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Anthémis
Anthémis
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Posté le 06/12/2021 à 23:33:57. Dernière édition le 16/02/2022 à 11:41:42 

[Ce RP fait suite au Toymaker https://www.pirates-caraibes.com/fr/index.php?u_i_page=5&theme=15&sujet=33831&u_i_page_theme=1&u_i_page_sujet=1, dans lequel sont introduits la plupart des personnages évoqués dans ce récit, et qu’il est conseillé d’avoir lu d’abord pour une compréhension complète. Heureusement, ce RP est censé pouvoir être lu de manière indépendante. Bonne lecture!]

 
***

 
Anthémis cracha un glaviot rougeâtre par terre, vérifiant rapidement qu’aucune de ses dents ne s’était déchaussée du bout de la langue, qu’elle s’était méchamment mordue en tombant. Elle pouvait sentir le goût métallique du sang dans sa bouche. Rien qu’un accident bête, un caillou qui s’était délogé sous sa botte pendant l’escalade à quatre pattes d’une courte pente raide, mais la chute avait été rude. Elle avait glissé puis roulé jusqu’en bas, le manche de sa petite hache lui était douloureusement rentré dans les reins à l'arrivée et elle était bien partie pour avoir une belle bosse sur le haut du crâne. Elle était déjà en colère depuis son réveil, et l’incident n’avait fait que la rendre d’encore plus mauvais poil. Ses vêtements étaient tout poussiéreux, elle sentait des brindilles dans ses cheveux et… Ouep, elle avait ramassé du sable là où tout le monde détestait en retrouver. Elle résista à grand-peine à l’envie de coller un coup de pied dans le palmier le plus proche, et grogna quelques borborygmes exprimant sa colère en vérifiant qu'elle n'avait rien perdu dans sa chute.

Voilà des jours, des semaines même, qu’elle allait et venait pour suivre la moindre rumeur risquant de déboucher sur quelque chose d’intéressant, mais hormis la découverte des temples clandestins résultant des tentatives de Gemini de ramener ses croyances sur cette île, rien ou presque n’avait vraiment réussi à éveiller durablement son intérêt. Elle n’avait pas encore fouillé jusqu’au fin fond du trou du cul de l’île, certes, mais elle n'irait pas s'aventurer là en aveugle, surtout que son complice, l'énigmatique Silas, n'avait plus donné signe de vie depuis des plombes. Liberty regorgeait de curiosités, elle était bien forcée de le reconnaître malgré son mépris tenace pour ses frustes habitants. La faune et la flore improbables, la suite effrénée d’événements très stupides ou très menaçants, tous ces gens et ces objets plus furieusement ridicules, bizarroïdes, merveilleux ou frustrants les uns que les autres… maintenant, elle voyait très bien ce dont Gemini avait parlé à propos de Liberty, et ce contre quoi il avait voulu la mettre en garde avant sa venue. Si elle restait ici, elle craignait de devenir aussi dingue que tout ce beau monde. Elle reprit sa route en faisant rouler ses épaules douloureuses, maugréant d'autres jurons inarticulés qu’elle avait fièrement appris de sa mère. La pensée de la rouquine, qui lui avait transmis son mauvais caractère et sa petite taille, lui serra le cœur. Elle lui manquait parfois affreusement.


***


Elle avançait à pas prudents, sans un bruit dans le soir tombant. Sa surdité ne la gênait pas, car son corps obéissait sans même qu’elle y songe aux réflexes acquis après des années d’un entraînement drastique, posant d’instinct ses pieds l’un après l’autre sur le sol de la jungle de manière à ne pas faire craquer la moindre brindille ou bruisser la moindre fougère. Il y avait quelqu’un, là devant. Elle distinguait la lueur d’un feu dans les broussailles depuis une bonne centaine de mètres, juste un petit foyer allumé pour accompagner un voyageur esseulé dans la nuit. Nous étions encore en territoire hollandais, et si c'était là un intrus, il lui faudrait bien s'en charger. Et puis ça la détendrait, pour commencer. Elle continua sa route, les épaules fléchies, la main sur ses armes. Elle n’était pas ici depuis très longtemps, mais elle avait déjà appris à reconnaître la légion de fauteurs de troubles locaux. Elle profitait de ses brefs moments de répit, lorsqu'elle revenait loger à l'œil ou presque au Toymaker, la boutique appartenant aux jumeaux De Windt, pour obéir à Gemini et s’assurer que sa fille adoptive ne s’était toujours pas faite trucider ou quelque chose comme ça. Mais non, tout allait bien dans le meilleur des mondes pour la brune et sa copine aux cheveux roux, qui jouaient à tenir un restaurant avec une insupportable bonne humeur. La balourdise de ces gens l’exaspérait, et même l’Intendante en activité à Ulüngen -Amandine ? Proserpine ? En désespoir de cause, elle l’appellerait Machine- n’avait pas été fichue de lui fournir des renseignements corrects sur quoi que ce soit. Parfois, elle aurait voulu secouer tous ces abrutis comme des pruniers, Machine en tête.
En parlant d’abruti, où était passé Paulus ?! Sa colère enfla dangereusement à la pensée de l’insolent vermisseau. Elle l’avait laissé l’embrasser et se l’était mis dans la poche, du moins le croyait-t-elle, mais il avait eu l’outrecuidance de disparaître sans la prévenir. Elle ne se fit même pas la réflexion que cela s’était d’ailleurs passé pendant l’une de ses propres absences, longues et inopinées. Elle fulminait. Elle irait le chercher par la peau du cou s’il le fallait, et si jamais elle le trouvait fourré dans le lit d’une greluche, elle les écorcherait vivants tous les deux. *Personne* n’avait le droit de lui piquer ses jouets.
 
Elle parcourut les derniers mètres en bouillonnant, déjà prête à tabasser quiconque dont la tête ne lui serait pas revenue dans l’instant pour se soulager les nerfs, citoyen en règle compris. Peut-être était-ce là l'occasion de toucher un petit bakchich, qui sait ? Elle s’accroupit lorsqu’elle atteignit la petite trouée dans la verdure dans laquelle le mystérieux individu avait établi son camp, écartant avec un soin extrême les plantes pour s’octroyer une vue imprenable depuis l’ombre des fougères enchevêtrées. C’était un homme, jeune, assis en tailleur devant son feu quelques mètres devant elle, de profil par rapport à l’endroit où elle était tapie, un solide bâton posé à côté de lui. Elle fronça les sourcils, perplexe, reconnaissant sans mal le visage à moitié ravagé par les flammes. C’était Simon de Windt, le propriétaire du Toymaker et doux frangin de l’autre idiote d’Euphemia, celle-là même qu’on lui avait demandé de protéger. Que faisait-il là, tout seul au milieu des bois ? Curieuse, elle se mit à l’observer en silence en se sentant délicieusement voyeuse. Il avait les yeux rivés sur un carnet vieillot posé sur ses genoux, jetant de temps en temps un œil à une casserole d’eau qui chauffait tranquillement sur le petit feu devant lui, sans doute pour se faire un de ces thés dont il buvait des litres à la maison. Elle fit la moue. Il n’y avait jamais assez de sucre dans ces foutus machins à l’anglaise qu’il préparait, là-bas, du coup elle pillait le sucrier à tous les petits-déjeuners. À la base, elle, elle ne jurait que par le thé à la menthe, bien parfumé et bien liquoreux. Sinon, ça avait juste un goût de flotte réchauffée. Elle s’installa un peu mieux pour soulager son dos encore raide après sa chute, et observa le jeune homme à loisir.
 
Elle s’était éclipsée pendant près de deux mois, mais elle savait qu’un genre d’armée s’était pointée tout récemment, embarquant la moitié des habitants de l’île dans des jeux macabres (quelque chose lui disait qu’elle aurait aimé le spectacle). Simon avait fait partie du lot, et il avait été sérieusement blessé dans les geôles des envahisseurs. Elle n’en savait pas beaucoup plus, mais à vrai dire, il geignait déjà bien assez fort comme ça, à la maison, lors des rares fois où elle l’y avait croisé après son retour. Une fois encore, elle se demanda ce qui pouvait bien l’avoir amené ici, en plein milieu d’une jungle remplie de choses qui auraient sans doute fait pousser de hauts cris à ce garçon timoré en temps normal. N’était-il pas censé se reposer dans une villa, ou quelque chose dans ce style ? Non, c'était… une île privée. Ennuyée, elle chercha le nom du groupe qui avait invité le blessé à se réfugier chez eux, sans le retrouver. C’était une secte locale, non ? Les… Funestes ? Mouais… Quelque chose en -este. Elle n’y avait pas prêté grande attention non plus, sur le moment. L’avaient-ils chassé ? S’était-il enfui ? Sa curiosité s’accentua. Il y avait des restes de son repas à côté de lui, du pain, du jambon et du fromage, rien de très élaboré. Aucune des pâtisseries délicates dont il aimait s’empiffrer au moins autant que sa sœur. Elle nota son apparence négligée, lui qui était si soigneux d’habitude. Il avait les joues mal rasées, et ses vêtements étaient élimés. Il aurait bien eu besoin d’un bain, à vrai dire. Ça sentait la sueur jusqu’ici. En fait, ce brave garçon donnait sacrément l’air d’être en cavale. Peut-être avait-il quelque chose à se reprocher ? Bon sang, faites que oui. Elle était déjà fébrile à l’idée de potentiels ragots croustillants à se mettre sous la dent. S'il en avait engrossé une, elle voulait ABSOLUMENT savoir laquelle pour aller présenter ses condoléances à la pauvre fille.

Il écrivait péniblement dans son carnet de la main gauche, s’échinant comme un enfant en train d'apprendre. Il esquissait de maladroites séries de lettres et de mots, et lorsqu’il atteignit le bas de la feuille, il leva la main droite pour tourner la page. Elle était crispée et frémissante, et il n’arrivait clairement pas à saisir quelque chose d’aussi fin et délicat qu’une feuille de papier avec. Il eut l’air de faire de grands efforts pour maîtriser ses gestes saccadés, finissant par abandonner en murmurant quelque chose qu’elle ne put lire sur ses lèvres, qui ne lui étaient pas suffisamment visibles. Il referma soigneusement son calepin et son matériel d’écriture dans un coffret en bois sculpté qu’il rangea dans sa besace, puis il étala un onguent odorant sur sa main blessée et la massa. Ensuite, il la fit travailler, la pliant et la tendant pendant de longues minutes, se forçant à étirer chaque doigt jusqu’à ce qu’il fit la grimace et semble en souffrir. Elle le regarda faire avec attention, reconnaissant sans mal des doigts cassés en cours de guérison. C'était une blessure souvent subie par les moins adroits, lors des rudes sessions d’entraînement au combat que devaient suivre les jeunes cultistes comme elle avant de devenir des membres à part entière. Elle ressentit une soudaine bouffée de nostalgie. Elle avait l'habitude de redresser elle-même les doigts de ses victimes, à l'époque. Sacrés souvenirs.
 
La nuit finit par tomber pour de bon. Il soupira profondément, jeta une poignée d’herbes et de feuilles dans la casserole portée à ébullition, puis renifla furtivement ses aisselles et grimaça. Il sortit un peigne, une outre d’eau et un petit paquet de son sac, puis il se leva. Elle se tassa un peu plus sur elle-même quand il fut debout, par crainte d’être repérée. Elle était déjà petite tandis que lui était grand et sec, comme sa sœur jumelle, et il la toisa soudain de trois bons pieds comme elle était accroupie dans les fourrés. Elle fit de son mieux pour ne faire qu’un avec le sol, priant pour que ses cheveux blonds ne la trahissent pas au milieu de cette verdure et des tons marrons de l’humus. Il déboutonna d’abord sa chemise, la pliant soigneusement avant de la poser sur son sac, puis il délaça et retira son pantalon de voyage et ses sous-vêtements, se retrouvant totalement nu devant son petit feu. Elle le reluqua sans vergogne lorsqu’il commença à faire sa toilette avec un peu d’eau et du savon, très intéressée par le spectacle, et intriguée par les marques qu’elle pouvait voir sur son corps souligné de reflets orangés par les flammes. Elle connaissait déjà ses cicatrices de brûlure, qui s’étendaient du côté gauche de son crâne jusqu’au milieu de sa poitrine, mais elle distinguait aussi des écorchures, des griffures et des bleus un peu partout. Ces blessures étaient superficielles, mais bien fraîches. S’était-il battu ? Ça ne ressemblait décidément pas à l’image qu’elle s’était faite de Simon. Il avait pris du muscle aussi, non… ? Il n’avait plus l’air aussi… aussi mince qu’avant, en tout cas. Elle décida qu’elle voulait en avoir le cœur net. Peu importe que sa présence lui déplaise, il était bien trop insupportablement gentil pour lui dire d’aller se faire voir. Et puis, elle était certaine qu’il n’arriverait pas à la chasser de toute façon : elle le battrait d’une main. Ha-ha.
 
Elle se redressa d’un coup, surgissant des fourrés comme un beau diable, la bouche grande ouverte sur un cri d’effroi silencieux et les yeux exagérément écarquillés à dessein. Le jeune homme, qui était en train de se frotter sous les bras avec vigueur, sursauta violemment en hurlant de peur, serrant l’outre et le petit pain de savon tellement fort sous l’effet de la surprise que l'eau jaillit brusquement et éclaboussa les alentours, et que le savon lui glissa des doigts et gicla dans les airs. Il devint instantanément rouge pivoine et couvrit son intimité en catastrophe, tâtonnant gauchement à la recherche de ses vêtements de sa main pleine de mousse. Elle put brièvement apprécier la vision de ses fesses pâles le temps qu’il renfile son pantalon en vitesse. L’image du timide Simon de Windt qui s’emmêlait les pinceaux en reboutonnant ses petites affaires, handicapé par sa main abîmée, lui fut diablement réconfortante.
Ça allait beaucoup mieux, d’un coup ! Le jeune homme, qui avait bien sûr fini par la reconnaître, la gratifia d’un regard courroucé mêlé de honte, qu’Anthémis affronta les poings sur les hanches et le sourire aux lèvres. L'humeur chafouine, elle se transformait en un mètre soixante de rouerie, qui s’autorisa un commentaire graveleux en quelques gestes effectués avec les mains, dont elle laissa le soin à sa victime de cogiter pour en deviner le sens. Elle jubilait. Cette andouille n’avait pas tant changé que ça, finalement.
Anthémis
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Posté le 14/12/2021 à 22:19:29. Dernière édition le 10/02/2022 à 18:15:19 

- Mimi ! cria le jeune homme outragé, quand il réussit enfin à enfiler sa chemise à l’endroit. Qu’est-ce que tu fais là ? Tu m’espionnais ?!
 
Il comprit son erreur en la voyant étrécir dangereusement les yeux, les mains sur les hanches. Son expression, déjà concentrée lorsqu’elle lisait sur les lèvres, s’intensifia. Elle signa quelque chose d’un geste brusque, synonyme de colère chez elle. Il identifia le signe sans problème, l'ayant déjà vue l'utiliser à l'occasion d'échanges houleux, à la maison.
 
/« Mimi »...?!
 
C’était le surnom plus facile à prononcer que lui donnait Sasha, la rouquine, et qui avait vite été repris par Euphemia, par jeu, puis par Simon, par mimétisme. Elle le détestait. Le jeune homme leva les mains en l’air pour prévenir l’explosion, puis il essaya de signer à son tour, maladroitement. Anthémis, lasse de devoir se promener en permanence avec de quoi écrire sur elle, avait appris les gestes de base aux De Windt. « Bonjour », « merci », « oui », « non », ou encore « j’ai faim », le strict minimum pour échanger rapidement pendant le petit-déjeuner sans avoir à fournir beaucoup d'efforts. Il finit par se contenter de fermer le poing et lui imprimer un bref mouvement circulaire au niveau de son torse.
 
/Désolé. Mais tu m’espionnais ! ajouta-t-il à voix haute d’un ton de reproche, juste après.
 
Anthémis se fourra un doigt dans l’oreille, faisant mine de ne pas comprendre, ennuyée. Simon n’avait pas l’air prêt à lâcher le morceau. Il avait moins de mal à la regarder dans les yeux qu’avant, non ? Et puis, bon, il est vrai qu’elle s’était peut-être *un peu* rincé l’œil… Mais elle n’avait pas envie de s’avouer vaincue devant ce nigaud. Elle avait besoin d'une tactique cinglante.
 
« Tu m’as eue », exprima-t-elle avec une grimace contrite, haussant les épaules et les yeux baissés. Puis elle releva le nez et montra le garçon du doigt, commentant quelque chose en langue des signes qu’il ne put comprendre, avec un air de chien battu. Intrigué, Simon passa de la juste colère à la méfiance, sentant confusément qu’elle préparait quelque chose -il avait appris à anticiper ses coups fourrés. Elle arbora alors un masque effrayant, puis elle avança lentement vers lui et mit les mains en coupe en les crispant dans les airs, l’air avide, comme si elle pelotait une paire de seins… ou une paire de fesses, en l’occurrence. Ensuite, elle lui fit un grand sourire suggestif en se léchant les lèvres. Simon piqua un fard, recula et manqua se prendre les pieds dans ses affaires éparpillées au sol, affreusement gêné.
 
