milieu de nulle part… Je n’ai jamais…
 
- T’as pas besoin de me mentir, tu sais.
 
- Mais je ne t’ai pas menti ! Qu’est-ce que tu racontes ? Tu es jalouse ?!
 
- Peut-être ? rétorqua vertement la brune avec un air de défi.
 
- Tu… Mais… Il n'y a pas besoin ! Je t’assure qu’elle n’était au courant de rien !
 
- Hmm.
 
- Arrête ! Tu ne l’aimes pas beaucoup, mais ce n’est pas une raison. Je t’assure que vous vous ressemblez bien plus que tu ne le crois ! riposta-t-il pour se défendre. Les retrouvailles ne tournaient décidément pas tout à fait comme il l’avait espéré.
 
- Alors ça ! Encore mieux ! Parfait ! Comme ça c’est facile, on est interchangeables ! répondit Effie, qui cachait de plus en plus mal son ressentiment.
 
- Jamais de la vie. Tu ne vas pas m’en vouloir parce qu’elle et moi nous entendons bien, tout de même ? Tu es ma SŒUR. Pas elle !
 
Elle leva les bras au ciel, ses mèches courtes hérissées sur le crâne par sa fureur.
 
- Ah ! T’es sûr de toi ? Non, parce que… Non mais tu réalises ? Tu disparais un mois entier, en prison et tout, blessé ou pire, avec aucun moyen de savoir comment ça va pour nous, et quand tu reviens dans un sale état, tu repars presque aussi sec, et zou, et… et… t’as pensé à ce que ça nous faisait, à nous ? On s’étonnait de plus en plus de te voir rester aussi longtemps chez les Pestes sans jamais passer à la maison. T’envoyais que des lettres et tout allait toujours super bien, c’était bizarre. On est pas idiotes, on s’est bien doutées d’un truc… T’as mis plus d’un mois à cracher le morceau !
 
Ses yeux verts s’étaient teintés d’un éclat jaune, et ses pupilles s’étrécirent plus qu’il n’aurait dû être possible pour un humain. Elle se mit à le singer, furieuse.
 
- « Oui heu, je suis blessé, mais je me casse, j’ai envie d’aller me balader je vais disparaître pendant des semaines, mais vous inquiétez pas hein à plus bisous ! » Dans quel état t’as cru qu’on était quand on l’a reçue, ta dernière lettre à la mords-moi l'nœud ?! À quel moment tu t’es dit que tu pouvais pas nous parler d’tes états d’âme, en fait ? Qu’on comprendrait pas ?
 
- Effie…
 
- Mince alors, mais qui aurait pu comprendre ce que tu ressentais, avec ton gros chagrin d’amour ? Qui donc, je me le demande !?
 
Mortifié, Simon se remémora soudain de plein fouet l’épisode de sa propre sœur effondrée après avoir elle-même essuyé un rejet, peu de temps avant de découvrir l’amour avec celle qui était finalement devenue sa femme. Elle laissa reposer ses bras sur la table, les yeux lançant des éclairs. Il baissa le nez, honteux. Concentré sur son propre mal-être, il n’avait même pas pensé à ça. Il n’avait pas vraiment d’excuse.
 
- On est frère et sœur. On est même *jumeaux*, merde. C’est sensé être super spécial ça, non ? J’ai cru qu’on pourrait tout se dire quand on s’est retrouvés l’année dernière. J’ai eu tort, ou quoi ? Papa et maman m’ont abandonnée, Gemini m’a lâchée… J’ai eu l’impression que t’allais le faire aussi, ajouta-t-elle avant que sa voix ne faiblisse. J’ai pas pu m’empêcher d’y penser. Et en plus, pendant ce temps… l’autre, elle a pu te parler… elle a pu te voir, passer du temps avec toi… Et pas moi.
 
Elle agita la main en faisant la grimace, désignant grossièrement Anthémis sans trouver de mot convenable correspondant à sa pensée. Pire que tout, après la colère, elle sembla sombrer dans la détresse.
 
- Ça fait MAL.
 
Elle se mit à pleurer. Simon recula bruyamment sa chaise, s'approcha, et s’agenouilla à côté d’elle pour la prendre dans ses bras. Elle le repoussa une première fois, puis, lorsqu’il revint à la charge, elle s’accrocha à lui de toutes ses forces.
Euphemia de Windt
Euphemia de Windt
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Posté le 08/01/2022 à 22:07:52 

Euphemia chancelait en progressant à tâtons dans la grisaille insondable. Comme d’habitude, il n’y avait nul décor à son rêve -ou plutôt son cauchemar, rien qu’une masse brouillonne et déprimante qu’elle fendait sans jamais rien voir d’autre que le vide autour d’elle, du moins dans un premier temps.
 
- Oh non, pas encore, gémit-elle d’une toute petite voix, qui sonnait comme celle d’une fillette plutôt que d’une femme à ses propres oreilles.
 