Voilà ! Simple, efficace… Gagné.
 
 
***
 
 
Ils étaient assis côte à côte devant le petit feu, Anthémis les jambes sur le côté et Simon les genoux relevés sur la poitrine, replié sur lui-même dans une posture presque défensive. Il se sentait tendu comme la corde d’un arc. Elle avait accepté de partager son maigre repas lorsqu’il le lui avait proposé -après qu’elle se soit assise d'autorité et qu’elle l’ait regardé avec insistance tandis que son estomac grondait. Elle se servit généreusement, et il vit partir avec regret la majeure partie du pain frais, du fromage et surtout des tranches de rôti légèrement caramélisées qu’il avait achetés un peu plus tôt à un groupe d’indigènes. La gredine savait très certainement qu’il était trop poli pour refuser quoi que ce soit aux lois de l'hospitalité. C’était délicieux et Anthémis s’en régala sans gêne, amusée et même légèrement impressionnée de voir que même au milieu de nulle part, ce salopiaud se débrouillait pour faire bonne chère.
Ils mangèrent en silence, Simon se contentant de picorer dans un petit sac de noix et de fruits secs pour conclure son dîner, principalement histoire d’accompagner son invitée. Elle finit son repas et sortit à boire de sa propre besace avec une mine réjouie, se désaltérant à même le goulot d’une bouteille de vin épicé. Elle en but de longues rasades, puis elle invita Simon à l’accompagner en lui tendant l’objet. Elle était revêche mais elle savait apprécier un peu de compagnie, comme tout un chacun, surtout au moment de partager un verre à l’issue d’un bon repas. Simon accepta la boisson, surpris et touché par le geste de connivence ; la jeune femme ne semblait nourrir aucune arrière-pensée, cette fois-ci. Il fit couler un peu de vin parfumé dans sa gorge et se détendit légèrement, consentant enfin à déplier ses longues jambes et redresser les épaules. Il s’affola à nouveau en la voyant défaire son paquetage et en sortir une couverture, comptant apparemment passer la nuit ici avec lui, puis il se fit une raison. Il accueillait cette compagnie inattendue avec un plaisir qui l'était tout autant, et même un certain soulagement. Il était seul sur les routes depuis plusieurs semaines maintenant, et cela semblait être son cas à elle aussi. Lorsqu’il était rentré à la maison après l’épisode de l’invasion ottomane, sa sœur, stupéfaite qu’il ne sache pas non plus où était Anthémis, lui avait confié que personne n’avait vu sa « garde du corps » attitrée depuis près d’un mois, au point que beaucoup l’avaient crue emprisonnée elle aussi, ou pire.
 
Bien qu’elle ait démontré qu’elle savait s’ouvrir aux autres si on lui en laissait le temps, Anthémis lui faisait toujours un peu peur, mais compte tenu des circonstances, ça ne se passait pas si mal. Il remua maladroitement le feu à la pointe d’un bâton en se servant machinalement de sa main droite, ressentant le désir puissant d’engager la conversation sans trouver d’amorce après toutes ces semaines de solitude. Elle le regarda faire avec application, puis elle s’essuya les mains et réclama la sienne d’un geste impérieux ; il hésita avant de lui tendre d’abord la gauche, celle qui était indemne, qu’elle chassa d’une tape sèche en claquant la langue d’agacement. Il lui tendit alors l’autre, l’abîmée, et elle s’en empara pour l’examiner sous toutes les coutures, faisant jouer les articulations et palpant les cicatrices en connaisseuse. Il frémit en posant les yeux sur l’auriculaire raccourci d’une phalange de la jeune femme, à sa main droite. La section semblait propre et nette, rien à voir avec ses cicatrices à lui, là où les os brisés avaient percé la peau au hasard. Ça ne ressemblait pas au résultat d’un accident, ou d’une blessure récoltée au combat, mais plutôt à une opération chirurgicale soigneusement effectuée… Lui en parlerait-elle un jour ? Elle grogna quand elle remarqua qu’il la fixait, et il détourna les yeux. Elle le manipula durement, plus attentive à l’état de sa main qu’à la gêne ou la douleur qu’il aurait pu ressentir pendant son examen minutieux. Elle le libéra après un bon moment, apparemment satisfaite, puis elle se leva et fit mine de partir du camp en laissant ses affaires là. L'incompréhension qui se lut sur le visage de son compagnon devait être furieusement évidente, car elle soupira lourdement, revint vers lui et griffonna sur un bout de parchemin après avoir chipé un morceau de charbon pointu à la périphérie du foyer. Elle lui tendit le message écrit à la va-vite, lui laissant amplement le temps de le lire.

Je vais faire pipi.

Elle lui sourit, désigna ses yeux, puis fit « non » de l'index. Il fut trop indigné par l'idée qu'elle le pense capable de l'espionner pour protester. Ensuite, elle se tapota les dents et frappa du poing avec force dans sa paume, avant de disparaître dans les buissons. Le message était suffisamment clair, et il prit bien soin de regarder le feu, se bouchant même les oreilles jusqu'à son retour. Quand elle revint toute pimpante, la  jeune femme désinvolte se rassit au même endroit pour entamer tranquillement sa digestion, retirant ses bottes pour exposer ses pieds nus à la chaleur bienfaisante du foyer. Le moment de calme s'éternisa, et il en profita pour l’observer à la dérobée. Vue comme ça, elle faisait vraiment minuscule, bien qu'elle fusse légèrement plus âgée que lui. Par contre, il savait pertinemment qu’elle l’aurait sans doute affronté et vaincu sans problème. Lorsqu’elles en étaient venues aux mains, même Euphemia, pourtant beaucoup plus grande qu’Anthémis et bien plus aguerrie que son frère, n’avait pas eu le dessus. L'affrontement s’était au mieux soldé par une égalité, et les deux filles arboraient chacune de belles traces de coups dignes des pires marins après une bagarre de taverne. À la voir somnolente comme cela, satisfaite de son repas et s’amusant à agiter ses orteils à contre-jour des flammes, il se fit la réflexion qu’elle n’était pas si différente des autres filles de sa connaissance. Seules la hachette au fer cruel qu’elle gardait à portée de main et sa tenue de voyage très éloignée des jupes et des robes à froufrous rappelaient ses origines sinistres. Il se demanda à quoi elle aurait ressemblé si elle n’avait pas été élevée par des gens du calibre de Gemini, qui qu’ils fussent. Le peu d’informations que sa sœur avait pu lui révéler à ce propos, ainsi que sur l’inquiétant pirate qui l’avait adoptée avant de disparaître, lui ôtait généralement toute envie d’approfondir le sujet.
Simon se demanda brièvement si le silence qui régnait sur le feu de camp la dérangeait aussi, avant de s’injurier mentalement. « Elle est sourde, qu’est-ce que tu veux qu’elle en pense…  Idiot ! »
 
- Tu… as les cheveux plus longs, non ? remarqua-t-il poliment après avoir attiré son attention, lorsque leur mutisme commun devint vraiment trop pesant pour lui. C'était banal à en pleurer. Sa propre bêtise lui donna envie de hurler.
 
Anthémis soupesa ses boucles blondes. En effet… Ses cheveux, soigneusement coupés courts à l’origine, s’étaient bien alourdis sur ses épaules depuis près de cinq mois qu’elle était arrivée ici. Mais il faut dire qu’elle n’avait pas franchement eu le temps de se soucier de son apparence, à force de courir par monts et par vaux. Peu importe, de toute façon : elle n’était certainement pas là pour parler chiffons ! Elle le désigna et haussa les épaules, regardant autour d’elle d’un air interrogateur. Que faisait-il ici ? Il agita la main comme si cela n’avait pas d’importance. Elle lui fit les gros yeux. Il détourna les siens. Elle lui tapa sèchement sur l’épaule lorsqu’il devint évident qu’il rechignait à continuer, puis, devant son obstination, elle sortit posément un bout de parchemin, piocha un second petit bout de charbon et commença à écrire grossièrement, bien en évidence : « Chère Effie… » Le garçon s’affola immédiatement, tendant brusquement la main pour lui saisir le poignet et l’empêcher d’écrire à sa sœur. Elle avait vu juste, il s’était éclipsé sans prévenir les autres. Elle lui adressa un rictus triomphant, libéra son bras d’une torsion et ajouta une autre ligne sous la première.
 
Qu’est-ce que tu fais là ?
 
- Je n’ai pas très envie d’en parler, grommela-t-il, le regard fuyant. Il avait immédiatement compris, à son air réjoui, qu'elle savait qu'il n'était pas sensé être là.
 
Dis-moi. Sinon, écrivit-elle, et elle tapota de son crayon improvisé le nom d’Effie en guise de menace. Il se pressa les mains sur le visage, exaspéré à l’idée d’être la cible d’un aussi odieux chantage.
 
- Tu ne me lâcheras pas, hein ? Je vais te raconter… Qui sait, ça me soulagera peut-être.
 
Un long silence s’installa. Anthémis le contemplait d’un air torve, la main crispée sur le bout de charbon. Il remua, gêné, et finit enfin par réaliser qu’elle n’avait sûrement pas pu voir qu’il parlait, vu que ses mains avaient caché sa bouche au passage.
 
- Pardon. Je disais, je vais te raconter.
 
Elle balança le bout de charbon et le morceau de papier dans le feu, puis elle pivota sur ses fesses et étendit fort peu élégamment ses jambes en travers des siennes, à sa grande surprise, et se laissa aller en arrière pour aller appuyer la tête sur son sac. Comme d’habitude, elle guetta sa réaction, et il sentit ouvertement qu'il faisait l’objet d’un de ses drôles de tests pour jauger les De Windt. Il remua un peu sans oser chasser ses jambes, et fit de son mieux pour faire abstraction de cette marque de familiarité intempestive tout comme de la lueur d’amusement dans ses surprenants yeux vert d’eau, qui ne le quittaient pas. Elle ne voulait pas rater une miette du récit qui s’annonçait.
 
- J’ai… ressenti le besoin de partir, avoua-t-il. Je n’arrivais plus à rester là-bas. Libre, mais… enfermé malgré tout. Je n’y arrive plus tout court. Je veux juste être seul, pour quelque temps. Et puis
 
Soudainement et à sa propre stupéfaction, il ouvrit les vannes. Un flot de paroles se déversèrent de sa bouche, dans le désordre, au point qu’elle dut se redresser et lui saisir les mains pour le stopper, lui faisant ensuite sévèrement signe de ralentir. Il parlait beaucoup trop vite pour qu’elle puisse suivre en lisant sur ses lèvres. Il reprit tout du début, lentement, et la petite blonde se réinstalla confortablement pour suivre plus facilement ses paroles à la lueur du feu. Il parla lentement et accompagna ses mots de quelques gestes des mains à l’occasion, attention qu’elle nota d’un bref coup d’œil appréciateur. Elle se demanda s’il se rendait compte qu’il s'était mis à effectuer spontanément les signes qu’il connaissait quand il s’adressait à elle. D’abord, il lui raconta leur séjour dans les geôles ottomanes, à lui et ses compagnons d’infortune, en détail, jusqu'au retour des prisonniers meurtris dans leurs villes respectives. Et ensuite…
 
*
 
Il avait fait son entrée en posant maladroitement le pied sur le ponton, essayant de compenser le roulis de la barque qui n’existait plus. Il venait de débarquer par bateau sur l’île des Pestes, traînant une lourde valise derrière lui. Il avait un besoin irrépressible de s’éloigner du Toymaker, la vue de la petite pancarte indiquant que la boutique était fermée pour un temps indéterminé lui filant le cafard à en avoir la nausée. Ça avait été très dur de laisser les filles, même temporairement, mais toutes deux avaient été très compréhensives. Il avait diablement besoin de changement. Et puis, il leur suffisait de faire un tour sur l’île pour le voir, et lui-même ne passerait pas toutes ses journées là-bas… si ?
Après l’accueil chaleureux des occupantes de l’île, toutes heureuses de le voir répondre favorablement à leur invitation, il avait hissé sa valise derrière lui dans l’escalier, heureusement aidé par la jeune Cendre, se maudissant de l’avoir tant remplie. Elle était bourrée de toutes les affaires qu’il avait pu emporter, principalement des vêtements, des boîtes de thé, des petits gâteaux et tout simplement de quoi s’occuper : un nécessaire d’écriture complet, déjà, puis de quoi sculpter, et aussi une grande quantité de livres au cas où la bibliothèque des Pestes ne suffirait pas. Il redoutait que le séjour risque de lui paraître long, malgré toute la sympathie que lui inspiraient les propriétaires de l’île et leur gentillesse contagieuse. En effet, elles étaient toutes remarquablement plus adorables les unes que les autres, mais…
 
*
 
Il s’interrompit. Anthémis minaudait : elle s’était saisie les joues entre les mains et elle battait exagérément des paupières. Elle fit une série de gestes complexes, qui dura un certain temps.
 
« Pauvre chou ! Enfermé sur une île, entre les mains expertes d’une horde de femelles en chaleur. Je veux des détails ! »
 
Il étrécit les yeux, réalisant qu’elle se moquait encore de lui sans capter plus de quelques mots épars. Elle fut prise d’un genre de crise, qui se traduisit en de brusques inspirations d’air entrecoupées de sons rauques et brefs. Il s’inquiéta avant de comprendre qu’elle riait à gorge déployée, et il la fusilla du regard. Elle lui dévoila ses dents du bonheur et l’aida à comprendre en mimant très grossièrement ce qu’elle sous-entendait, à l’aide d’un index qu’elle fit furieusement aller et venir dans un cercle effectué avec l’autre main. Il rougit violemment puis frappa sèchement le tibia le plus proche du plat de la main pour la faire taire, agacé. Tandis qu'il se confiait, il s'était fait au contact imposé par la jeune femme sans s'en rendre compte.
 
- N’importe quoi ! Et ne m’interromps pas, je te prie ! Tu veux savoir la suite, oui ou non ?
 
Elle se calma et lui fit gracieusement signe de continuer son récit.
 
*
 
…les journées s’étaient effectivement avérées très longues -impossible d’en vouloir aux propriétaires, elles ne pouvaient bien sûr pas s’occuper en permanence de leurs invités et le monde continuait de tourner- et le fait de ne pas pouvoir s’exercer avec succès à la sculpture et à la fabrication de jouets, son gagne-pain et une part importante de sa vie, le tourmentaient à un point qu’il aurait difficilement imaginé. Même dans un cadre idyllique consacré au repos, il ne trouvait pas la paix.
 
Tôt dans l'après-midi, assis devant un secrétaire dans la bibliothèque silencieuse et déserte à cette heure, il avait brutalement reposé sa plume sur le bureau, frustré de ne pas trouver les mots, fixant la page blanche devant lui avec fureur. Comment l’annoncer ? Pire encore, il redoutait de croiser quelqu’un sur la route, dehors. C’était déjà dur de l’écrire et d’imaginer leurs visages désapprobateurs ou troublés, alors leur annoncer en personne…? Il s’en sentait tout bonnement incapable, en tout cas pour l’instant. Mais il fallait bien prévenir les gens, quand même. Cependant… il recevait quelques nouvelles, mais seule sa sœur lui écrivait régulièrement, au final. Et Sasha, bien sûr. Il avait en permanence sur lui leur dernière lettre, pliée en quatre et glissée dans la poche de sa veste. La missive, longue de plusieurs pages, avait été écrite à deux mains. D’abord, il y avait l’écriture énergique et désordonnée d’Effie, qui lui transmettait les dernières nouvelles de la ville, et qui traçait des plans sur la comète en proposant d'avance mille choses qu’ils pourraient faire une fois qu’il serait de retour à la maison après sa convalescence, passée à l'abri chez les Pestes. Ensuite, Sasha y décrivait en long, en large et en travers leur quotidien au restaurant, la Terrasse. Le tout était bourré de fautes, mais écrit avec un soin studieux et enfantin qui correspondait bien à la patiente rouquine, qui ne savait lire et écrire que depuis peu mais y mettait autant d’application qu’au reste. La lecture de cette lettre en apparence anodine, ainsi que la pensée des deux filles, lui mettait systématiquement du baume au cœur.
Le reste… Il s’efforçait de ne pas y penser. Parfois, il maudissait de tout son cœur les événements qui l’avaient ouvert au monde, aux autres, et à leur cortège de joies mais surtout de peines. Il plongeait alors dans un état presque dépressif, à se morfondre en espérant dieu sait quoi. Ou plutôt, il ne savait que trop bien qui, ou quoi, il espérait. Raterait-il les missives qu’il attendait si désespérément s’il s’en allait ? Cette pensée manquait le paralyser, et avait déjà plus d’une fois été responsable d’un renoncement de dernière minute de sa part. Mais son projet de fugue revenait sans cesse sur le tapis, un peu plus insistant à chaque fois.
 