Elle n’en gardait jamais aucun souvenir une fois réveillée, mais lorsqu’elle était au cœur de ce rêve, elle savait l’avoir vécu maintes et maintes fois et s’en rappelait dans les moindres détails. Elle se sentait petite et faible, de retour à l’âge de sa vie solitaire d’enfant sauvage, au fond du manoir hanté non loin de New Kingston. Pendant des années, elle n’y avait eu pour seule compagnie que les rats, les fantômes, les araignées et les rares voyageurs qu’elle osait observer de loin, les fuyant par peur, espérant secrètement les aborder sans jamais franchir le pas. Lorsqu’enfin elle en avait dérangé un -Gemini- elle l’avait suivi dehors pour ne plus le lâcher ensuite, poussée par la curiosité.
Elle appela à l’aide, cri lancé à l’aveuglette qui résonna tristement sans trouver de réponse. Comme les fois précédentes, une première ombre passa à une dizaine de mètres devant elle. Elle la savait tout juste hors de sa portée -elle avait déjà essayé plusieurs fois de la rejoindre avant qu’elle ne disparaisse, échouant invariablement. C’était une silhouette féminine, longiligne et gracieuse, et des volutes vaporeux lui faisaient une belle robe et une longue traîne.
 
- Maman… ?
 
Letizia de Windt possédait la même opulente chevelure brune que sa fille, bien plus soignée cependant. Il n'y avait nul nœud ni brindille dedans, et ses habits élégants ne souffraient d’aucun accroc ni de la moindre tache. Effie connaissait son visage par cœur, si semblable au sien. Elle avait souvent contemplé son portrait, ainsi que celui de son père Gustaaf, dans le médaillon de famille conservé religieusement par Simon. Il lui avait raconté comment leurs parents, devenus fous, avaient souffert d’une mort affreuse après l’avoir abandonnée, il y a des années. Effie se figea sur place, résistant à l’envie de la suivre, d’aller lui prendre la main, n’importe quoi. Les magnifiques yeux verts de l’apparition passèrent sans s’arrêter sur sa fille qu’elle n’avait jamais pu voir grandir, et puis elle s'évanouit très vite dans la brume, retournant au silence de la tombe.
 
Effie connaissait déjà la suite, la parade mesquine qui la tourmentait tant, même lorsqu’elle n’avait plus conscience de la voir défiler. Une deuxième silhouette sombre se dessina au loin, de l’autre côté. Haute et large, elle avançait lentement, mais chaque enjambée faisait plusieurs des siennes. Un lourd sac jeté sur l'épaule, l’homme marchait sur un ponton dont les planches apparaissaient au fur et à mesure sous ses pas. Les pilotis qui le soutenaient étaient baignés par un brouillard plus dense que le reste, pour parfaire l’illusion. Petit à petit, la brume révéla un vaisseau de guerre à quai, ses hauts mâts dressés vers un ciel uniformément gris. La deuxième ombre posa le pied sur la première marche de la passerelle menant au navire.
 
- Gemini ! Gem… PAPA ! cria-t-elle, espérant jusqu’au dernier moment qu’il se retournerait.
 
Fébrile, elle s’imaginait déjà réentendre la voix grave du colosse qui l’avait adoptée et éduquée, si sévère quand il la grondait parce qu’elle fouillait ses affaires sans sa permission… Elle trottinerait à sa suite, comme elle le faisait lorsqu’ils se promenaient ensemble, et il lui dirait sèchement de se dépêcher quand elle s’arrêterait pour examiner une grenouille ou un lézard très intéressant en bord de route…
 
Il ne répondit pas. Il n’y eut pas d’embrassade, et il ne glissa aucune promesse ni aucun mot d’adieu à son oreille, comme il l’avait pourtant fait lors de son véritable départ. Il continua son ascension sans un bruit, et le large dos de Gemini disparut simplement à bord du grand bateau en partance pour des terres inconnues.
 
Sa mère, c’était déjà quelque chose, alors qu’elle ne l’avait jamais vraiment connue. Mais ça… ! Sa détresse atteignit des sommets. Elle ressentit l’envie de se laisser tomber par terre pour pleurer. Elle sentait déjà la morve commencer à couler. Elle se torcha le nez avec la main, et fit de son mieux pour se ressaisir. Elle savait très bien que le grand final était tout proche. Mais cette fois…
 
Cette fois, ça se finirait bien.
 
Sa conscience d’être piégée dans un rêve la quitta. Tout devint soudain parfaitement réel et plausible. Elle prit les devants et chercha la troisième et dernière ombre, brassant l'air en avançant, chassant les lambeaux de brume sur son chemin. Épais et collants, ils s’accrochaient à elle ; elle savait qu’ils faisaient cela à dessein, pour la ralentir dans sa quête. Parce que cette fois, elle réussirait. Ses gestes rageurs étaient ceux d’un enfant en colère.
 
Elle l’aperçut, enfin. Son frère marchait droit devant lui, bâton de marche à la main, déjà prêt à continuer sans elle. Mais elle pouvait encore l’arrêter, elle avait pris de l’avance cette fois. Elle accéléra le pas, tricotant aussi vite qu’elle le pouvait sur ses jambes de fillette. Une chape de plomb s’abattit sur ses épaules. Elle tendit les mains en désespoir de cause, focalisée sur l'idée de saisir son bras et de ne plus le lâcher. Rien à faire, Simon marchait toujours trop vite pour qu’elle le rejoigne. Lui était resté un adulte, il avait l’air si grand comparé à elle. Immense, même. Que pouvait donc faire une gamine immature contre ça ?
 
- Attends-moi ! l’implora-t-elle.
 
Il était déjà à deux doigts de s’enfuir, de lui échapper lui aussi pour toujours. Pire que tout, elle pouvait voir que son visage était indemne, exempt de toute brûlure causée par l’incendie qui avait aussi coûté la vie à leurs parents. L’accident n’avait jamais eu lieu dans cette version de l’histoire, car les De Windt n’avaient jamais sombré dans la folie, car Effie n’avait jamais existé -et elle ne manquait à personne.
 
Les hurlements aigus commencèrent, et comme à chaque fois elle ne réalisa pas tout de suite qu’ils venaient d’elle. Ils n’arrachèrent aucune réaction à la dernière des trois ombres. Simon s’évapora lui aussi sans un regard en arrière.
 
Euphemia se sentit devenir littéralement folle d’angoisse. Elle se laissa tomber par terre et s’y roula en boule, braillant sans discontinuer.
 
 
***
 
 
Effie gémissait et battait des jambes dans son sommeil, repoussant violemment les couvertures du lit conjugal. Sasha la ceintura pour la retenir et l’empêcher de se faire mal. Émue par la détresse de sa compagne, la rouquine déposa plusieurs baisers sur son front, et un dernier sur la bouche aimée quand la rêveuse se fut quelque peu calmée.
 
Effie souffrait parfois de terreurs nocturnes depuis qu’elle et Sasha se connaissaient, mais les crises s’était espacées au fur et à mesure que leur relation s’était construite. Elles étaient cependant revenues en force après l’épisode de l’enlèvement de Simon par les ottomans, et sa fugue n’avait pas vraiment arrangé les choses. Sasha comptait sur le retour du jeune homme pour calmer à nouveau progressivement les peurs de sa sœur. Elle n’aurait probablement pas le choix de lui en parler, bien qu’elle souhaitât de tout son cœur lui épargner ce poids. Les jumeaux s'aimaient plus que tout, mais entre le désir d'évasion de l'un et les angoisses de l'autre… elle s'était vite retrouvée le cul entre deux chaises. Elle gardait un souvenir très vif de la veille au soir, quand elle avait enfin osé revenir, avec Anthémis, dans la pièce où elles avaient laissé le frère et la sœur percer l’abcès. Elles les avaient retrouvés étroitement enlacés, sanglotant dans les bras l’un de l’autre. Il leur faudrait un peu de temps pour se rabibocher tout à fait, mais ils réussiraient, elle en était convaincue. Et puis, elle veillerait au grain de toute façon.
Simon de Windt
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Posté le 11/01/2022 à 16:00:58. Dernière édition le 11/01/2022 à 21:21:01 

C’était une très belle journée inondée de soleil, en un jour de repos bienvenu pour les filles. Simon, Effie et Anthémis étaient tous les trois rassemblés dans le petit jardin, entre la Terrasse vidée de ses clients et la boutique de jouets, pendant que Sasha triait les bouteilles conservées à la cave, incapable de rester oisive trop longtemps. Les fleurs du jardin soigneusement entretenu par la rouquine étaient éclatantes, et leurs parfums se mélangeaient pour embaumer leur coin de paradis.
 
Simon tâchait de lire un livre, assis sur les marches de la terrasse à proprement parler. Effie, debout devant lui au milieu de la cour, s’entraînait au tir à la fronde en tâchant d’impressionner la blonde qui, elle, entretenait sa panoplie d’armes et de gadgets variés, assise de l’autre côté des marches. Elles ne lui en avaient pas vraiment laissé le choix mais, peu stratégiquement placé entre les deux filles, Simon guettait le moment où il devrait courir se mettre à l’abri. En général, chacune semblait vouloir intimider l’autre, dans l’optique de prouver que c’était bien elle la digne héritière de Gemini, s’il devait y en avoir une. Il soupçonnait qu’Anthémis ne rentrait dans le jeu d’Effie que par pur esprit de contradiction, y voyant là l’occasion idéale de se mesurer à la brune aussi têtue qu’elle. Leurs joutes en devenaient parfois épuisantes, principalement pour leur entourage. Il sirota une gorgée de vin dans le petit verre qu’il s’était servi pour accompagner sa lecture, comptant bien savourer le calme qu’il devinait être de courte durée.
 
L’après-midi tirait en longueur, et la chaleur, qui était allée crescendo depuis le lever du soleil jusqu’à son zénith, persistait depuis. Le son mat des tirs de fronde qui percutaient la petite cible en osier, accrochée à mi-hauteur de la palissade de bois qui ceinturait le jardin et la Terrasse, rythmait ses pensées. Parfois, un POC ! beaucoup plus sonore retentissait quand la pierre manquait son coup et atteignait le bois à côté, et ce bruit sec et soudain le faisait immanquablement ciller. Anthémis huilait le fer de sa hachette avec soin, le frottant avec un chiffon propre, et la régularité de ce son doux ne tarda pas à rendre Simon somnolent. Il sursauta en se sentant tomber, réalisant qu’il lisait la même ligne depuis cinq minutes. Il referma son livre et se leva sur ses pieds, décidant qu’un peu d’exercice lui ferait sans doute le plus grand bien pour l’instant.
 
- Hé, Effie ! appela-t-il. Je peux essayer ?
 
La brune se tourna brièvement vers lui en lui souriant largement, la lanière de cuir tournant paresseusement au-dessus de sa tête. Elle évitait de mettre toute sa force dans ses tirs, pour éviter de dangereux ricochets.
 
- Bien sûr ! Mais regarde ça, d’abord !
 