Il avait soupiré et s’était frotté les yeux, épuisé. Le geste machinal lui avait fait utiliser sa main encore douloureuse, et le pincement désagréable d’un tendon raide dans ses doigts la rappela à son bon souvenir. C’est qu’il y avait ça, aussi… Ses soigneuses le tueraient s’il négligeait les soins qu’on lui avait prescrits en plus de s'enfuir. Il lui faudrait partir avec un sac entier de médicaments, d’onguents, de bandages… Il avait massé sa main rien qu’à cette pensée, envahi d’un drôle de ressentiment, presque de la colère, en tout cas de la frustration. Il avait ressenti le besoin urgent de sortir se dégourdir les jambes ; la bibliothèque l’oppressait. Les murs se refermaient un peu plus sur lui chaque jour.
 
Il s’était brusquement levé et était sorti en trombe de la maison, indifférent à la façade d’ordinaire aussi sublime qu’accueillante, aux grandes tables impeccablement nappées et recouvertes de mets, aux plantes entretenues par Althéa et les autres et aux myriades de beautés qu’offrait l’immense et luxueuse demeure des Pestes. Poussé par son instinct, il s’était dirigé droit vers le grand arbre devant l’entrée, celui entre les branches duquel on avait construit une cabane. L’échelle qui y menait était raide, et elle montait suffisamment haut pour qu’on la perde rapidement de vue parmi le feuillage épais. Il l’avait repérée dès le premier soir, lors de son arrivée, et la curiosité l’avait dévoré depuis. La cabane n’avait pas fait partie de la visite guidée de l’île, la première fois qu’il était venu, et on lui avait indiqué que sa propriétaire s'était absentée pour un temps indéfini. Il avait d’abord escompté attendre d’aller mieux pour demander l’autorisation d’y monter, mais
 
« Peste soit de la prudence, pour cette fois ! » avait-il songé, saisi d’un élan de témérité qui ne lui ressemblait guère.
 
Il n’y aurait pas de mal à simplement jeter un coup d’œil, non ? La tentation était trop grande pour y résister, de toute façon. Il s’était rapidement assuré que personne n’était en vue, et puis il avait entamé l’escalade de l’échelle sommaire sans rien dire à personne, peinant avec sa main abîmée et sans force. Il avait longtemps bataillé pour grimper jusqu’aux plus hauts échelons, et il était presque arrivé au bout, il n’avait plus qu’à tendre la main… Mais il n’avait pas un bon appui, et il s’était trop précipité en avant dans sa hâte d’arriver au sommet. Ce qui devait arriver arriva : déséquilibré, il avait lâché prise et était tombé, glapissant de surprise, le cœur lui remontant follement dans la gorge pendant le bref laps de temps qu’il avait mis à franchir la distance le séparant du sol. Il avait heureusement atterri sur le dos, très lourdement, et était resté étendu là pendant de longues minutes, aux frontières de l’inconscience. Plus tard, il s’était fait la réflexion que c’était un miracle que personne ne l’ait trouvé dans cet état, ou qu’il ne se soit pas blessé gravement. Madre Anna se serait effondrée, victime de malaise en apprenant la nouvelle, et puis elle se serait relevée et l'aurait remis sur pied rien que pour lui flanquer une raclée d'anthologie. Et la pauvre Bougnette… ! Il se consola vaguement en se disant qu’au moins, Effie aurait ri de sa mésaventure avant de le féliciter.
 
C’était à ce moment très précis, le visage tourné vers le ciel, qu’il avait décidé qu’il fallait vraiment qu’il fasse quelque chose.
Simon de Windt
Simon de Windt
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Posté le 19/12/2021 à 11:56:33. Dernière édition le 19/12/2021 à 12:01:10 

- Alors, j’ai rassemblé quelques affaires pour la route, j’ai soigneusement rangé tout ce que je ne pouvais pas emporter dans ma chambre chez les Pestes, puis j’ai laissé un mot disant que j’allais passer quelques jours avec ma sœur à la maison et que je reviendrai bientôt, et enfin j’ai envoyé une lettre à Effie et Sasha en leur disant que tout allait bien pour moi chez les Pestes, et que je comptai y rester encore un peu pour me reposer au calme comme on me l’avait ordonné. Bref… je leur ai toutes menti. Surtout à ma sœur. Et puis je suis parti de mon côté.
 
Anthémis resta pensive, continuant de le regarder longtemps après qu’il eut arrêté de parler, ses jambes toujours en travers des siennes. Ce contact avait presque fini par le rassurer, d’ailleurs.
Elle ne répondit rien. Il s’était attendu à un commentaire de sa part, une remarque méprisante peut-être même, n’importe quoi pour conclure ses longs aveux, mais elle resta désespérément muette. Ils avaient quasiment laissé s’éteindre le feu, mais la nuit était douce, et Simon avait déjà passé plusieurs nuits dans le noir total, désireux de ne pas se rendre trop repérable pour de possibles bandits. Saisi par un mouvement d’humeur, il se redressa et chassa les jambes de la fille qui le regarda faire avec intensité.
 
- Voilà. J’ai fini. Tu sais tout, dit-il brusquement. Allons dormir.
 
Il déplia ensuite sa large couverture d’un coup sec, l’étendit pour ne pas se coucher à même le sol et s’installa dessus, la repliant sur lui, tournant le dos à son invitée, les yeux rivés sur les ténèbres autour du camp. Il entendit du bruit derrière lui et n’y prêta pas attention, résolu à ne pas lui montrer qu’il se sentait déçu -peut-être parce que ce sentiment lui paraissait puéril. Il s’était confié, mais rien ne l’obligeait à réagir, après tout. À quoi s’attendait-il ? Il n’aurait qu’à être plus sélectif la prochaine fois, ou mieux tenir sa langue. Il pouvait au moins lui être reconnaissant de ne pas s'être moquée de ses états d'âme…
 
Une main tira doucement sur son épaule quelques minutes plus tard, le poussant à se retourner. Le temps de changer nonchalamment de position pour faire face, il fit de son mieux pour se composer un masque d’indifférence, lequel se craquela presque immédiatement. Anthémis était une silhouette assombrie, à peine discernable dans l’obscurité qui allait s'épaississant. Elle était à sa hauteur, à quatre pattes. Les légers bruits de frottement qu’il avait entendus, c’était elle qui se changeait. Elle avait retiré la plupart de ses vêtements de voyage sales et poussiéreux pour la nuit, ne gardant qu’un léger pantalon court en lin, et une simple bande de tissu autour de la poitrine. Pour lui, autant dire qu’elle était nue, ou en tout cas certainement pas assez habillée pour dormir avec quelqu’un sans sombrer dans l’indécence la plus totale. Elle souleva le pan de couverture et s’y glissa dessous avec lui avant qu’il ne puisse protester. Il se figea, immobile comme une statue, absolument tétanisé. Elle se cala sur le côté, face à lui et toute proche sans pour autant le toucher. Son visage était dans l’ombre, et sa tête lui masquait ce qu’il restait des flammes. Sa cervelle cherchait désespérément un moyen de la faire fuir sans l’offenser, de lui expliquer que c’était très flatteur mais qu’il n’était pas intéressé, quelque chose comme ça, en espérant qu’elle ne l’écorche pas vif ou ne le force pas, quand elle tâtonna à la recherche de ses mains, qu’elle saisit d’autorité. Surpris, il tenta d’abord de les retirer, mais elle les retint avec une force peu commune, se mettant à effectuer des gestes tout en le poussant à garder ses mains en contact avec les siennes. Il se crispa, les sens en alerte en cherchant à déchiffrer son comportement. Elle répéta plusieurs fois le même geste, insistant pour qu’il continue de toucher et de parcourir ses doigts et ses mains et les formes qu’ils prenaient. Il resta perplexe, et puis la lumière fut. Elle voulait le faire lire directement sur ses mains ! Lentement, il signa quelque chose à son tour pour lui montrer qu’il avait compris, balbutiant une question tandis qu'elle explorait ses mains avec légèreté, et sa question trouva une réponse approbatrice. Encouragé, il continua, se fiant à son sens du toucher pour former des mots puis des phrases, et décrypter les siennes.
 
Ils continuèrent ainsi de communiquer en se passant de paroles pendant longtemps, se perdant rapidement l’un l’autre de vue dans les lueurs déclinantes du feu de camp, qu’ils laissèrent mourir doucement jusqu’à se retrouver dans le noir complet.
 
 
***
 
 
Au matin, quand il ouvrit les yeux, elle était partie.
 
Simon se retourna, posant les yeux sur son foyer éteint et ses affaires auxquelles personne n’avait touché. En revanche, il ne restait plus aucune trace de celles d’Anthémis. C’était comme si elle n’avait jamais été là. Il regarda autour de lui, salué par les cris échangés par des oiseaux sauvages et découvrant son campement illuminé par les rayons du soleil levé depuis peu. Il ne ressentait aucune rancœur à l’encontre de sa visiteuse nocturne face à sa disparition, et se trouvait même étonnamment apaisé, voire simplement heureux. Il avait le vague souvenir de s’être endormi avec une présence chaude dans son dos et des pieds frais sur ses mollets. Fort de son expérience récente des nuits passées en plein air à la dure, il fit une série d’étirements pour motiver ses muscles qui protestèrent assez peu, pour son plus grand ravissement. Il se sentait en forme. Même la raideur dans sa main, qu’il avait pourtant beaucoup sollicitée depuis hier, lui paraissait plus supportable ce matin.
 
Il termina tranquillement sa toilette écourtée la veille, sifflotant dans la fraîcheur matinale qui n’allait pas tarder à se transformer en four sous le soleil caribéen. Ensuite, quelque chose d’autre lui apparut comme une évidence, enfin, après des jours d’hésitations et de remises à plus tard, assorties de la conviction que plus il en repoussait l’aveu et plus son mensonge reviendrait le hanter. Il prépara soigneusement son nécessaire d’écriture de voyage et s’attela à la rédaction d’une lettre, s’appliquant à utiliser sa main abîmée pour continuer de réapprendre à écrire correctement. L’écriture ainsi obtenue était variable dans sa lisibilité, toujours beaucoup trop malhabile à son goût -il était loin de la plume élégante dont il avait été fier- mais il était déterminé à se tenir à cet exercice jusqu’à ce que les résultats le satisfassent à nouveau. Cette fois, les mots lui vinrent facilement. L’heure était venue pour lui de faire sa confession.
 
« Ma très chère sœur,
 
Je vous dois des excuses, à toi et Sasha. En effet… »
Anthémis
Anthémis
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Posté le 02/01/2022 à 23:32:10. Dernière édition le 10/02/2022 à 18:13:00 

Anthémis fredonnait pendant sa marche à travers la ville basse d'Ulüngen, la main nonchalamment posée sur ses armes. Les badauds s'écartaient sur son passage, la plupart se méfiant de la petite blonde que certains avaient pu voir se battre. En effet, quelques malotrus l'avaient une fois prise pour une proie facile, ne remarquant l'insigne de lieutenante que bien trop tard. Un marin aviné y avait perdu un doigt.
Ses pas l'amenèrent à un bouge assez minable qu'elle affectionnait malgré tout, loin du confort de l'auberge la plus réputée de la ville, celle où le gratin préférait se réunir. Les lieux de détente mal famés ne manquaient pas dans ces cités coloniales perpétuellement animées, théâtres privilégiés des échanges entre voyageurs du monde entier. Bistrots, bordels et tavernes à la sauvette offraient le gîte, le couvert et quelques loisirs aux vagabonds les moins fortunés ou les moins recommandables, dont la présence aurait été beaucoup plus mal tolérée chez ce vieux Edwin.
 
Elle huma à pleins poumons la bouffée d'air puant qui lui jaillit au visage quand elle entra dans la pièce surchauffée et bondée. Elle zigzagua entre les tables trop proches les unes des autres, cherchant un coin où poser ses fesses. Les meilleurs endroits étaient déjà pris ce soir. On ne lui prêta guère attention, se bornant à reconnaître sa présence d’un hochement de tête bourru ; comme à l'extérieur, la jeune femme peu commode s'était bien intégrée au paysage en quelques semaines. Au fond de la pièce, sous l'escalier branlant qui menait à l'étage et aux quelques chambres disponibles qu’on louait au lit, une silhouette encapuchonnée se faisait toute petite, coincée entre deux tablées de gaillards aux faciès sinistres. Elle l'observa à la dérobée, intriguée, alertée même, par ses gestes délicats, son maintien raide, ses manières légèrement empruntées…
 
Elle comprit, ricana, puis elle fila jusqu'à l'inconnu qui mangeait sans conviction un de ces chapelets de courtes saucisses qu'on servait ici. Percluses de bouts de gras et de cartilage, elles auraient fait hurler tout puriste de la cuisine batave. L’inconnu les picorait, accompagnées de patates cuites à l’eau et d’un pichet en fer-blanc qui devait contenir du vin. Elle s'assit d'un bloc sur le banc, manqua pousser son occupant et posa nonchalamment ses pieds sur la table, puis elle fit signe au serveur le plus proche de lui apporter à boire et à manger. Il lui jeta à peine un coup d’œil avant d'obéir, l’éclat d’une pièce d’or dans sa main l’ayant déjà convaincu, et il déposa une assiette ébréchée remplie des mêmes mets peu appétissants et un gobelet devant elle. La petite table manqua alors déborder. Elle se saisit du pichet de l'inconnu toujours silencieux, et se servit de ce pinard infâme proposé par la maison et qui devrait bien faire l'affaire pour l'instant.
L'inconnu remua sur son banc. Le pauvre gars faisait de bien piètres efforts pour garder son naturel. Il craqua lorsqu'elle lui donna grossièrement du coude. Exaspéré, il finit par rabattre sa capuche en arrière, dévoilant son visage abîmé et ses cheveux blonds. Il s'agissait, bien sûr, de Simon de Windt. Elle s'amusa de croiser une fois de plus la route du timide garçon -jeune homme, se corrigea-t-elle. Cette longue période de vagabondage solitaire lui avait fait le plus grand bien, jugea-t-elle en son for intérieur. Pour commencer, il s’était physiquement raffermi en perdant ce côté grande tige délicate, et surtout, elle le retrouvait au fin fond d'un trou qu'il n'aurait jamais osé approcher il y a encore quelques semaines.
 
/Comment m'as tu reconnu ? Je me croyais bien caché, signa-t-il.
 
Il n’essaya même pas de parler à voix haute, y préférant la discrétion de leur langage des signes. Sa main blessée bougeait mieux, ses gestes étaient toujours simples mais plus assurés qu’avant, elle en devinait sans mal le sens. Anthémis ressentit l’intense satisfaction d'avoir été une bonne professeure, non qu'elle en ait jamais douté.
 
/Je t'ai repéré dès l'entrée. Le seul idiot à avoir une capuche ici. Pas très discret.
 
Il acquiesça à contrecœur, esquissant un petit sourire d’excuse.
 
/J'ai encore beaucoup à apprendre.
 
/Évidemment. Que fais-tu ici ?
 
/J'ai décidé de rentrer. Mon voyage se termine.
 
/Mais nous sommes déjà à Ulüngen. Tu n'es pas allé directement chez toi ?
 
/Non. Pas tout de suite. Je veux une dernière nuit à moi. Pour penser. Réfléchir, prendre le temps. Ce soir, je dors ici. Demain, je retrouve Euphemia, Sasha et la maison.
 
/D'accord. Je t'accompagnerai.
 
/Vraiment ? Tu n'es pas obligée.
 
/J'en ai envie. Marre de vagabonder. J'ai envie de bien dormir et bien manger. Et surtout c'est gratuit chez vous, signa-t-elle en restant impassible.
 
Simon ne mordit pas à l'hameçon et esquissa un début de révérence, tout aussi pince-sans-rire, prenant la plaisanterie pour ce qu'elle était sans paniquer comme il l'aurait fait auparavant. Non, vraiment, il s'était amélioré. Anthémis se pencha un peu vers lui, prenant des airs de conspiratrice, signant en exagérant ses expressions faciales. Quand elle faisait cela, ses sourcils semblaient animés d'une vie propre.
 
/Y a-t-il une place pour moi ? Je n'ai pas non plus envie d'affronter ta sœur aussi vite après un long voyage. Mais…
 
Elle fouilla dans ses poches et les retourna, vides, lui coulant un regard dépité très convaincant. Simon haussa les épaules avec bonhomie.
 
/Ça va. Je t'invite.
 
Le tenancier leur céda le second lit de la chambrée déjà louée après une brève discussion, presque agacé de devoir négocier si tard malgré ce gain facile. Les clients ne devaient pourtant pas se bousculer, par ici. La dernière poignée de pièces de Simon passa de main en main, et l'affaire fut promptement réglée.
Les deux jeunes gens discutèrent pendant que la salle se vidait, racontant et commentant leurs parcours respectifs depuis la dernière fois qu'ils s'étaient vus. Aucun d'eux ne ressentit le besoin d'évoquer la nuit passée ensemble à cette occasion. Les autres clients quittaient les lieux, motivés par la recherche d'une prostituée, d'un cercle de jeux ou même chassés par le patron et ses employés qui voulaient éviter les bagarres d'ivrognes. Ils combattirent la fatigue jusqu'à ce que Simon cède le premier, les yeux vitreux.
 