Elle fit revenir son attention vers ce qu’elle visait, accéléra la rotation de sa fronde, retint son souffle, et lâcha prise. Le tir, superbe, atterrit à moins de cinq centimètres du centre de la cible peint en rouge. Fière d’elle, elle leva le poing en l’air et attendit les compliments.
 
- Bravo ! Joli tir, apprécia son frère.
 
- Dire que c’est toi qui m’avait appris, au début, le taquina-t-elle.
 
- L’élève a dépassé le maître, lui répondit-il avec un sourire en coin.
 
Anthémis avait levé les yeux en suivant le mouvement du jeune homme, puis observé le tir sans s’émouvoir outre mesure. Elle s’autorisa un de ses ricanements narquois, qui ressemblaient à des aboiements, quand Effie tendit l’arme à son frère.
 
- Quoi ? tonna la brune, retenant son geste.
 
- Et allez, marmonna Simon, dépité.
 
Anthémis posa sa petite hache au fer cruel à côté d’elle et de ses couteaux, sur les marches de bois, et signa une phrase complexe une fois qu’elle eut les mains libres. Parlant beaucoup moins bien que lui ce langage des signes et peu désireuse de faire des efforts pour le moment, la brune se tourna tout naturellement vers son frère pour qu'il lui fasse la traduction.
 
- Elle a dit quoi ?
 
- Hé bien…
 
- Accouche !
 
- Elle dit que c'est une bonne arme… pour un enfant.
 
- Ça lui irait bien, alors, vu sa taille de naine, rétorqua-t-elle.
 
Elle avait fait semblant d'examiner le cuir de sa fronde de près, pour ne pas qu'Anthémis puisse lire l’insulte sur ses lèvres. Elle regarda son frère avec une drôle de lueur dans l’œil, puis elle claqua des doigts et agita la main pour attirer l'attention de l'autre fille. Effie parla en articulant de manière grotesque, sachant fort bien que ça l’énervait toujours qu’on confonde son handicap avec un manque d’intellect.
 
- Hé, la sourdingue ! Tu veux pas essayer un coup, pour voir ?
 
Piquée au vif, Anthémis se redressa d’un coup, sauta les deux ou trois marches qui la séparaient du sol et se porta crânement au devant des jumeaux. Une fois debout, elle leur arrivait à peine aux épaules. Elle tendit impérieusement la main à plat, laissant Effie y déposer sa fronde -l’occasion d’un nouveau duel à base de sourires constipés.
Simon et Effie s’écartèrent d’un pas pour lui laisser de l’espace. Elle se campa sur ses courtes jambes face à la cible, cala un galet dans le réceptacle de cuir, puis elle commença à faire tournoyer l’arme dans les airs, le bras gauche tendu pour viser. Elle agit avec une assurance malvenue, et trop vite. Elle lâcha la lanière trop tôt et la pierre alla se perdre dans un massif de fleurs, ratant largement son but. Euphemia rigola ouvertement en se tenant les côtes, imitant ensuite grossièrement la petite blonde en faisant semblant de viser en louchant, la langue sortie. Anthémis, elle, ne riait pas du tout. Elle lâcha un « pff ! » dédaigneux, puis elle jeta négligemment sa fronde à Effie. Ensuite, elle s’avança de trois pas, brandit un petit couteau de lancer et l’envoya d’un mouvement sec du poignet, sans même s’arrêter. L'arme parfaitement équilibrée se planta à moins d'un centimètre du centre de la cible.
 
- Coup de bol, prétendit Effie d’un air buté après un court silence, histoire de trouver quelque chose à dire.
 
Simon ne commenta pas. Il s’était retenu de siffler entre ses dents, impressionné. Il avait admiré le geste fluide et l’économie de mouvements, le vol élégant de l’arme qui avait fendu l’air dans un chuintement discret, sans parler du résultat obtenu. La blonde haussa un sourcil devant le persiflage absurde d’Effie, son visage trahissant son orgueil devant son propre talent. La brune ne comptait pas s’avouer vaincue. Elle arma sa fronde sans attendre, la fit tourner et libéra rapidement un nouveau projectile, qui vrombit par-dessus la tête d’Anthémis. Il alla percuter le couteau de plein fouet et le délogea de la cible d’osier, le faisant choir plus loin dans l'herbe avec un tintement métallique. Anthémis, qui s’était tournée pour suivre la trajectoire de la pierre après s’être instinctivement baissée, ouvrit la bouche de colère et protesta en brandissant le poing, signant une phrase rapide.
 
- Elle dit que tu as sûrement abîmé sa lame, traduisit directement Simon en reculant encore un peu plus, pressentant ce qui allait suivre.
 
- C'est pas grave, non ? Elle en a d'autres, répondit Effie de manière méprisante.
 
Elle avait pris soin de se redresser de toute sa hauteur, pour toiser encore un peu plus la petite blonde. Anthémis courut fouiller par terre pour récupérer son arme, revenant ensuite la brandir sous le nez d'Effie. La lame était effectivement légèrement tordue. Le défaut était suffisant pour que le couteau de lancer ne soit plus fiable, le temps d’être réparé et rééquilibré.
 
- Oh, ça va hein ! râla la brune en écartant sa main d'un geste. Ramène ça à un forgeron, ça se répare en deux coups de cuillère à pot !
 
Anthémis signa à nouveau, trop vite pour que Simon puisse suivre, et encore moins Effie. Ils comprirent néanmoins sans trop de soucis que ce n'était pas *du tout* flatteur, et la moutarde monta immédiatement au nez de la brune qui n’attendait qu’un prétexte.
 
- Calmos, tête de cul ! lâcha Effie. T’as bien lu ça sur ma bouche ou je répète ?
 
La blonde, furieuse, choisit des gestes encore plus simples pour se faire comprendre et exprimer sa colère. Elle poussa violemment la brune.
 
- Ah ouais ?!
 
La brune la bouscula en retour. Effie était bien plus grande, mais Anthémis était aussi athlétique qu’elle et surtout mieux entraînée au combat. Une vraie empoignade ne tarda pas à suivre, qui se transforma en combat de lutte improvisé. Toutes deux avaient très clairement besoin de se défouler, et semblaient plus que ravies de saisir ce motif pour en venir aux mains.
 
- Non, vous ne devriez pas… Mais non…! rouspéta Simon.
 
Il n’arriva même pas à se convaincre lui-même. Après l'épisode des retrouvailles, où il avait été si compliqué de convaincre sa sœur qu'il n’allait pas l'abandonner, il ne comptait pas s'interposer de sitôt entre Euphemia et Anthémis. Ça ne ferait qu'empirer les choses. Au moins, elles ne se tapaient pas vraiment dessus, gardant juste assez la tête froide pour s’en tenir à des prises de lutte et éviter de s’infliger des coups qui auraient pu les blesser pour de vrai. Il recula et les regarda faire, résigné, décidant sagement d’emporter son verre de vin avec lui, au cas où. Les tables et les chaises du restaurant étaient normalement suffisamment loin du champ de bataille pour ne rien avoir à craindre, mais il n’avait pas le courage de toutes les déplacer de toute façon.
 
Sasha, attirée à l’air libre par les bruits du combat, remonta en courant les marches menant à la cave sous la Terrasse, soulevant sa robe pour ne pas se prendre les pieds dedans. Simon se dépêcha de faire semblant d’être absorbé par son verre, avec bien évidemment très peu de succès. La rouquine, arrivée à son niveau, regarda le combat puis fixa ouvertement le jeune homme.
 
- Qu'est ce qu'il se passe encore ? se fâcha-t-elle. Tu ne les arrête pas, toi ?!
 
- Oh que non. Pas question que je me mêle de ça, désolé.
 
Sasha en avait assez. Elle dit quelque chose dans sa langue natale, un mot à la sonorité âpre qu'il devina être très incongru dans la bouche d'une jeune femme si douce, et puis elle se répandit carrément en invectives, les stupéfiant tous les trois. Simon aussi en prit pour son grade, et après s’être bien fait sonner les cloches, le trio se retrouva à ranger et nettoyer la maison et le jardin sous les ordres de Sasha pour terminer ce jour de repos. Même Anthémis s'y plia, bien que de très mauvaise grâce.
 
 
***
 
 
Un peu plus tard, Simon ramassait les derniers galets éparpillés dans l'herbe après l’entraînement au tir. Il les malaxait à chaque fois dans sa main, laissant le temps aux doigts maintenant toujours un peu tordus de sa main droite d’éprouver leur forme lisse, si agréable au toucher. Effie les trouvait dans les ruisseaux lors de ses balades en pleine nature, et en ramenait toujours des kilos dans ses poches. Il en retrouvait encore aujourd’hui, cachés dans les recoins de la maison, avec d’autres des trouvailles intéressantes de sa sœur. Une fois, ils avaient passé la journée à chercher d’où provenait une odeur infecte qui empuantissait sa chambre ; elle avait tout bonnement oublié dans quelle partie de son bazar elle avait rangé une grosse pince de crabe trouvée sur la plage.
On lui asséna un coup de balai sur le crâne pour le ramener à la réalité. Il s'était perdu dans des rêves éveillés, ses vieux démons qui passaient encore parfois lui dire bonjour, et il tomba nez à nez avec la responsable en se retournant -et surtout en se baissant, car il s’agissait d’Anthémis. Elle arborait déjà de beaux bleus sur ses bras nus à hauteur des épaules, et tirait une tête de trois pieds de long. Elle comptait bien ne pas être la seule à se taper le ménage, et elle désigna Sasha du pouce par-dessus son épaule, au cas où le jeune homme aurait eu envie de tirer au flanc. La rouquine les surveillait d'un air terrible, les poings sur les hanches, pendant qu’Effie essuyait les tables, le plus loin possible de sa rivale, un coquard prenant forme sous son œil gauche.

Sa simplicité et sa gentillesse contagieuse faisaient souvent oublier à Simon que Sasha était sans doute la plus mature d'entre eux, et la colonne vertébrale de la bande.
Sasha de Windt
Sasha de Windt
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Posté le 22/01/2022 à 22:16:26. Dernière édition hier à 01:05:32 

Sasha abandonna Effie dans la cuisine le temps d'aller à l'étage, laissant la brune penaude éplucher seule un énorme seau rempli à ras bord de navets, de carottes et de patates. Effie, Simon et Anthémis s’étaient absentés pour se rendre à une fête d’un jour et d’une nuit en ville, ne revenant que très tard la veille -et alcoolisés tous les trois. Sasha avait préféré rester au calme, pour profiter de son premier moment en solitaire depuis longtemps. Levée aux aurores, elle avait trouvé le trio en train de ronfler de concert dans les fauteuils autour de la table du petit déjeuner, pelotonnés dans leurs vêtements de la veille. Heureuse de voir qu’ils avaient bien profité, elle ne s’en était pas moins fait un plaisir d’ouvrir en grand les volets comme chaque matin.
 