/Je vais me coucher, signa-t-il.
 
/Donne-moi deux minutes. J’arrive. Je n'aime pas gaspiller, répondit la jeune femme en vérifiant ce qu’il restait dans le pichet largement entamé.
 
Simon monta l'escalier après avoir salué poliment le patron qui l'ignora, et disparut dans les ténèbres de l'étage. Si elle posait la main sur l'une des poutres qui soutenaient le plafond, Anthémis pouvait sentir le bois vibrer sous les pas du jeune homme qui se déplaçait au-dessus de sa tête. Elle finit seule le mauvais vin qu'on leur avait servi, salua à son tour le patron qui essuyait des verres avec un torchon crasseux et monta les marches vermoulues en suivant la rampe de la main. Elle dérangea un couple enivré qui s'était installé en haut de l'escalier. La femme protesta d'une voix éraillée mais son compère la fit taire d'un baiser grossier, glissant déjà sa main sous ses jupons. Sa chambre l'attendait au bout du couloir. Elle poussa doucement la porte, regrettant presque de ne pas pouvoir entendre le grincement sinistre que ces gonds mal huilés ne devaient pas manquer de produire.
 
C'était un vrai placard. S'il y avait plus d'un mètre d'espace pour séparer les deux lits collés contre les murs, elle voulait bien revendre son meilleur couteau. Simon s'était approprié celui de droite, son sac de voyage posé à côté de lui, à portée de son bras. Il s'était déjà changé et couché, mais il avait pris soin de laisser une bougie allumée à son intention sur l'unique meuble de la pièce, un tabouret qui faisait office de table de chevet. Il ne dormait qu'à moitié, le visage tourné vers l'entrée. Elle jeta son propre sac sur le lit de gauche ; le vin qu'elle avait ingéré lui avait réchauffé le ventre et le cœur. Elle resta debout au milieu de la pièce étroite, s'amusant soudain de voir là où ses pas l'avait amenée. Traverser l'océan pour atterrir dans un cagibi…
Consciente d'être observée, elle se débarrassa de ses bottes et de sa veste, puis retira son pantalon de voyage qui finit en tas de son côté de la chambre. Elle n'avait plus pour seul habit que sa chemise trop longue, qui lui servait souvent de simple sous-vêtement pour ne pas étouffer sous ce climat tropical. Elle hésita, toujours plantée au milieu de la pièce, puis elle s'assit sur son lit à lui ; il la regarda faire sans réagir outre mesure malgré la chemise qui ne cachait que bien peu de choses. Elle ne ressentait rien qui ressemblât à de l'amour pour lui, mais elle éprouvait à nouveau ce besoin presque physique de profiter de sa présence.
 
/J'ai besoin de compagnie, signa-t-elle.
 
Il s'écarta docilement pour lui laisser de la place, frottant ses yeux ensommeillés, puis il ouvrit les draps pour l'y inviter. Il articula ensuite silencieusement quelques mots, accompagné des gestes de la main correspondants.
 
/Moi aussi.
 
Une méchante pensée lui vint, celle qu'elle aurait la joie de pouvoir tourmenter Euphemia avec cette histoire, mais elle la chassa vite de sa tête. L'autre idiote devrait attendre, car pour l'instant, elle avait de bien meilleures affaires auxquelles se consacrer.
Elle s'allongea tout près de lui, bien plus que la fois précédente, et toucha ses mains comme avant. Mais elle remonta doucement le long des bras, jusqu'à son torse et ses épaules. Il n'était vêtu que de ses chausses pour la nuit, le même pantalon qu'il avait enfilé en catastrophe quand elle l'avait surpris pendant sa toilette. Elle parcourut les brûlures sur son visage et son cou, se jouant de la différence de texture entre la peau indemne et les zones abîmées, osant parfois laisser courir ses doigts jusque sur son ventre. Il se plia à cet examen, apparemment tout aussi absorbé qu'elle par ce qui était en train de se passer.
 
Avait-il compris que cette fois, elle envisageait quelque chose de bien différent d’une simple discussion ? Le changement subtil mais indéniable dans l'atmosphère de la chambre lui soufflait que oui, mais elle préféra en avoir le cœur net. Allongée sur le dos, elle déboutonna doucement sa chemise et en ouvrit les pans, s'exposant sans pudeur. Elle fut fixée très vite : il n'eut pas le moindre mouvement de recul, et nulle rougeur n'envahit ses joues -pas trop, en tout cas. Elle apprécia de suivre son regard sur son corps entièrement dévoilé à sa vue, puis elle prit sa main et l’amena sur sa poitrine.
 
Ils se rapprochèrent l’un de l’autre. Elle l'avait imaginé craintif en amour, trop effrayé pour oser grand-chose, mais elle le découvrit surtout délicat et réservé dans son exploration. Il prenait son temps. Elle l'encouragea à sa manière, s'imposant en meneuse de cette danse de caresses et de baisers, rendant le tout plus énergique, et même brutal. Elle éprouvait un désir grandissant né de sa frustration des derniers mois, passés sans aucune compagnie digne de ce nom. Elle avait découvert l'amour charnel comme les autres apprentis à l'époque, dans le secret relatif de leurs dortoirs, lors de leurs rares moments d'intimité entre deux leçons. Ces étreintes fugitives n’avaient le plus souvent pour but que la recherche d’une satisfaction éphémère. Cette éducation sommaire l’avait rendue peu prude, et certes pas étrangère aux choses de l'amour, mais elle sentit pour la première fois de sa vie qu'un élément important lui échappait encore. Ses caresses étaient devenues trop insistantes pour le jeune homme, qui se crispa. Elle ralentit le rythme, ennuyée et se sentant bizarrement coupable, et elle comprit enfin l’origine de la retenue de plus en plus évidente de son partenaire. Elle se décolla un peu de lui, et signa.
 
/Première fois ?
 
/Oui.
 
/Tu as peur ?
 
La réponse se fit attendre, et puis…
 
/Un peu.
 
/D'accord.
 
Patiemment, elle l'aida à placer ses mains à des endroits intéressants. Lui montrer quoi faire ne la dérangeait pas le moins du monde. Ce qu'elle avait imaginé comme un plaisir rapide se transformait petit à petit en quelque chose de plus intime, et de bien plus confortable. Elle retrouva une impression très similaire à celle de l'autre nuit passée en sa compagnie, une tranquillité qui l'avait apaisée plus que tout et qu'elle avait été avide de retrouver. Il la serra convulsivement contre elle, plus désireux de sa présence et du contact entre eux que du reste, et elle répondit à son tour en l'enlaçant toujours plus près d’elle. Ils restèrent longtemps ainsi, leurs corps étroitement en contact, les doigts courant le long de leurs dos respectifs. Enfin, elle se dégagea doucement et elle se redressa un peu, juste assez pour pouvoir se retourner sur un coude et souffler la bougie encore allumée sur la table de chevet, avant de revenir se consacrer à leurs petites affaires.
Simon de Windt
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Posté le 04/01/2022 à 20:24:07. Dernière édition le 10/02/2022 à 18:11:39 

Cette fois, Anthémis était encore avec lui quand il ouvrit les yeux.
 
Il sentit quelque chose de chaud et de moelleux sous sa paume, et il réalisa qu’il avait terminé sa nuit en lui tenant un sein. Plutôt que de retirer sa main, il parcourut des doigts la peau veloutée, effleurant le téton au passage, se rappelant la sensation d'avoir posé ses lèvres dessus il y a quelques heures à peine. Il la regarda un peu dormir, leurs jambes emmêlées dans la fine couverture élimée. Elle ronflait légèrement. Se sentait-elle vraiment en sécurité ici, avec lui, pour roupiller comme cela ? À la lueur du jour qui filtrait par l'unique fenêtre aux volets craquelés, la chambre paraissait particulièrement minable. Il se tourna sur le côté, face au mur, songeur.
Encore vierge la veille, il avait du mal à savoir quoi penser de ce qu'il s'était passé cette nuit. Euphemia lui avait vendu la chose comme un grand moment de romantisme quasiment mystique, mais il ne se sentait pas particulièrement différent d'avant. Il découvrit qu'il appréhendait cette situation inattendue avec un certain détachement. Il était toujours le même Simon, et sa compagne était toujours "Mimi" au caractère bien trempé. C'était arrivé, ça avait été très agréable, et c'était à peu près tout.
 
Enfin, non, ce n'était pas aussi simple que ça, et ce serait mentir de prétendre le contraire. Ce qui s’était passé, c'était comme communier avec une personne qu’on appréciait sincèrement. Anthémis avait son charme, il la trouvait même très belle à sa manière ; et voir l'énergique jeune femme apaisée et au repos à ses côtés comme maintenant le touchait. Sa nudité, et la sienne, lui paraissaient simplement naturelles. Mais ce n'était certainement pas de l'amour, rien qui ressemblât à la tendresse qui régnait entre sa propre sœur et Sasha, ou à ce qu'il avait pu observer entre d'autres couples de sa connaissance. Autrement dit, rien qui s'approchât un tant soit peu de ce qu'il avait fini par ressentir envers la femme dont il était tombé amoureux cette année. Alors voilà, sans doute que la différence tenait aux sentiments.
Il venait spécifiquement d'essayer de fuir ses pensées, cela avait duré plusieurs semaines, et il avait bien fallu se rendre à l'évidence : c'était peine perdue. Tout ce qu’il pouvait faire, c’était apprendre à faire abstraction de son amour non partagé. Et à peine avait-il réussi à accepter cette idée malheureuse que le doute avait surgi à nouveau, d'une direction à laquelle il ne s’attendait pas. Dans sa mémoire, il y avait comme une lumière au milieu des ténèbres associées aux geôles ottomanes, quelqu’un qui lui avait fourni espoir et soutien. Dans ses rêves, le visage de l’être aimé avait commencé à devenir flou, ses traits se mélangeant à d’autres, et il était tour à tour encadré par des cheveux couleur or puis ébène.
 
Il fronça les sourcils. Premièrement, il se posait toujours beaucoup trop de questions. Et deuxièmement, il n'était peut-être encore qu'un novice, mais il était à peu près certain que ce n'était pas très correct de penser à d'autres femmes tout en étant encore dans les bras de celle avec qui on venait de passer la nuit. Il fit la moue, s'efforçant de faire le vide dans sa tête. Pour l'instant, il ferait sûrement mieux de se contenter d’être heureux à l'idée de retrouver sa maison, ses amis et sa famille. Ses agaçants états d’âme devraient attendre.
 
La jeune femme grogna dans son sommeil et se tourna sur le côté, cherchant sa présence. D'abord, il sentit une main baladeuse parcourir son postérieur, puis elle vint se serrer contre lui. Le doux renflement d’un ventre féminin se plaqua contre ses reins, et une poitrine menue s'aplatit contre son dos. Elle le tenait avec une force étonnante, comme pour se l'approprier. Il saisit le bras qu'elle avait passé autour de sa taille, trouvant le contact toujours aussi plaisant, et se remémora leurs échanges sur l'oreiller. Ils avaient longuement discuté après avoir fait l'amour, reprenant leurs esprits en douceur allongés côté à côte. Comme la fois précédente, ils avaient principalement échangé par l'intermédiaire de leurs mains dans l'obscurité, identifiant les signes l'un de l'autre au toucher.
Dans l’intimité de leur chambre, Anthémis s’était autorisée une tendresse qu’elle n’aurait jamais exposée au grand jour. Ils avaient principalement évoqué leur vie d'avant, dont ils ne connaissaient chacun que des bribes. Elle lui avait expliqué beaucoup de choses sur cette… organisation dont elle et l’ancien pirate Gemini faisaient partie. Elle avait appelé ça des « maisons ». Elles existaient depuis très, très longtemps, et ne s'appréciaient apparemment guère entre elles, du moins jusqu'à ce qu'un genre de grande prêtresse ne les rassemble assez récemment sous sa coupe. Chacune de ces sectes vénérait un dieu, sensé avoir le dessus sur les autres lors d'un réveil… une émergence… cosmique… ? Un cataclysme ? Les termes n’étaient pas très clairs, les signes utilisés à cette occasion par Anthémis ressemblant à un mélange entre « ciel », « étoile » et « catastrophe ». Parlait-elle de la fin du monde ? Il n'avait pas bien compris toute cette partie, et, étendu là contre le corps moelleux de son amante d’une nuit, il était de moins en moins certain de le vouloir.
Elle avait aussi parlé de son enfance à proprement parler, passée dans le giron de la « maison du Messager » dont sa propre mère était membre. On l'avait séparée d’elle à l'âge de trois ou quatre ans environ, la confiant à des tuteurs chargés de parfaire son éducation avec les autres enfants du groupe. Tout cela ressemblait plutôt à un camp d'entraînement militaire, dans lequel on encourageait une loyauté teintée de fanatisme religieux -et encore, elle lui avait confié que sa « maison » avait la réputation d’être la plus souple de toutes. Horrifié, il avait écouté les récits des épreuves, des brimades, des humiliations et autres méthodes éducatives plus que discutables qu'elle avait endurées, comme ses camarades, pour être intégrée. Le pire avait été la mutilation rituelle, la raison pour laquelle la dernière phalange de l'auriculaire lui manquait à la main droite. On coupait sciemment un morceau de doigt ou d'orteil aux jeunes quand ils étaient en âge de devenir des membres à part entière. Cela se faisait sans anesthésie d'aucune sorte, et nul hormis leur chef, un vieillard apparemment doté d'une sagesse et d’une influence considérables, n'en connaissait la raison. Cela ne semblait pas déranger outre mesure ses sbires, et les rumeurs allaient bon train entre eux. Anthémis était dans le camp de ceux qui croyaient qu’il s'était constitué un colossal jeu d'osselets humains au fil des années, collection dotée d'étranges pouvoirs, macabre instrument de divination peut-être… Qui sait ?
 
Elle lui avait raconté tout cela sans manifester d'autre émotion que la simple joie de partager un peu son histoire. Elle ne semblait même pas se rendre compte de l'ampleur des sévices qu'elle avait subi, et cela l’avait immensément peiné pour elle. Anthémis avait lentement déchanté en se rendant compte de l'expression douloureuse qui s'était peinte sur le visage de Simon. Perturbée et énervée par la pitié du jeune homme, elle s’était brusquement allongée sur lui, laissant reposer sa joue sur sa poitrine pour ne plus croiser son regard. Il n'avait pas bougé. Il avait soupçonné qu'elle était fort capable de le frapper s'il bronchait pendant ce moment de vulnérabilité de sa part. Elle avait tracé des formes imprécises sur sa peau avec le doigt en se détendant petit à petit, jusqu'à ce que ses effleurages cessent et qu'il sente un léger filet de bave lui couler dessus. Elle s'était endormie. Il l'avait gardée de bon cœur contre lui, et il n'avait pas tardé à la suivre.
 
 
***
 
 
Ils se rhabillèrent tranquillement après le réveil d’Anthémis, s’échangeant leurs vêtements éparpillés selon qui retrouvait quoi en premier.
 
Assise sur le lit, dos à lui, il la regarda remettre sa chemise qui lui arrivait juste en-dessous des fesses. Il put distinguer chacun des muscles qui jouaient dans son dos lorsqu’elle leva les bras pour enfiler sa tunique par-dessus. Il rompit ce moment de contemplation muette en réalisant qu’elle avait pris de l’avance sur lui, et il se hâta pour ne pas être à la traîne. Sa main abîmée avait maintenant retrouvé assez de dextérité pour qu’il ferme les lacets de son pantalon sans trop de mal, mais il batailla avec les boutons de sa propre chemise, qui lui posaient toujours de sérieuses difficultés. De son côté, Anthémis avait fini. Elle ouvrit les volets délabrés, inondant la pièce de soleil, puis elle occulta la lumière de la fenêtre en se plaçant entre cette dernière et Simon pour l’aider avec une délicatesse inattendue. Elle émit un marmottement amical une fois que chaque bouton de chemise eut trouvé sa place, pour le pousser à relever la tête. Il ne s’était pas rendu compte qu’il avait gardé les yeux baissés pour la regarder faire tandis qu’elle le rhabillait. Il lui souffla un merci avant d’enfiler prestement ses bottes, et bientôt ils furent tous les deux parés à y aller.
 
- Bon. Nous… n’oublions rien ? lui demanda-t-il à voix haute cette fois, hésitant sur la conduite à tenir. Incertain de ses sentiments à elle, il ne voulait pas la blesser.
 
Anthémis hocha la tête une fois, puis elle s’approcha de lui. Elle se mit sur la pointe des pieds pour déposer un léger baiser au coin de ses lèvres, et elle lui tapota la joue avec un demi-sourire un brin navré.
 
/Parfois, il vaut mieux s’arrêter avant de trop penser, signa-t-elle ensuite.
 