Effie en avait fait des caisses à son réveil, exagérant sa gueule de bois, mais elle s’était tout de même attelée à ses tâches de la journée. Sasha avait subrepticement ajouté deux ou trois autres corvées au programme, spécialement sélectionnées pour l’occasion. La rouquine n’avait toujours pas tout à fait pardonné la bagarre de l'autre jour, sans parler des disputes entre la brune et la blonde qui survenaient trop souvent. Tant que Simon travaillait au Toymaker, ils avaient pu à eux deux tenir la maison, canalisant l’enthousiasme sauvage d’Effie et la morgue d’Anthémis. Mais depuis que les pulsions aventureuses du jeune homme s’étaient développées, culminant avec la fermeture du magasin puis sa fugue, Sasha était devenue la personne la plus responsable du groupe.
 
Elle n’avait jamais ménagé aucun effort pour soutenir le reste de la famille, sans parler de gérer le petit restaurant, et les dures années passées à s’occuper du bétail, des malades et des vieux du village dans son enfance lui revenaient en mémoire. Au final, la fatigue de ces dernières semaines avait fini par la rattraper, et tout lui pesait un peu plus lourdement sur les épaules. Mais si elle n’était pas raisonnable, qui le serait ? Car pour l’instant, elle refusait de brider Simon qui osait enfin s’élancer hors du nid. Quand à Anthémis, la petite blonde caractérielle se contentait en général de lui accorder un intérêt poli, bien qu’elle ait fini par se dérider quelque peu et même parfois par se laisser dorloter quand les autres ne regardaient pas. À terme, Sasha avait bon espoir de réussir à en faire un membre honoraire de la famille. Effie, en revanche, c’était autre chose. C’était aussi pour son impétuosité qu’elle l’aimait, mais elle voulait bien manger son alliance si elle n'arrivait pas à faire comprendre à son épouse qu’elle n'était pas très contente d’elle en ce moment. Et ça tombait bien, il y avait tout un stock de légumes à écouler au restaurant aujourd'hui. Les clients les moins fortunés seraient heureux de pouvoir payer quelques piécettes contre un bon bol de soupe dans lequel tremper leur pain.
 
- D'une pierre deux coups, se dit-elle à voix haute, toujours ravie de connaître ce dicton plusieurs mois après l'avoir appris.
 
Elle montait ranger une pile de linge propre, en grande partie des chemises et des pantalons appartenant à Simon, dont la chambre se trouvait au premier étage de la boutique de jouets. Sasha grimpa les marches de l'escalier en fredonnant, songeant qu'il faudrait sans doute que ce cher garçon se décide bientôt à se racheter de quoi s'habiller correctement. Ça le serrait aux entournures maintenant qu'il s'était étoffé, et elle ne comptait pas repriser éternellement tous ses vêtements. Elle l'emmènerait avec joie faire un tour chez le tailleur, tiens. Et même dans quelques autres magasins, simplement par plaisir, le temps d’un après-midi. Elle avait quelques économies, des sous qu'elle attendait patiemment de pouvoir dépenser. Et puis, cela faisait trop longtemps qu'elle n'avait pas pu passer un peu de temps rien qu'avec lui. Une pause lui ferait incontestablement du bien à elle aussi ! Mais là tout de suite, la journée était loin d’être finie. Une fois de plus, elle repoussa sa fatigue et chassa ses tracas. Elle aurait le temps de se reposer plus tard.
 
Quand elle les avait vu revenir ensemble, Anthémis et lui, elle avait immédiatement soupçonné quelque chose. Et quand elle avait embrassé son beau-frère pour saluer son retour, cela s'était mué en certitude : elle avait senti un parfum féminin sur ses habits, et le jeune homme s'était raidi devant son regard scrutateur. Ensuite, elle l'avait vu converser naturellement en langage des signes avec la jeune sourde. Ces deux-là s'étaient clairement rapprochés pendant l'absence de Simon, et peut-être même plus si affinités.
À vrai dire, tant mieux. Il était grand temps que ce garçon vive un peu. En revanche, impossible de dire comment sa chère et tendre, qui était déjà jalouse de l'attention que Simon portait à Anthémis, réagirait. Effie pouvait s'avérer… particulièrement bornée. Et pourtant, Sasha aurait pu jurer qu'au fond, la brune et la blonde semblaient s'estimer. Malgré les injures et les dérapages, elles avaient presque l'air de chercher leur compagnie respective, comme deux rivales trop fières pour avouer qu'elles s'appréciaient. Par conséquent, Sasha avait décidé de garder pour elle ses doutes concernant Simon et Anthémis. Elle préférait laisser le soin aux deux jeunes gens d'annoncer eux-mêmes ce genre de choses, s'ils en avaient envie bien sûr.
 
Arrivée sur le palier, elle frappa à la porte sans obtenir de réponse. Simon avait déjà dû sortir un peu plus tôt. C'était rare qu'il se passe un jour sans qu'il éprouve le besoin d'aller dehors. Elle entra dans la petite chambre coquette, ouvrant en grand la belle armoire aux panneaux sculptés qui s’y trouvait pour y ranger les vêtements fraîchement lavés, humant au passage la bonne odeur de savon et de propreté qui s'en dégageait.

Elle pinça les lèvres en remarquant que Simon n'avait pas fait son lit de la journée. Les draps étaient tout froissés, et les oreillers jetés pêle-mêle les uns avec les autres. Ça ne lui ressemblait pas, lui qui était d’habitude si soigneux, mais il n'était plus à une nouveauté près ces temps-ci. Elle s'en chargea promptement, réarrangeant les oreillers et tirant les draps jusqu'à ce que tout soit parfaitement ajusté. Satisfaite, elle voulut promener son regard sur la chambre bien ordonnée et se tourna machinalement vers le coin réservé à la toilette, au fond de la pièce en L, près du poêle.
 
Simon était assis dans son bain, les bras appuyés sur les bords du grand baquet rempli d'eau fumante. Devant lui se trouvait Anthémis, nue comme un ver, en train d'enjamber le rebord pour l'y rejoindre. Tous deux s'étaient pétrifiés sur place et fixaient l'intruse depuis son entrée sans émettre un son, le visage figé.
 
Sasha, imperturbable, se détourna, reprit sa chansonnette là où elle l'avait arrêtée et ressortit sans jeter le moindre coup d’œil en arrière. Quand elle eût soigneusement refermé la porte derrière elle, elle pouffa, l’humeur légère, sans se douter un seul instant de ce que l’avenir lui réservait.
 
 
***
 
 
Tard le soir même, lorsque les rues de la ville ne furent plus éclairées que par la lune et quelques lanternes, une série de coups sourds ébranlèrent la porte du Toymaker.
 
Comme souvent la dernière debout, Sasha fut la première sur les lieux, habillée d’une simple chemise de nuit et une bougie à la main. Prudente, elle attendit un peu pour voir si l’on se manifestait à nouveau, croyant entendre des pas fouler les pavés dehors.
Effie était déjà partie se coucher depuis longtemps. Ça remuait un peu à l'étage, les autres avaient peut-être entendu aussi les coups frappés à la porte. Mais, pour l'instant, Sasha était encore seule au rez-de-chaussée, et elle n'osa pas élever la voix par crainte de révéler sa présence. Il était tard, bien trop pour que ce fut une simple visite de courtoisie, et qui qu'il fût, ce visiteur n'avait pas pris la peine de s'annoncer. Il pouvait toujours s’agir d’un petit plaisantin ou d’un marin qui avait trop bu, c’était déjà arrivé, mais son instinct la mettait en garde. Ancienne paysanne dans l'Oural, Sasha était loin d'être lâche, mais elle prit subitement peur. En ville, ce n'était pas tout à fait pareil que dans son hameau natal, où le moindre cri d’alarme rameutait tout le village…
 
Heureusement, elle avait fermé les volets et verrouillé les portes dès la tombée de la nuit, comme tous les soirs. Elle avança à pas de loup, prenant soin de cacher la lueur de sa bougie. Elle aurait juré avoir entendu une voix masculine s’élever, peut-être pour s’adresser à quelqu’un. Courageusement, elle s'approcha juste assez pour faire discrètement coulisser le minuscule panneau aménagé à mi-hauteur de la porte, puis elle se pencha pour y glisser un œil. La tension la faisait trembler.
 
Elle ne vit d'abord personne dans le bout de rue ainsi révélé, juste devant la porte de la boutique. Le silence paraissait de mauvais augure après cet enchaînement de bruits suspicieux. Une forme sombre envahit tout à coup son champ de vision, se transformant en un œil terrible qui lui rendait son regard, et la lueur blafarde de la lune se refléta sur l'acier. Prise de court, Sasha recula précipitamment, trébucha en arrière et hurla.
Anthémis
Anthémis
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Posté aujourd'hui à 19:17:39. Dernière édition aujourd'hui à 19:19:04 

La soirée d’hier s’était conclue en beauté. Anthémis avait retrouvé une camaraderie qui lui manquait en compagnie des jumeaux, la poussant même à accorder quelques gestes amicaux à la grande brune. Quant au lendemain, hé bien… il n’y avait pas mieux qu’un bain pour dissiper une gueule de bois tenace. L’expérience les avait plongés, elle et Simon, dans une torpeur agréable pour le reste de la soirée, malgré l'intrusion de Sasha qui les avait pris en flagrant délit. Il s’étaient ensuite calés dans le grand lit de la chambre du premier, tout de même beaucoup plus confortable que le hamac dont Anthémis se contentait dans la pièce du deuxième étage, initialement occupée par Effie. Dépourvue d'ornements ou de meubles assez sophistiqués à son goût, la minuscule chambre sous les combles avait gardé la patte de son ancienne locataire, malgré qu'Anthémis eût rangé et nettoyé l'endroit dès son arrivée.
 
Simon remua dans son sommeil, achevant de la sortir du lit. Elle ne faisait que somnoler de toute façon, massant doucement son ventre qui avait commencé à lui faire mal un peu plus tôt dans la soirée, signe annonciateur des crampes qui précédaient en général ses saignements. Elle lui avait quasiment aboyé dessus pour réclamer son aide quand elle avait senti les premiers élancements la traverser, ignorant comment lui communiquer son désir qu’il s’occupe d’elle. Le garçon s’était gracieusement exécuté, acceptant de lui servir de coussin après lui avoir préparé une bouillotte.