Il n’en fallait pas plus à Simon pour dissiper ses derniers doutes. Il redressa le menton sous l’air approbateur de la petite blonde, qui s’effaça sur le côté et lui désigna la porte d’un geste royal. Leur union fugace était d’ores et déjà devenue leur secret bien gardé. Ils n’étaient à nouveau que deux compagnons, des amis sans doute, qui voyageaient ensemble.
 
/En route. Rentrons à la maison.
Simon de Windt
Simon de Windt
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Posté le 06/01/2022 à 22:53:47. Dernière édition le 07/01/2022 à 00:20:10 

Anthémis et lui marchèrent d’un pas tranquille, redécouvrant la ville côte à côte. Songeur, il réalisa combien rien n’avait vraiment changé en son absence, malgré les travaux annoncés en grande pompe par le gouverneur depuis quelques mois maintenant. Sise entre les montagnes et la mer, sa chère Ulüngen paraissait immuable. À sa grande surprise, des ruffians esquintés levaient leur chapeau, des marins bagarreurs courbaient la tête, des ouvriers velus soulevaient leur béret sur leur passage. Il resta abasourdi devant ce prodige, jusqu’à comprendre qu’apparemment ces bonshommes virils saluaient son amie avec respect. La voir ne même pas prendre la peine de leur répondre sans que cela ne les perturbe l’impressionna encore plus. Lui, en revanche, ils le regardaient de travers, se demandant sûrement ce qu’il foutait là, et il s’éclaircit la gorge en redressant le menton le temps de traverser les rues les plus populeuses. Hors de question de les laisser voir sa nervosité. En arrivant enfin devant chez lui, dans le quartier commerçant beaucoup plus calme et coquet, il se rappela combien la petite pancarte accrochée à la porte après qu’il ait été forcé de clore temporairement sa boutique était déprimante.
 
« FERMÉ JUSQU'À NOUVEL ORDRE »
 
Les marchands du coin avaient promptement reconnu le jeune fabricant de jouets au visage brûlé sur son passage. Les saluts enthousiastes avaient résonné dans la rue depuis les étals et les portes ouvertes de boutiques, les amis et les voisins étant sincèrement heureux de voir le jeune homme rentrer. Euphemia, attirée à la fenêtre du premier par les éclats de voix, les avait vus à son tour, et elle était descendue en trombe. Simon rajusta nerveusement sa tenue, cherchant le soutien d’Anthémis du regard pendant que sa sœur se débattait avec le loquet. Effie ouvrit violemment la porte en grand, restant absurdement calme l’instant suivant, et elle se campa dans l’encadrement de la porte les bras croisés. Elle avait gardé ses cheveux coupés courts. Elle fronça les sourcils et renifla, apparemment tentée de demander ce que « la naine » ou « la sourdingue » faisait là le jour même du retour de Simon, mais elle se retint, préférant l’ignorer pour le moment et se concentrer sur son frère. Cela n’échappa pas à l’intéressée, qui ne put s’empêcher de sauter sur l’occasion pour saluer exagérément sa meilleure ennemie d’un air narquois.
 
- Bonjour, Effie, commença Simon en crispant nerveusement la main. Je suis de retour.
 
Dieu qu’elle avait les traits tirés. Elle semblait si fatiguée… Ce n’est qu’en l’ayant à nouveau en face de lui qu’il réalisa à quel point elle lui avait manqué, et une bouffée étouffante de tendresse l’envahit.
 
- C’est pas trop tôt, fit la brune d’un ton sévère.
 
- Ça fait du bien de te revoir. Tu vas bien…?
 
- Ouais. Toi aussi, on dirait.
 
Désarçonné par sa froideur, bien qu’il s’y soit attendu, il n’y tenait cependant plus. Il ouvrit largement les bras.
 
- Câlin ?
 
Elle faisait des efforts visibles pour rester indifférente, mais elle échoua lamentablement dans son entreprise et céda à l’appel.
 
- Viens là, espèce de crétin ! s’exclama-t-elle.
 
Elle lui sauta dessus et l’enlaça avec une force à lui broyer les os, momentanément surprise de le sentir plus costaud qu’avant, et les jumeaux s’abandonnèrent brièvement à leurs retrouvailles. Il lui caressa la nuque et les cheveux, toujours ébahi de trouver sa crinière d’ordinaire indisciplinée maintenant si courte. Amusé, il la sentit humer son odeur à pleins poumons ; c’était l’une des manies saugrenues d’Effie à l’encontre de son frère jumeau auxquelles il lui avait bien fallu s’habituer. Elle lui déposa plusieurs gros baisers sur la joue, incapable de ne pas être démonstrative malgré son aigreur apparente. Elle lui palpa les épaules et les bras après l’avoir relâché, favorablement impressionnée, pinçant son ventre et ses flancs ayant gagné en fermeté. Il ne put s’empêcher de trouver ses gestes un peu plus rudes que nécessaire.
 
- T’as gagné du muscle, dis donc…
 
- Tu trouves ? Je n’ai quasiment fait que marcher, pourtant. Et regarde, ajouta-t-il en levant sa main blessée. Elle est quasiment guérie. J’en ai pris bien soin !
 
Elle haussa un sourcil, sa fraîcheur revenant à la faveur de l’évocation de sa blessure par Simon. Il avait pris de grands risques en s’aventurant ainsi sur les routes plutôt que de rester au calme pour se soigner, et il était clair qu’elle désapprouvait fortement -bien qu’elle aurait sans doute désobéi elle aussi, se dit-il, un peu amer. La brunette leur barra le passage une seconde de trop dans l’encadrement de la porte pour qu’il se sente véritablement le bienvenu chez lui.
 
- Allez, entre, finit-elle par dire en décrochant un sourire en coin. Je suis contente de te revoir. Et même la naine aussi, là
 
Un cri de joie perçant les accueillit, car à l’intérieur les attendait Sasha. Tous semblaient avoir changé quelque peu lors de ces deux derniers mois, et la belle rouquine ne faisait pas exception. Elle était plus radieuse que jamais, parée de jolies rondeurs qui contrastaient avec l’anguleuse Effie. Les alliances passées aux doigts des deux filles brillaient d’un bel éclat d’or. Sasha embrassa son beau-frère avec emphase, qui le lui rendit avec grand plaisir. Elle le tança gentiment, puis l'embrassa encore, et rebelote. Le plaisir de voir le jeune homme de retour et en bonne santé semblait supplanter largement tout le reste, la fugue et le manque de nouvelles de sa part. Anthémis eut elle aussi droit à des compliments de bienvenue, la rousse rajustant le col de la petite blonde d’une façon très maternelle, peu perturbée par le geste sec d'Anthémis qui chassa ses mains, agacée par cette démonstration de gentillesse envahissante. Sasha gratifia Simon d'une dernière accolade chaleureuse et le tint ensuite à bout de bras, le regardant bien en face comme l’avait fait sa sœur, appréciant ses changements plus ou moins subtils. Elle plissa les yeux, et son sourire à fossettes devint soudain inquisiteur. Cela dura quelque temps, et elle s’arrêta juste avant que ça ne le rende vraiment mal à l'aise. Il aurait juré que son regard bleu aiguisé avait dévié, l’espace d’une seconde, vers Anthémis, et avoir vu ses narines se dilater légèrement. Il eut la soudaine et intime conviction que sa belle-sœur avait deviné leur secret.
 
« Elle sait ! Bon sang de bois. Comment elle sait ?! » paniqua-t-il, faisant de grands efforts pour garder un air décontracté. Sasha vint elle-même à son secours, et il n’en ressentit qu'encore plus d’affection pour elle.
 
- Il y a des bons friands au fromage, et des légumes, clama-t-elle en les dirigeant vers la salle à manger. Venez à table, tu dois avoir faim ! Toi aussi, Mimi ?
 
Elle fit gentiment pression sur sa main. Son parler était plus fluide et plus assuré qu’avant, bien que toujours teinté du même accent et de légères maladresses. Elle les poussa pour qu’ils s’installent sur les chaises autour de la table. Cette fois, il en était sûr, il l’avait vue renifler discrètement le parfum d’Anthémis quand la petite blonde était passée devant elle.
 
 
***
 
 
Ils mangèrent avec appétit, continuant de discuter des affaires, du restaurant des filles et de bien d’autres choses encore, bien après qu’ils eurent fini chaque plat et saucé leurs assiettes avec délice. Le récit des péripéties de Simon n’en finissait pas.
 
- …Et là, j’ai jeté ma bourse au milieu des bandits. Ils se sont battus pour récupérer les pièces, et j’ai profité de la confusion pour assommer celui qui me gardait. J’ai pu m’enfuir, mais sans plus un sou en poche ! Et on n’était qu’au début de la deuxième semaine du voyage !
 
On avait servi des biscuits, du thé, du café et des digestifs pour qui le souhaitait. L’ambiance était plutôt détendue, et quelques fous rires avaient même eu lieu lors du récit de certaines anecdotes improbables, mais l’attitude d’Effie continuait de mettre Simon mal à l’aise. C'était comme si elle se retenait. Pensant que sa sœur comprendrait son désir de s’éloigner, il s’était bien attendu à ce qu’elle soit contrariée, mais il avait sous-estimé à quel point elle lui en voudrait pour sa fugue. À un moment, pendant le repas, il avait pris soin de parler en langue des signes pour accompagner ses paroles, pour permettre à Anthémis de suivre plus facilement qu’en lisant sur les lèvres de tout le monde à la fois. Il avait senti un poids considérable s’appesantir sur lui, et il avait surpris le regard d’Effie dans sa direction, plus particulièrement sur ses mains en train de former des gestes complexes. Simon réalisa un peu tard que la dernière fois qu’ils s’étaient vus tous les quatre, ni lui, ni les filles ne parlaient plus de quelques mots de la langue des signes de la jeune sourde. Et là, il faisait des phrases complètes avec l’aisance née d’une certaine pratique. Il commença à redouter l’interrogatoire qui ne manquerait pas de suivre, et il n’eut pas à attendre bien longtemps pour être fixé.
 
- Dis donc, un truc me chiffonne… Comment ça se fait que vous êtes revenus ensemble ? dit enfin Effie en désignant négligemment le duo de sa petite cuillère.
 
- On s’est juste croisés sur la route, répondit-il. En pleine forêt, même, la première fois.

- La première fois ?

- Hé bien, oui. Anthémis est tombée sur mon campement au détour d’un sentier sauvage. Et puis, plus tard, on s'est croisés juste après que je sois revenu en ville, et elle a voulu m'accompagner jusqu'ici.

- Ah ouais ?
 
Un long silence inconfortable s’installa. Sasha se leva soudain, prétextant d’avoir beaucoup de vaisselle à faire. Avant de partir, elle saisit doucement Anthémis par le bras pour réclamer son aide, lui collant un tas d’assiettes sales dans les mains sans attendre sa réponse. La blonde comprit le message sans problème et ne se fit pas prier, trop heureuse de pouvoir s’éclipser avant le déferlement de l’orage que tous avaient senti approcher. Elle croisa brièvement le regard de Simon avant de disparaître, haussant les épaules avec un rictus désolé. « Allez, et bon courage hein ! » sembla-t-elle dire. L’image était tellement criante qu’il sentit un goût amer sur sa langue. Il déglutit discrètement.
 
- Et donc, tout ça parfaitement par hasard, continua Effie. Elle avait remonté ses pieds sur sa chaise, son attention pleinement tournée vers lui. Il se sentit comme une souris figée au milieu d’un champ survolé par un rapace.
 
- Bien sûr, pourquoi ? Il y a un problème ?
 
- Pas du tout. Si *Mimi* a pu avoir de tes nouvelles, tout va bien, je suppose.
 
- Je ne comprends pas.
 
- T’en fais pas, moi j’ai bien compris. Tu préviens bien qui tu veux.
 
- Mais non, enfin ! On s’est vraiment croisés au milieu de nulle part… Je n’ai jamais…
 
- T’as pas besoin de me mentir, tu sais.
 
- Mais je ne t’ai pas menti ! Qu’est-ce que tu racontes ? Tu es jalouse ?!
 
- Peut-être ? rétorqua vertement la brune avec un air de défi.
 
- Tu… Mais… Il n'y a pas besoin ! Je t’assure qu’elle n’était au courant de rien !
 
- Hmm.
 
- Arrête ! Tu ne l’aimes pas beaucoup, mais ce n’est pas une raison. Je t’assure que vous vous ressemblez bien plus que tu ne le crois ! riposta-t-il pour se défendre. Les retrouvailles ne tournaient décidément pas tout à fait comme il l’avait espéré.
 
- Alors ça ! Encore mieux ! Parfait ! Comme ça c’est facile, on est interchangeables ! répondit Effie, qui cachait de plus en plus mal son ressentiment.
 
- Jamais de la vie. Tu ne vas pas m’en vouloir parce qu’elle et moi nous entendons bien, tout de même ? Tu es ma SŒUR. Pas elle !
 
Elle leva les bras au ciel, ses mèches courtes hérissées sur le crâne par sa fureur.
 
- Ah ! T’es sûr de toi ? Non, parce que… Non mais tu réalises ? Tu disparais un mois entier, en prison et tout, blessé ou pire, avec aucun moyen de savoir comment ça va pour nous, et quand tu reviens dans un sale état, tu repars presque aussi sec, et zou, et… et… t’as pensé à ce que ça nous faisait, à nous ? On s’étonnait de plus en plus de te voir rester aussi longtemps chez les Pestes sans jamais passer à la maison. T’envoyais que des lettres et tout allait toujours super bien, c’était bizarre. On est pas idiotes, on s’est bien doutées d’un truc… T’as mis plus d’un mois à cracher le morceau !
 
Ses yeux verts s’étaient teintés d’un éclat jaune, et ses pupilles s’étrécirent plus qu’il n’aurait dû être possible pour un humain. Elle se mit à le singer, furieuse.
 
- « Oui heu, je suis blessé, mais je me casse, j’ai envie d’aller me balader je vais disparaître pendant des semaines, mais vous inquiétez pas hein à plus bisous ! » Dans quel état t’as cru qu’on était quand on l’a reçue, ta dernière lettre à la mords-moi l'nœud ?! À quel moment tu t’es dit que tu pouvais pas nous parler d’tes états d’âme, en fait ? Qu’on comprendrait pas ?
 
- Effie…
 
- Mince alors, mais qui aurait pu comprendre ce que tu ressentais, avec ton gros chagrin d’amour ? Qui donc, je me le demande !?
 
Mortifié, Simon se remémora soudain de plein fouet l’épisode de sa propre sœur effondrée après avoir elle-même essuyé un rejet, peu de temps avant de découvrir l’amour avec celle qui était finalement devenue sa femme. Elle laissa reposer ses bras sur la table, les yeux lançant des éclairs. Il baissa le nez, honteux. Concentré sur son propre mal-être, il n’avait même pas pensé à ça. Il n’avait pas vraiment d’excuse.
 
- On est frère et sœur. On est même *jumeaux*, merde. C’est sensé être super spécial ça, non ? J’ai cru qu’on pourrait tout se dire quand on s’est retrouvés l’année dernière. J’ai eu tort, ou quoi ? Papa et maman m’ont abandonnée, Gemini m’a lâchée… J’ai eu l’impression que t’allais le faire aussi, ajouta-t-elle avant que sa voix ne faiblisse. J’ai pas pu m’empêcher d’y penser. Et en plus, pendant ce temps… l’autre, elle a pu te parler… elle a pu te voir, passer du temps avec toi… Et pas moi.
 
Elle agita la main en faisant la grimace, désignant grossièrement Anthémis sans trouver de mot convenable correspondant à sa pensée. Pire que tout, après la colère, elle sembla sombrer dans la détresse.
 
- Ça fait MAL.
 
Elle se mit à pleurer. Simon recula bruyamment sa chaise, s'approcha, et s’agenouilla à côté d’elle pour la prendre dans ses bras. Elle le repoussa une première fois, puis, lorsqu’il revint à la charge, elle s’accrocha à lui de toutes ses forces.
Euphemia de Windt
Euphemia de Windt
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Posté le 08/01/2022 à 22:07:52 

Euphemia chancelait en progressant à tâtons dans la grisaille insondable. Comme d’habitude, il n’y avait nul décor à son rêve -ou plutôt son cauchemar, rien qu’une masse brouillonne et déprimante qu’elle fendait sans jamais rien voir d’autre que le vide autour d’elle, du moins dans un premier temps.
 
- Oh non, pas encore, gémit-elle d’une toute petite voix, qui sonnait comme celle d’une fillette plutôt que d’une femme à ses propres oreilles.
 
Elle n’en gardait jamais aucun souvenir une fois réveillée, mais lorsqu’elle était au cœur de ce rêve, elle savait l’avoir vécu maintes et maintes fois et s’en rappelait dans les moindres détails. Elle se sentait petite et faible, de retour à l’âge de sa vie solitaire d’enfant sauvage, au fond du manoir hanté non loin de New Kingston. Pendant des années, elle n’y avait eu pour seule compagnie que les rats, les fantômes, les araignées et les rares voyageurs qu’elle osait observer de loin, les fuyant par peur, espérant secrètement les aborder sans jamais franchir le pas. Lorsqu’enfin elle en avait dérangé un -Gemini- elle l’avait suivi dehors pour ne plus le lâcher ensuite, poussée par la curiosité.
Elle appela à l’aide, cri lancé à l’aveuglette qui résonna tristement sans trouver de réponse. Comme les fois précédentes, une première ombre passa à une dizaine de mètres devant elle. Elle la savait tout juste hors de sa portée -elle avait déjà essayé plusieurs fois de la rejoindre avant qu’elle ne disparaisse, échouant invariablement. C’était une silhouette féminine, longiligne et gracieuse, et des volutes vaporeux lui faisaient une belle robe et une longue traîne.
 
- Maman… ?
 
Letizia de Windt possédait la même opulente chevelure brune que sa fille, bien plus soignée cependant. Il n'y avait nul nœud ni brindille dedans, et ses habits élégants ne souffraient d’aucun accroc ni de la moindre tache. Effie connaissait son visage par cœur, si semblable au sien. Elle avait souvent contemplé son portrait, ainsi que celui de son père Gustaaf, dans le médaillon de famille conservé religieusement par Simon. Il lui avait raconté comment leurs parents, devenus fous, avaient souffert d’une mort affreuse après l’avoir abandonnée, il y a des années. Effie se figea sur place, résistant à l’envie de la suivre, d’aller lui prendre la main, n’importe quoi. Les magnifiques yeux verts de l’apparition passèrent sans s’arrêter sur sa fille qu’elle n’avait jamais pu voir grandir, et puis elle s'évanouit très vite dans la brume, retournant au silence de la tombe.
 
Effie connaissait déjà la suite, la parade mesquine qui la tourmentait tant, même lorsqu’elle n’avait plus conscience de la voir défiler. Une deuxième silhouette sombre se dessina au loin, de l’autre côté. Haute et large, elle avançait lentement, mais chaque enjambée faisait plusieurs des siennes. Un lourd sac jeté sur l'épaule, l’homme marchait sur un ponton dont les planches apparaissaient au fur et à mesure sous ses pas. Les pilotis qui le soutenaient étaient baignés par un brouillard plus dense que le reste, pour parfaire l’illusion. Petit à petit, la brume révéla un vaisseau de guerre à quai, ses hauts mâts dressés vers un ciel uniformément gris. La deuxième ombre posa le pied sur la première marche de la passerelle menant au navire.
 
- Gemini ! Gem… PAPA ! cria-t-elle, espérant jusqu’au dernier moment qu’il se retournerait.
 
Fébrile, elle s’imaginait déjà réentendre la voix grave du colosse qui l’avait adoptée et éduquée, si sévère quand il la grondait parce qu’elle fouillait ses affaires sans sa permission… Elle trottinerait à sa suite, comme elle le faisait lorsqu’ils se promenaient ensemble, et il lui dirait sèchement de se dépêcher quand elle s’arrêterait pour examiner une grenouille ou un lézard très intéressant en bord de route…
 
Il ne répondit pas. Il n’y eut pas d’embrassade, et il ne glissa aucune promesse ni aucun mot d’adieu à son oreille, comme il l’avait pourtant fait lors de son véritable départ. Il continua son ascension sans un bruit, et le large dos de Gemini disparut simplement à bord du grand bateau en partance pour des terres inconnues.
 
Sa mère, c’était déjà quelque chose, alors qu’elle ne l’avait jamais vraiment connue. Mais ça… ! Sa détresse atteignit des sommets. Elle ressentit l’envie de se laisser tomber par terre pour pleurer. Elle sentait déjà la morve commencer à couler. Elle se torcha le nez avec la main, et fit de son mieux pour se ressaisir. Elle savait très bien que le grand final était tout proche. Mais cette fois…
 
Cette fois, ça se finirait bien.
 
Sa conscience d’être piégée dans un rêve la quitta. Tout devint soudain parfaitement réel et plausible. Elle prit les devants et chercha la troisième et dernière ombre, brassant l'air en avançant, chassant les lambeaux de brume sur son chemin. Épais et collants, ils s’accrochaient à elle ; elle savait qu’ils faisaient cela à dessein, pour la ralentir dans sa quête. Parce que cette fois, elle réussirait. Ses gestes rageurs étaient ceux d’un enfant en colère.
 
Elle l’aperçut, enfin. Son frère marchait droit devant lui, bâton de marche à la main, déjà prêt à continuer sans elle. Mais elle pouvait encore l’arrêter, elle avait pris de l’avance cette fois. Elle accéléra le pas, tricotant aussi vite qu’elle le pouvait sur ses jambes de fillette. Une chape de plomb s’abattit sur ses épaules. Elle tendit les mains en désespoir de cause, focalisée sur l'idée de saisir son bras et de ne plus le lâcher. Rien à faire, Simon marchait toujours trop vite pour qu’elle le rejoigne. Lui était resté un adulte, il avait l’air si grand comparé à elle. Immense, même. Que pouvait donc faire une gamine immature contre ça ?
 
- Attends-moi ! l’implora-t-elle.
 
Il était déjà à deux doigts de s’enfuir, de lui échapper lui aussi pour toujours. Pire que tout, elle pouvait voir que son visage était indemne, exempt de toute brûlure causée par l’incendie qui avait aussi coûté la vie à leurs parents. L’accident n’avait jamais eu lieu dans cette version de l’histoire, car les De Windt n’avaient jamais sombré dans la folie, car Effie n’avait jamais existé -et elle ne manquait à personne.
 
Les hurlements aigus commencèrent, et comme à chaque fois elle ne réalisa pas tout de suite qu’ils venaient d’elle. Ils n’arrachèrent aucune réaction à la dernière des trois ombres. Simon s’évapora lui aussi sans un regard en arrière.
 
Euphemia se sentit devenir littéralement folle d’angoisse. Elle se laissa tomber par terre et s’y roula en boule, braillant sans discontinuer.
 
 
***
 
 
Effie gémissait et battait des jambes dans son sommeil, repoussant violemment les couvertures du lit conjugal. Sasha la ceintura pour la retenir et l’empêcher de se faire mal. Émue par la détresse de sa compagne, la rouquine déposa plusieurs baisers sur son front, et un dernier sur la bouche aimée quand la rêveuse se fut quelque peu calmée.
 
Effie souffrait parfois de terreurs nocturnes depuis qu’elle et Sasha se connaissaient, mais les crises s’était espacées au fur et à mesure que leur relation s’était construite. Elles étaient cependant revenues en force après l’épisode de l’enlèvement de Simon par les ottomans, et sa fugue n’avait pas vraiment arrangé les choses. Sasha comptait sur le retour du jeune homme pour calmer à nouveau progressivement les peurs de sa sœur. Elle n’aurait probablement pas le choix de lui en parler, bien qu’elle souhaitât de tout son cœur lui épargner ce poids. Les jumeaux s'aimaient plus que tout, mais entre le désir d'évasion de l'un et les angoisses de l'autre… elle s'était vite retrouvée le cul entre deux chaises. Elle gardait un souvenir très vif de la veille au soir, quand elle avait enfin osé revenir, avec Anthémis, dans la pièce où elles avaient laissé le frère et la sœur percer l’abcès. Elles les avaient retrouvés étroitement enlacés, sanglotant dans les bras l’un de l’autre. Il leur faudrait un peu de temps pour se rabibocher tout à fait, mais ils réussiraient, elle en était convaincue. Et puis, elle veillerait au grain de toute façon.
Simon de Windt
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Posté le 11/01/2022 à 16:00:58. Dernière édition le 11/01/2022 à 21:21:01 

C’était une très belle journée inondée de soleil, en un jour de repos bienvenu pour les filles. Simon, Effie et Anthémis étaient tous les trois rassemblés dans le petit jardin, entre la Terrasse vidée de ses clients et la boutique de jouets, pendant que Sasha triait les bouteilles conservées à la cave, incapable de rester oisive trop longtemps. Les fleurs du jardin soigneusement entretenu par la rouquine étaient éclatantes, et leurs parfums se mélangeaient pour embaumer leur coin de paradis.
 
Simon tâchait de lire un livre, assis sur les marches de la terrasse à proprement parler. Effie, debout devant lui au milieu de la cour, s’entraînait au tir à la fronde en tâchant d’impressionner la blonde qui, elle, entretenait sa panoplie d’armes et de gadgets variés, assise de l’autre côté des marches. Elles ne lui en avaient pas vraiment laissé le choix mais, peu stratégiquement placé entre les deux filles, Simon guettait le moment où il devrait courir se mettre à l’abri. En général, chacune semblait vouloir intimider l’autre, dans l’optique de prouver que c’était bien elle la digne héritière de Gemini, s’il devait y en avoir une. Il soupçonnait qu’Anthémis ne rentrait dans le jeu d’Effie que par pur esprit de contradiction, y voyant là l’occasion idéale de se mesurer à la brune aussi têtue qu’elle. Leurs joutes en devenaient parfois épuisantes, principalement pour leur entourage. Il sirota une gorgée de vin dans le petit verre qu’il s’était servi pour accompagner sa lecture, comptant bien savourer le calme qu’il devinait être de courte durée.
 
L’après-midi tirait en longueur, et la chaleur, qui était allée crescendo depuis le lever du soleil jusqu’à son zénith, persistait depuis. Le son mat des tirs de fronde qui percutaient la petite cible en osier, accrochée à mi-hauteur de la palissade de bois qui ceinturait le jardin et la Terrasse, rythmait ses pensées. Parfois, un POC ! beaucoup plus sonore retentissait quand la pierre manquait son coup et atteignait le bois à côté, et ce bruit sec et soudain le faisait immanquablement ciller. Anthémis huilait le fer de sa hachette avec soin, le frottant avec un chiffon propre, et la régularité de ce son doux ne tarda pas à rendre Simon somnolent. Il sursauta en se sentant tomber, réalisant qu’il lisait la même ligne depuis cinq minutes. Il referma son livre et se leva sur ses pieds, décidant qu’un peu d’exercice lui ferait sans doute le plus grand bien pour l’instant.
 
- Hé, Effie ! appela-t-il. Je peux essayer ?
 
La brune se tourna brièvement vers lui en lui souriant largement, la lanière de cuir tournant paresseusement au-dessus de sa tête. Elle évitait de mettre toute sa force dans ses tirs, pour éviter de dangereux ricochets.
 
- Bien sûr ! Mais regarde ça, d’abord !
 
Elle fit revenir son attention vers ce qu’elle visait, accéléra la rotation de sa fronde, retint son souffle, et lâcha prise. Le tir, superbe, atterrit à moins de cinq centimètres du centre de la cible peint en rouge. Fière d’elle, elle leva le poing en l’air et attendit les compliments.
 
- Bravo ! Joli tir, apprécia son frère.
 
- Dire que c’est toi qui m’avait appris, au début, le taquina-t-elle.
 
- L’élève a dépassé le maître, lui répondit-il avec un sourire en coin.
 
Anthémis avait levé les yeux en suivant le mouvement du jeune homme, puis observé le tir sans s’émouvoir outre mesure. Elle s’autorisa un de ses ricanements narquois, qui ressemblaient à des aboiements, quand Effie tendit l’arme à son frère.
 
- Quoi ? tonna la brune, retenant son geste.
 
- Et allez, marmonna Simon, dépité.
 
Anthémis posa sa petite hache au fer cruel à côté d’elle et de ses couteaux, sur les marches de bois, et signa une phrase complexe une fois qu’elle eut les mains libres. Parlant beaucoup moins bien que lui ce langage des signes et peu désireuse de faire des efforts pour le moment, la brune se tourna tout naturellement vers son frère pour qu'il lui fasse la traduction.
 
- Elle a dit quoi ?
 
- Hé bien…
 
- Accouche !
 
- Elle dit que c'est une bonne arme… pour un enfant.
 
- Ça lui irait bien, alors, vu sa taille de naine, rétorqua-t-elle.
 
Elle avait fait semblant d'examiner le cuir de sa fronde de près, pour ne pas qu'Anthémis puisse lire l’insulte sur ses lèvres. Elle regarda son frère avec une drôle de lueur dans l’œil, puis elle claqua des doigts et agita la main pour attirer l'attention de l'autre fille. Effie parla en articulant de manière grotesque, sachant fort bien que ça l’énervait toujours qu’on confonde son handicap avec un manque d’intellect.
 
- Hé, la sourdingue ! Tu veux pas essayer un coup, pour voir ?
 
Piquée au vif, Anthémis se redressa d’un coup, sauta les deux ou trois marches qui la séparaient du sol et se porta crânement au devant des jumeaux. Une fois debout, elle leur arrivait à peine aux épaules. Elle tendit impérieusement la main à plat, laissant Effie y déposer sa fronde -l’occasion d’un nouveau duel à base de sourires constipés.
Simon et Effie s’écartèrent d’un pas pour lui laisser de l’espace. Elle se campa sur ses courtes jambes face à la cible, cala un galet dans le réceptacle de cuir, puis elle commença à faire tournoyer l’arme dans les airs, le bras gauche tendu pour viser. Elle agit avec une assurance malvenue, et trop vite. Elle lâcha la lanière trop tôt et la pierre alla se perdre dans un massif de fleurs, ratant largement son but. Euphemia rigola ouvertement en se tenant les côtes, imitant ensuite grossièrement la petite blonde en faisant semblant de viser en louchant, la langue sortie. Anthémis, elle, ne riait pas du tout. Elle lâcha un « pff ! » dédaigneux, puis elle jeta négligemment sa fronde à Effie. Ensuite, elle s’avança de trois pas, brandit un petit couteau de lancer et l’envoya d’un mouvement sec du poignet, sans même s’arrêter. L'arme parfaitement équilibrée se planta à moins d'un centimètre du centre de la cible.
 
- Coup de bol, prétendit Effie d’un air buté après un court silence, histoire de trouver quelque chose à dire.
 
Simon ne commenta pas. Il s’était retenu de siffler entre ses dents, impressionné. Il avait admiré le geste fluide et l’économie de mouvements, le vol élégant de l’arme qui avait fendu l’air dans un chuintement discret, sans parler du résultat obtenu. La blonde haussa un sourcil devant le persiflage absurde d’Effie, son visage trahissant son orgueil devant son propre talent. La brune ne comptait pas s’avouer vaincue. Elle arma sa fronde sans attendre, la fit tourner et libéra rapidement un nouveau projectile, qui vrombit par-dessus la tête d’Anthémis. Il alla percuter le couteau de plein fouet et le délogea de la cible d’osier, le faisant choir plus loin dans l'herbe avec un tintement métallique. Anthémis, qui s’était tournée pour suivre la trajectoire de la pierre après s’être instinctivement baissée, ouvrit la bouche de colère et protesta en brandissant le poing, signant une phrase rapide.
 
- Elle dit que tu as sûrement abîmé sa lame, traduisit directement Simon en reculant encore un peu plus, pressentant ce qui allait suivre.
 
- C'est pas grave, non ? Elle en a d'autres, répondit Effie de manière méprisante.
 
Elle avait pris soin de se redresser de toute sa hauteur, pour toiser encore un peu plus la petite blonde. Anthémis courut fouiller par terre pour récupérer son arme, revenant ensuite la brandir sous le nez d'Effie. La lame était effectivement légèrement tordue. Le défaut était suffisant pour que le couteau de lancer ne soit plus fiable, le temps d’être réparé et rééquilibré.
 
- Oh, ça va hein ! râla la brune en écartant sa main d'un geste. Ramène ça à un forgeron, ça se répare en deux coups de cuillère à pot !
 
Anthémis signa à nouveau, trop vite pour que Simon puisse suivre, et encore moins Effie. Ils comprirent néanmoins sans trop de soucis que ce n'était pas *du tout* flatteur, et la moutarde monta immédiatement au nez de la brune qui n’attendait qu’un prétexte.
 
- Calmos, tête de cul ! lâcha Effie. T’as bien lu ça sur ma bouche ou je répète ?
 
La blonde, furieuse, choisit des gestes encore plus simples pour se faire comprendre et exprimer sa colère. Elle poussa violemment la brune.
 
- Ah ouais ?!
 
La brune la bouscula en retour. Effie était bien plus grande, mais Anthémis était aussi athlétique qu’elle et surtout mieux entraînée au combat. Une vraie empoignade ne tarda pas à suivre, qui se transforma en combat de lutte improvisé. Toutes deux avaient très clairement besoin de se défouler, et semblaient plus que ravies de saisir ce motif pour en venir aux mains.
 
- Non, vous ne devriez pas… Mais non…! rouspéta Simon.
 
Il n’arriva même pas à se convaincre lui-même. Après l'épisode des retrouvailles, où il avait été si compliqué de convaincre sa sœur qu'il n’allait pas l'abandonner, il ne comptait pas s'interposer de sitôt entre Euphemia et Anthémis. Ça ne ferait qu'empirer les choses. Au moins, elles ne se tapaient pas vraiment dessus, gardant juste assez la tête froide pour s’en tenir à des prises de lutte et éviter de s’infliger des coups qui auraient pu les blesser pour de vrai. Il recula et les regarda faire, résigné, décidant sagement d’emporter son verre de vin avec lui, au cas où. Les tables et les chaises du restaurant étaient normalement suffisamment loin du champ de bataille pour ne rien avoir à craindre, mais il n’avait pas le courage de toutes les déplacer de toute façon.
 