Ses sentiments étaient mitigés. Il faudrait qu’elle fasse attention, ou cette île la pousserait doucement au laisser-aller. Elle se doutait que ses camarades de Maison l’auraient considérée avec mépris s’ils l’avaient vue se faire cajoler comme ça. Elle se leva, vêtue d'une chemise de nuit empruntée un peu plus tôt, et alla se servir un peu d'eau dans un gobelet en fer blanc. Elle prit son temps pour apprécier le filet d'air qui provenait du dehors par une fenêtre entrouverte, assise devant le petit bureau qui occupait l'un des angles de la chambre. D’ici, elle avait vue sur le lit et son occupant. C’est calée au fond du fauteuil préféré du propriétaire des lieux, les pieds remontés sur le siège et la bouteille en grès remplie d’eau chaude appuyée contre le ventre, qu’elle sentit le sommeil daigner enfin montrer le bout de son nez. Soudain, Simon sursauta violemment, se réveillant en un instant. Il se dressa sur son séant dans le lit, lui balbutiant une phrase qu'elle ne comprit pas ; la lueur de la lune découpée par le cadre des fenêtres zébrait son torse, mais son visage restait dans l'ombre. Elle le vit batailler avec les couvertures, se demandant quelle mouche l'avait piqué. Il sauta à bas du lit, chercha ses bottes, enfila la première puis bondit sans mettre la seconde et se précipita sur le palier.
 
Ce n'était pas normal. Il se passait quelque chose. Elle le suivit de près, pieds nus. Il avait déjà déboulé l'escalier le temps qu'elle puisse voir le rez-de-chaussée. Il s’était agenouillé au beau milieu de la pièce, à hauteur de la rouquine prostrée au sol, apparemment terrorisée. Une bougie brisée continuait de brûler par terre à côté d’elle et de l'éclairer faiblement par en-dessous, rendant la pièce d’habitude chaleureuse anormalement inquiétante. Sasha dit quelque chose à Simon, puis elle pointa la porte du doigt en tremblant. Il leva les yeux vers l’escalier pour la chercher elle, et Anthémis croisa son regard. Il avait l’air mortellement sérieux.
 
- Il y a quelqu’un là devant, lui souffla-t-il, esquissant quelques gestes hachés d’une seule main. Inconnu armé.
 
Dressée à réagir en un tournemain dans ce genre de situation, Anthémis partit immédiatement du principe qu’ils étaient menacés. Le verrou était solide, et la porte épaisse. Ça tiendrait tant que l’intrus ne souhaitait pas réveiller tout le quartier, mais ça ne résisterait pas éternellement à des coups de hache ou quelque chose d’aussi direct. Anthémis se décida en un éclair. Elle fit volte-face, remonta les quelques marches qu'elle avait descendues, se précipita pour récupérer sa hachette dans la chambre, toujours pieds nus, puis elle se dirigea vers la fenêtre qui donnait sur l’arrière-cour. Elle comptait bien contourner et surprendre leur visiteur nocturne avant qu’il n’ait eu le loisir d’entrer. Elle n’avait pas de temps à perdre, et le plus court chemin pour atteindre le jardin était sous ses yeux.
Elle glissa souplement par la fenêtre, la lanière de son arme enroulée autour de son poignet, et s'accrocha au rebord pendant que ses orteils cherchaient des prises sur la façade. Descendre fut l'affaire de quelques secondes, et elle se laissa tomber sur le dernier mètre, atterrissant à quatre pattes. Elle se redressa, hache en main, et fila promptement à travers la cour, dépassant la petite dépendance. Elle escalada la palissade qui entourait le jardin pour arriver dans la rue à proprement parler, et elle longea furtivement la façade extérieure de la boutique pour en faire le tour, les sens en alerte. Une fois arrivée au coin du bâtiment, elle pourrait jeter un œil sur l’intrus devant la porte, et ensuite…
 
Une paire de bras vigoureux la ceintura soudain par-derrière, la forçant à lâcher son arme. Elle se débattit avec fougue, mais ses vicieux coups de talon ne semblèrent pas déranger outre mesure celui qui l'avait prise en embuscade, et qui semblait très bien savoir ce qu'il faisait. Il était collé à elle, trop près pour qu'elle ait l'amplitude suffisante pour asséner des coups de tête en arrière. Il tint sa poitrine dans un étau, pour chasser l’air de ses poumons et saper ses forces le plus vite possible. Plus elle résistait et plus la prise se resserrait, jusqu’à lui faire affreusement mal aux côtes. Elle se maudit amèrement pour sa bêtise. Inquiète pour le garçon et la rouquine, elle n'avait pas suffisamment réfléchi avant d'agir. Il suffisait que l'intrus ne soit pas venu seul, et il pouvait très bien avoir ordonné à un complice d’aller rôder du côté de la porte de derrière… Comment avait-elle pu ne pas le voir ?! Elle s’était bel et bien ramollie. Elle avait eu de la chance, on aurait pu se contenter de la tuer directement. Son cerveau tourna à plein régime, cherchant la moindre échappatoire.
 
Quand elle cessa de s'agiter pour pousser son agresseur à relâcher sa vigilance, celui-ci lui fit brutalement faire demi-tour, la libérant d’une main pour mieux la tenir en respect à la pointe d'un long couteau.
 

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