Sasha, attirée à l’air libre par les bruits du combat, remonta en courant les marches menant à la cave sous la Terrasse, soulevant sa robe pour ne pas se prendre les pieds dedans. Simon se dépêcha de faire semblant d’être absorbé par son verre, avec bien évidemment très peu de succès. La rouquine, arrivée à son niveau, regarda le combat puis fixa ouvertement le jeune homme.
 
- Qu'est ce qu'il se passe encore ? se fâcha-t-elle. Tu ne les arrête pas, toi ?!
 
- Oh que non. Pas question que je me mêle de ça, désolé.
 
Sasha en avait assez. Elle dit quelque chose dans sa langue natale, un mot à la sonorité âpre qu'il devina être très incongru dans la bouche d'une jeune femme si douce, et puis elle se répandit carrément en invectives, les stupéfiant tous les trois. Simon aussi en prit pour son grade, et après s’être bien fait sonner les cloches, le trio se retrouva à ranger et nettoyer la maison et le jardin sous les ordres de Sasha pour terminer ce jour de repos. Même Anthémis s'y plia, bien que de très mauvaise grâce.
 
 
***
 
 
Un peu plus tard, Simon ramassait les derniers galets éparpillés dans l'herbe après l’entraînement au tir. Il les malaxait à chaque fois dans sa main, laissant le temps aux doigts maintenant toujours un peu tordus de sa main droite d’éprouver leur forme lisse, si agréable au toucher. Effie les trouvait dans les ruisseaux lors de ses balades en pleine nature, et en ramenait toujours des kilos dans ses poches. Il en retrouvait encore aujourd’hui, cachés dans les recoins de la maison, avec d’autres des trouvailles intéressantes de sa sœur. Une fois, ils avaient passé la journée à chercher d’où provenait une odeur infecte qui empuantissait sa chambre ; elle avait tout bonnement oublié dans quelle partie de son bazar elle avait rangé une grosse pince de crabe trouvée sur la plage.
On lui asséna un coup de balai sur le crâne pour le ramener à la réalité. Il s'était perdu dans des rêves éveillés, ses vieux démons qui passaient encore parfois lui dire bonjour, et il tomba nez à nez avec la responsable en se retournant -et surtout en se baissant, car il s’agissait d’Anthémis. Elle arborait déjà de beaux bleus sur ses bras nus à hauteur des épaules, et tirait une tête de trois pieds de long. Elle comptait bien ne pas être la seule à se taper le ménage, et elle désigna Sasha du pouce par-dessus son épaule, au cas où le jeune homme aurait eu envie de tirer au flanc. La rouquine les surveillait d'un air terrible, les poings sur les hanches, pendant qu’Effie essuyait les tables, le plus loin possible de sa rivale, un coquard prenant forme sous son œil gauche.

Sa simplicité et sa gentillesse contagieuse faisaient souvent oublier à Simon que Sasha était sans doute la plus mature d'entre eux, et la colonne vertébrale de la bande.
Sasha de Windt
Sasha de Windt
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Posté le 22/01/2022 à 22:16:26. Dernière édition le 26/01/2022 à 01:54:22 

Sasha abandonna Effie dans la cuisine le temps d'aller à l'étage, laissant la brune penaude éplucher seule un énorme seau rempli à ras bord de navets, de carottes et de patates. Effie, Simon et Anthémis s’étaient absentés pour se rendre à une fête d’un jour et d’une nuit en ville, ne revenant que très tard la veille -et alcoolisés tous les trois. Sasha avait préféré rester au calme, pour profiter de son premier moment en solitaire depuis longtemps. Levée aux aurores, elle avait trouvé le trio en train de ronfler de concert dans les fauteuils autour de la table du petit déjeuner, pelotonnés dans leurs vêtements de la veille. Heureuse de voir qu’ils avaient bien profité, elle ne s’en était pas moins fait un plaisir d’ouvrir en grand les volets comme chaque matin.
 
Effie en avait fait des caisses à son réveil, exagérant sa gueule de bois, mais elle s’était tout de même attelée à ses tâches de la journée. Sasha avait subrepticement ajouté deux ou trois autres corvées au programme, spécialement sélectionnées pour l’occasion. La rouquine n’avait toujours pas tout à fait pardonné la bagarre de l'autre jour, sans parler des disputes entre la brune et la blonde qui survenaient trop souvent. Tant que Simon travaillait au Toymaker, ils avaient pu à eux deux tenir la maison, canalisant l’enthousiasme sauvage d’Effie et la morgue d’Anthémis. Mais depuis que les pulsions aventureuses du jeune homme s’étaient développées, culminant avec la fermeture du magasin puis sa fugue, Sasha était devenue la personne la plus responsable du groupe.
 
Elle n’avait jamais ménagé aucun effort pour soutenir le reste de la famille, sans parler de gérer le petit restaurant, et les dures années passées à s’occuper du bétail, des malades et des vieux du village dans son enfance lui revenaient en mémoire. Au final, la fatigue de ces dernières semaines avait fini par la rattraper, et tout lui pesait un peu plus lourdement sur les épaules. Mais si elle n’était pas raisonnable, qui le serait ? Car pour l’instant, elle refusait de brider Simon qui osait enfin s’élancer hors du nid. Quant à Anthémis, la petite blonde caractérielle se contentait en général de lui accorder un intérêt poli, bien qu’elle ait fini par se dérider quelque peu et même parfois par se laisser dorloter quand les autres ne regardaient pas. À terme, Sasha avait bon espoir de réussir à en faire un membre honoraire de la famille. Effie, en revanche, c’était autre chose. C’était aussi pour son impétuosité qu’elle l’aimait, mais elle voulait bien manger son alliance si elle n'arrivait pas à faire comprendre à son épouse qu’elle n'était pas très contente d’elle en ce moment. Et ça tombait bien, il y avait tout un stock de légumes à écouler au restaurant aujourd'hui. Les clients les moins fortunés seraient heureux de pouvoir payer quelques piécettes contre un bon bol de soupe dans lequel tremper leur pain.
 
- D'une pierre deux coups, se dit-elle à voix haute, toujours ravie de connaître ce dicton plusieurs mois après l'avoir appris.
 
Elle montait ranger une pile de linge propre, en grande partie des chemises et des pantalons appartenant à Simon, dont la chambre se trouvait au premier étage de la boutique de jouets. Sasha grimpa les marches de l'escalier en fredonnant, songeant qu'il faudrait sans doute que ce cher garçon se décide bientôt à se racheter de quoi s'habiller correctement. Ça le serrait aux entournures maintenant qu'il s'était étoffé, et elle ne comptait pas repriser éternellement tous ses vêtements. Elle l'emmènerait avec joie faire un tour chez le tailleur, tiens. Et même dans quelques autres magasins, simplement par plaisir, le temps d’un après-midi. Elle avait quelques économies, des sous qu'elle attendait patiemment de pouvoir dépenser. Et puis, cela faisait trop longtemps qu'elle n'avait pas pu passer un peu de temps rien qu'avec lui. Une pause lui ferait incontestablement du bien à elle aussi ! Mais là tout de suite, la journée était loin d’être finie. Une fois de plus, elle repoussa sa fatigue et chassa ses tracas. Elle aurait le temps de se reposer plus tard.
 
Quand elle les avait vu revenir ensemble, Anthémis et lui, elle avait immédiatement soupçonné quelque chose. Et quand elle avait embrassé son beau-frère pour saluer son retour, cela s'était mué en certitude : elle avait senti un parfum féminin sur ses habits, et le jeune homme s'était raidi devant son regard scrutateur. Ensuite, elle l'avait vu converser naturellement en langage des signes avec la jeune sourde. Ces deux-là s'étaient clairement rapprochés pendant l'absence de Simon, et peut-être même plus si affinités.
À vrai dire, tant mieux. Il était grand temps que ce garçon vive un peu. En revanche, impossible de dire comment sa chère et tendre, qui était déjà jalouse de l'attention que Simon portait à Anthémis, réagirait. Effie pouvait s'avérer… particulièrement bornée. Et pourtant, Sasha aurait pu jurer qu'au fond, la brune et la blonde semblaient s'estimer. Malgré les injures et les dérapages, elles avaient presque l'air de chercher leur compagnie respective, comme deux rivales trop fières pour avouer qu'elles s'appréciaient. Par conséquent, Sasha avait décidé de garder pour elle ses doutes concernant Simon et Anthémis. Elle préférait laisser le soin aux deux jeunes gens d'annoncer eux-mêmes ce genre de choses, s'ils en avaient envie bien sûr.
 
Arrivée sur le palier, elle frappa à la porte sans obtenir de réponse. Simon avait déjà dû sortir un peu plus tôt. C'était rare qu'il se passe un jour sans qu'il éprouve le besoin d'aller dehors. Elle entra dans la petite chambre coquette, ouvrant en grand la belle armoire aux panneaux sculptés qui s’y trouvait pour y ranger les vêtements fraîchement lavés, humant au passage la bonne odeur de savon et de propreté qui s'en dégageait.

Elle pinça les lèvres en remarquant que Simon n'avait pas fait son lit de la journée. Les draps étaient tout froissés, et les oreillers jetés pêle-mêle les uns avec les autres. Ça ne lui ressemblait pas, lui qui était d’habitude si soigneux, mais il n'était plus à une nouveauté près ces temps-ci. Elle s'en chargea promptement, réarrangeant les oreillers et tirant les draps jusqu'à ce que tout soit parfaitement ajusté. Satisfaite, elle voulut promener son regard sur la chambre bien ordonnée et se tourna machinalement vers le coin réservé à la toilette, au fond de la pièce en L, près du poêle.
 
Simon était assis dans son bain, les bras appuyés sur les bords du grand baquet rempli d'eau fumante. Devant lui se trouvait Anthémis, nue comme un ver, en train d'enjamber le rebord pour l'y rejoindre. Tous deux s'étaient pétrifiés sur place et fixaient l'intruse depuis son entrée sans émettre un son, le visage figé.
 
Sasha, imperturbable, se détourna, reprit sa chansonnette là où elle l'avait arrêtée et ressortit sans jeter le moindre coup d’œil en arrière. Quand elle eût soigneusement refermé la porte derrière elle, elle pouffa, l’humeur légère, sans se douter un seul instant de ce que l’avenir lui réservait.
 
 
***
 
 
Tard le soir même, lorsque les rues de la ville ne furent plus éclairées que par la lune et quelques lanternes, une série de coups sourds ébranlèrent la porte du Toymaker.
 
Comme souvent la dernière debout, Sasha fut la première sur les lieux, habillée d’une simple chemise de nuit et une bougie à la main. Prudente, elle attendit un peu pour voir si l’on se manifestait à nouveau, croyant entendre des pas fouler les pavés dehors.
Effie était déjà partie se coucher depuis longtemps. Ça remuait un peu à l'étage, les autres avaient peut-être aussi entendu les coups frappés à la porte. Mais, pour l'instant, Sasha était encore seule au rez-de-chaussée, et elle n'osa pas élever la voix par crainte de révéler sa présence. Il était tard, bien trop pour que ce fut une simple visite de courtoisie, et qui qu'il fût, ce visiteur n'avait pas pris la peine de s'annoncer. Il pouvait toujours s’agir d’un petit plaisantin ou d’un marin qui avait trop bu, c’était déjà arrivé, mais son instinct la mettait en garde. Ancienne paysanne dans l'Oural, Sasha était loin d'être lâche, mais elle prit subitement peur. En ville, ce n'était pas tout à fait pareil que dans son hameau natal, où le moindre cri d’alarme rameutait tout le village…
 
Heureusement, elle avait fermé les volets et verrouillé les portes dès la tombée de la nuit, comme tous les soirs. Elle avança à pas de loup, prenant soin de cacher la lueur de sa bougie. Elle aurait juré avoir entendu une voix masculine s’élever, peut-être pour s’adresser à quelqu’un. Courageusement, elle s'approcha juste assez pour faire discrètement coulisser le minuscule panneau aménagé à mi-hauteur de la porte, puis elle se pencha pour y glisser un œil. La tension la faisait trembler.
 
Elle ne vit d'abord personne dans le bout de rue ainsi révélé, juste devant la porte de la boutique. Le silence paraissait de mauvais augure après cet enchaînement de bruits suspicieux. Une forme sombre envahit tout à coup son champ de vision, se transformant en un œil terrible qui lui rendait son regard, et la lueur blafarde de la lune se refléta sur l'acier. Prise de court, Sasha recula précipitamment, trébucha en arrière et hurla.
Anthémis
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Posté le 24/01/2022 à 19:17:39. Dernière édition le 24/01/2022 à 22:14:09 

La soirée d’hier s’était conclue en beauté. Anthémis avait retrouvé une camaraderie qui lui manquait en compagnie des jumeaux, la poussant même à accorder quelques gestes amicaux à la grande brune. Quant au lendemain, hé bien… il n’y avait pas mieux qu’un bain pour dissiper une gueule de bois tenace. L’expérience les avait plongés, elle et Simon, dans une torpeur agréable pour le reste de la soirée, malgré l'intrusion de Sasha qui les avait pris en flagrant délit. Il s’étaient ensuite calés dans le grand lit de la chambre du premier, tout de même beaucoup plus confortable que le hamac dont Anthémis se contentait dans la pièce du deuxième étage, initialement occupée par Effie. Dépourvue d'ornements ou de meubles assez sophistiqués à son goût, la minuscule chambre sous les combles avait gardé la patte de son ancienne locataire, bien qu'Anthémis eût rangé et nettoyé l'endroit dès son arrivée.
 
Simon remua dans son sommeil, achevant de la sortir du lit. Elle ne faisait que somnoler de toute façon, massant doucement son ventre qui avait commencé à lui faire mal un peu plus tôt dans la soirée, signe annonciateur des crampes qui précédaient en général ses saignements. Elle lui avait quasiment aboyé dessus pour réclamer son aide quand elle avait senti les premiers élancements la traverser, ignorant comment lui communiquer son désir qu’il s’occupe d’elle. Le garçon s’était gracieusement exécuté, acceptant de lui servir de coussin après lui avoir préparé une bouillotte.

Ses sentiments étaient mitigés. Il faudrait qu’elle fasse attention, ou cette île la pousserait doucement au laisser-aller. Elle se doutait que ses camarades de Maison l’auraient considérée avec mépris s’ils l’avaient vue se faire cajoler comme ça. Elle se leva, vêtue d'une chemise de nuit empruntée un peu plus tôt, et alla se servir un peu d'eau dans un gobelet en fer blanc. Elle prit son temps pour apprécier le filet d'air qui provenait du dehors par une fenêtre entrouverte, assise devant le petit bureau qui occupait l'un des angles de la chambre. D’ici, elle avait vue sur le lit et son occupant. C’est calée au fond du fauteuil préféré du propriétaire des lieux, les pieds remontés sur le siège et la bouteille en grès remplie d’eau chaude appuyée contre le ventre, qu’elle sentit le sommeil daigner enfin montrer le bout de son nez. Soudain, Simon sursauta violemment, se réveillant en un instant. Il se dressa sur son séant dans le lit, lui balbutiant une phrase qu'elle ne comprit pas ; la lueur de la lune découpée par le cadre des fenêtres zébrait son torse, mais son visage restait dans l'ombre. Elle le vit batailler avec les couvertures, se demandant quelle mouche l'avait piqué. Il sauta à bas du lit, chercha ses bottes, enfila la première puis bondit sans mettre la seconde et se précipita sur le palier.
 
Ce n'était pas normal. Il se passait quelque chose. Elle le suivit de près, pieds nus. Il avait déjà déboulé l'escalier le temps qu'elle puisse voir le rez-de-chaussée. Il s’était agenouillé au beau milieu de la pièce, à hauteur de la rouquine prostrée au sol, apparemment terrorisée. Une bougie brisée continuait de brûler par terre à côté d’elle et de l'éclairer faiblement par en-dessous, rendant la pièce d’habitude chaleureuse anormalement inquiétante. Sasha dit quelque chose à Simon, puis elle pointa la porte du doigt en tremblant. Il leva les yeux vers l’escalier pour la chercher elle, et Anthémis croisa son regard. Il avait l’air mortellement sérieux.
 
- Il y a quelqu’un là devant, lui souffla-t-il, esquissant quelques gestes hachés d’une seule main. Inconnu armé.
 
Dressée à réagir en un tournemain dans ce genre de situation, Anthémis partit immédiatement du principe qu’ils étaient menacés. Le verrou était solide, et la porte épaisse. Ça tiendrait tant que l’intrus ne souhaitait pas réveiller tout le quartier, mais ça ne résisterait pas éternellement à des coups de hache ou quelque chose d’aussi direct. Anthémis se décida en un éclair. Elle fit volte-face, remonta les quelques marches qu'elle avait descendues, se précipita pour récupérer sa hachette dans la chambre, toujours pieds nus, puis elle se dirigea vers la fenêtre qui donnait sur l’arrière-cour. Elle comptait bien contourner et surprendre leur visiteur nocturne avant qu’il n’ait eu le loisir d’entrer. Elle n’avait pas de temps à perdre, et le plus court chemin pour atteindre le jardin était sous ses yeux.
Elle glissa souplement par la fenêtre, la lanière de son arme enroulée autour de son poignet, et s'accrocha au rebord pendant que ses orteils cherchaient des prises sur la façade. Descendre fut l'affaire de quelques secondes, et elle se laissa tomber sur le dernier mètre, atterrissant à quatre pattes. Elle se redressa, hache en main, et fila promptement à travers la cour, dépassant la petite dépendance. Elle escalada la palissade qui entourait le jardin pour arriver dans la rue à proprement parler, et elle longea furtivement la façade extérieure de la boutique pour en faire le tour, les sens en alerte. Une fois arrivée au coin du bâtiment, elle pourrait jeter un œil sur l’intrus devant la porte, et ensuite…
 
Une paire de bras vigoureux la ceintura soudain par-derrière, la forçant à lâcher son arme. Elle se débattit avec fougue, mais ses vicieux coups de talon ne semblèrent pas déranger outre mesure celui qui l'avait prise en embuscade, et qui semblait très bien savoir ce qu'il faisait. Il était collé à elle, trop près pour qu'elle ait l'amplitude suffisante pour asséner des coups de tête en arrière. Il tint sa poitrine dans un étau, pour chasser l’air de ses poumons et saper ses forces le plus vite possible. Plus elle résistait et plus la prise se resserrait, jusqu’à lui faire affreusement mal aux côtes. Elle se maudit amèrement pour sa bêtise. Inquiète pour le garçon et la rouquine, elle n'avait pas suffisamment réfléchi avant d'agir. Il suffisait que l'intrus ne soit pas venu seul, et il pouvait très bien avoir ordonné à un complice d’aller rôder du côté de la porte de derrière… Comment avait-elle pu ne pas le voir ?! Elle s’était bel et bien ramollie. Elle avait eu de la chance, on aurait pu se contenter de la tuer directement. Son cerveau tourna à plein régime, cherchant la moindre échappatoire.
 
Quand elle cessa de s'agiter pour pousser son agresseur à relâcher sa vigilance, celui-ci lui fit brutalement faire demi-tour, la libérant d’une main pour mieux la tenir en respect à la pointe d'un long couteau.
Euphemia de Windt
Euphemia de Windt
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Posté le 25/01/2022 à 23:01:42. Dernière édition le 26/01/2022 à 02:11:07 

- EFFIIIIIIIIIIIIIIE !
 
Son sang se glaça dans ses veines dès les premières notes de ce cri qui venait de l'intérieur de la boutique. Elle aurait reconnu la voix de Sasha entre mille. Son amour était en danger, et un sentiment d’urgence absolue submergea ses pensées. Effie jeta son livre à travers la pièce, repoussa frénétiquement les draps, jaillit de sa couche et sortit en trombe de la petite dépendance, arrachant au passage le trousseau de clés suspendu à un crochet au mur.
 
Une fois dehors, elle se retrouva incapable de réfléchir correctement, l’excès d’alcool de la veille se faisant encore sentir après cette journée bien chargée. Le jardin si coquet lui parut lugubre sous la lumière argentée de la lune. Elle tourna la tête juste à temps pour voir un éclair pâle longer le mur en courant, dans lequel elle reconnut Anthémis. La blonde fila comme une flèche, escalada adroitement la palissade et disparut de l'autre côté, dans la rue.
 
Effie n'essaya même pas de l'appeler, sachant que ça ne servirait à rien. Pas le temps de la suivre de toute manière, il y avait plus urgent. Elle perdit quelques précieuses secondes à faire tourner la clé dans la serrure de la porte de derrière, avant de réaliser que celle-ci n’était pas verrouillée. Sasha était encore en train de faire sa ronde avant d'aller dormir quand elle avait crié.

- 'Chier de PUTAIN de MERDE ! jura-t-elle, fiévreuse.

Elle flanqua un coup de pied dans la porte, l'ouvrant avec une telle force qu’elle manqua la dégonder, ses phalanges blanchies serrées autour de ses clés inutiles. Elle resta frappée de stupeur le temps d'assimiler le tableau qui se déroulait sous ses yeux. Sasha, affalée par terre et visiblement bouleversée, se cramponnait à Simon, agenouillé à côté d'elle. Tous deux fixaient la porte d'entrée de l’autre côté de la pièce, dont la poignée tournait dans le vide. La rouquine paraissait dans une détresse telle qu'elle ne l'avait jamais vue, à la limite de l'hystérie. Son esprit en tira immédiatement une seule et unique conclusion, effrayante : on attaquait la maison, et sa chérie était en première ligne.
 
Depuis tout ce temps, Sasha portait le reste de la famille sur ses épaules. C'est elle qui avait le mieux supporté tous les chagrins, les peines et les inquiétudes, les attaques, l'enlèvement de Simon et tout le reste. C'est elle qui avait rassuré, aimé et choyé Effie à tout instant de sa vie ces derniers mois. Son roc dans la tempête, qui lui donnait goût à avancer. Qui atténuait ses peurs. Qui lui faisait espérer d'avoir un jour des enfants. Et aujourd'hui, cette fille qu'elle avait fini par épouser laissait sa propre fatigue et sa peur apparaître au grand jour, craquant finalement sous la pression en voyant qu'on essayait de venir leur faire du mal jusque chez eux.
 
Effie décida que c'était son tour, l’occasion de prendre le relais, le moment ou jamais de faire sa part du boulot. Elle n'était plus une enfant. Elle ne pouvait plus passer sur Anthémis sa frustration d'avoir été abandonnée, et laisser à sa compagne le soin d'être adulte pendant ce temps. Elle expira bruyamment et commença à avancer, dépassant les deux autres toujours à terre, qui s'aperçurent enfin de sa présence. Elle ne s'arrêta pas, confiante en Simon pour qu'il s'occupe de Sasha pour le moment. Sa colère monta à chaque mètre franchi, menaçant de rompre les digues. C'était une vieille amie dont elle connaissait bien les caprices, un aspect de sa personnalité que son père adoptif avait taché de l'aider à maîtriser. Elle serra les dents, ne tenant plus la bride à son courroux que d'une seule main. Bon sang, ils ne pourraient donc jamais profiter de plus de quelques jours de paix à la fois ?! S'ajoutait à cela l'indignation de voir qu'on osait violer son sanctuaire, l'endroit sacré où elle avait renoué avec le seul autre De Windt encore en vie des années après l'avoir perdu, le lieu où elle pouvait croire en sa reconstruction. Elle vit rouge.
 
Personne.
 
N'envahirait.
 
Sa.
 
Maison.
 
Elle soupesa brièvement le trousseau de clés dans sa main. Ça ferait l’affaire. Gemini lui avait appris à frapper pour faire mal, avec ou sans arme. Personne ne la ferait jamais se cacher et trembler de peur quand elle était ici. Elle rejetait cette idée en bloc, de toutes les fibres de son être. Elle avança tout droit pour aller se porter au devant de l’intrus et le confronter de plein fouet. Obnubilée par sa fureur, elle ne prêta aucune attention aux différentes voix qui s'élevèrent, pas même celle de son frère affolé. Pas le temps. Là tout de suite, il y en a un qui allait PAYER.
Simon de Windt
Simon de Windt
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Posté le 27/01/2022 à 16:23:42. Dernière édition le 27/01/2022 à 17:36:58 

Quelle soirée… ! Pour une fois, Effie et Anthémis s’étaient plutôt bien entendues, échangeant des verres sans arrière-pensées autour d’une table. Visiblement, tous trois avaient besoin de s’évader, lui le premier. Il avaient bu aux démons de chacun d’entre eux, et Simon ne se rappelait que vaguement de la manière dont ils étaient rentrés à la maison ensuite, bien plus tard dans la nuit. Il s’était réveillé dans un des fauteuils du rez-de-chaussée quand Sasha avait ouvert les volets, engoncé dans des vêtements qu’il pouvait sentir lui coller à la peau. Sa tête pleine de coton était perchée au sommet d’un corps courbaturé qui lui paraissait être celui d’un autre, et l’envie de s’immerger entièrement dans de l’eau chaude l’avait taraudé dès ses premiers instants de lucidité douloureuse. Quand il avait enfin pu satisfaire son désir d’ablutions, le bain l’avait plongé dans un état de bien-être auquel Anthémis n'était certainement pas étrangère. Cette fois, l'initiative d'un moment tous les deux avait été de lui, et son amie avait répondu à son invitation avec plaisir. Et lorsque Sasha les avait accidentellement surpris ensemble, le tact absolument admirable dont elle avait fait preuve l'avait plus que rassuré, tout comme de la voir traiter la chose avec un tel naturel. La vie reprenait son cours au Toymaker, pour une fois sans le moindre incident qui se profilait à l’horizon.
 
Ce soir-là, Anthémis s'était plainte de ses douleurs au ventre pour la première fois devant lui. Il lui avait fourni tout le réconfort possible dans la mesure de ses maigres moyens, sans se formaliser du ton brusque qu’elle avait employé, conscient qu’elle avait les nerfs à fleur de peau dans ce moment délicat. Au moins, simplement lui porter attention avait déjà eu l’air de la soulager, dans une moindre mesure. Il avait rapidement cédé à l’appel des bras de Morphée ; enroulé autour d'elle, il s’était étonné de trouver son lit toujours aussi mou après ses deux mois passés à coucher en pleine nature, juste avant de sombrer.

Quand il entendit les coups, il se crut tout d’abord encore plongé dans son rêve, sans réaliser qu'il ne dormait déjà plus tout à fait.
 
- EFFIIIIIIIIIIIIIIE !
 
Juste après, le cri strident venu de l'étage du dessous l'arracha brutalement à son repos. Il se redressa immédiatement dans son lit, hébété. Il vit Anthémis, déjà réveillée et assise dans son vieux fauteuil près du bureau, vêtue de la vieille chemise qu'elle lui avait volé pour passer la nuit, la bouteille d’eau chaude pressée contre le ventre. Elle buvait dans un gobelet, apparemment incapable de trouver le sommeil. Elle n'avait évidemment rien entendu du vacarme, et son visage aux traits tirés était détendu tandis qu’elle profitait de ce moment de répit. Dans un de ces instants de clarté qui surviennent parfois dans les moments incongrus, il nota qu'il pouvait distinguer chacune des imperfections du gobelet qu'elle tenait entre ses mains malgré la faible lumière de la chambre. La réalité le rattrapa tambour battant.
 
- Mmhghncrié… Sasha ?! bafouilla-t-il.
 
La blonde le fixait, mais elle ne bougea pas. Un réflexe stupide le fit partir à la recherche de ses bottes, et il en enfila une avant de prendre conscience de la futilité de son geste et d’envoyer tout balader. Il fonça dans l'escalier sans prendre le temps de voir si Anthémis avait compris qu’il se passait quelque chose, dévalant les marches avec une boule d'angoisse qui lui bloquait la gorge. La rouquine était là, assise par terre dans ses habits de nuit, toute tremblante. Il se précipita à ses côtés, s'écorchant les genoux en se laissant tomber sur le parquet. Elle se cramponna à lui de toutes ses forces, qui n'étaient pas des moindres, imprimant la marque de ses doigts dans la chair de son bras.

- Помогите! Il y a... враг! Il veut entrer. Il a des armes ! dit-elle, la frayeur faisant brutalement ressortir son accent qui s'était estompé au fil des mois passés ici.
 
Elle avait déjà vécu plusieurs attaques et pillages de la ville, se barricadant à l’intérieur pendant que le chaos régnait dans les rues. Il ne l'avait pourtant jamais vue effrayée comme cela, elle qui était toujours si solide. La fatigue qu'il lut dans les yeux de la rouquine ne le rassura guère. Elle était à bout de nerfs. Depuis combien de temps portait-elle leur petit monde à bouts de bras ? La culpabilité pointa le bout de son nez en catimini. Simon serra cette jeune femme si maternelle contre lui avec un peu plus de force, déterminé à faire barrage de son corps pour la protéger si besoin. Sa propre peur le disputa à l'indignation. Qui osait la mettre dans un état pareil ?!

Il leva les yeux vers l’escalier, espérant qu’Anthémis ne tarderait pas à descendre pour les rejoindre. Il serait rassuré de la savoir avec lui, capable de dérouiller n’importe qui ou presque. Elle était bien là, plantée au milieu de l’escalier, les mains sur la rampe et les sourcils froncés. Il lui résuma la situation en quelques mots dès qu’il capta son regard, tout en signant de sa main libre. Il était fébrile.
 
- Il y a quelqu’un là devant. Inconnu armé.
 
Elle jeta un coup d’œil à la porte. Son visage arbora une expression qu’il ne lui avait jamais vue, plutôt effrayante, et elle remonta aussi sec, probablement pour aller chercher ses armes restées dans la chambre. Se savoir repéré et entendre remuer à l'intérieur de la maison sembla exciter l'intrus. Une voix menaçante retentit pour les enjoindre à ouvrir. Et puis quoi encore ?! C'était un son impérieux, privé de toute patience. Le cœur de Simon battit à toute allure. Si un égorgeur devait avoir une voix, hé bien, c'était celle-là ! Même l'épaisse porte de chêne qui les séparait de leur assiégeant lui parut soudain à peine assez solide.
 
Il se demandait combien de temps Anthémis allait mettre à revenir, quand il remarqua que la poignée tournait toute seule dans le vide. Hypnotisé par ce détail terrifiant, il n'entendit même pas la porte de derrière s'ouvrir avec fracas dans son dos. Ce n'est que lorsque Effie les dépassa qu'il vit qu'elle était enfin là elle aussi, mais son soulagement de voir les renforts arriver fut de courte durée. Elle se dirigea droit vers la porte d'entrée, les cheveux doublant bizarrement de volume comme à chaque fois qu’elle était en colère. Elle tenait quelque chose de métallique dans la main droite. Simon la vit avec horreur tendre le bras pour retirer le loquet.
 
- Qu'est ce que tu fais ?! Arrête ! cria-t-il à sa sœur.
Simon de Windt
Simon de Windt
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Posté le 28/01/2022 à 22:53:50. Dernière édition le 29/01/2022 à 13:57:07 

Effie ouvrit la porte à la volée. Elle arma son bras en arrière pour envoyer un de ces crochets dont elle avait le secret, préparant déjà une bordée d'injures terribles pour l'accompagner. Après sa surprise et sa peur, Simon reprit courage en voyant sa sœur rayonner d'une aura belliqueuse. L'intrus ne savait sûrement pas à qui il avait affaire. Il n'avait pas la moindre chance. Effie avait servi dans l'armée, elle avait fait la guerre… elle allait n'en faire qu'une bouchée !
 
Mais…
 
La brune à la fureur explosive s'arrêta net, baissa le poing et laissa sa voix s'éteindre au milieu d'un juron imagé. L'inconnu fit enfin son entrée. Il correspondait diablement bien à l'image que Simon s'en était faite rien qu’au son de sa voix. Pour commencer, il dut quasiment se baisser pour passer la porte. La tête coiffée d'un capuchon sinistre, seules les poignées d'un sabre et d'une paire de dagues dépassaient des pans de son grand manteau brun, et on ne distinguait autrement pas grand-chose des vêtements en-dessous. Effie resta bêtement plantée devant lui. Il la dépassait sans problème, alors même qu'elle était redressée de toute sa hauteur. L'immense silhouette sombre se pencha sur elle. Sasha enfonça encore un peu plus ses doigts dans le bras de Simon, et appela son épouse d'une petite voix.
 
L'homme rejeta son capuchon en arrière, révélant un faciès sévère parcouru de cicatrices. Ses cheveux poivre et sel lui recouvraient en partie la figure, et une courte barbe sombre striée de gris lui mangeait les joues. Le plus marquant était ses yeux gris et froids, durs comme la pierre. La faible lueur à l'intérieur de la pièce accentuait les angles de son visage. Il semblait calme mais gardait les mâchoires serrées, et ses narines frémissantes, qui rappelèrent à Simon les naseaux d'un taureau énervé, témoignaient du bref courroux qu'il avait laissé éclater en voyant qu'on lui refusait l'entrée. Doucement, il leva une main énorme vers Effie, s'arrêtant juste avant de toucher son visage. La brune braqua son regard d'un vert trop vif pour être naturel sur lui, bien en face, menton levé. Il la dévisagea avec une intensité à faire peur, tendu, comme s’il voulait graver ses traits dans sa mémoire.
 
S’il attendait une réaction, il fut servi. Effie le frappa avec une violence inouïe, lui envoyant une gifle, puis une autre, et encore une autre, en une succession de claques retentissantes. L’une des clés du trousseau griffa sa joue mais il ne bougea pas, encaissant les coups sans broncher. L’instant d’après, la grande brune en proie à une foule de sentiments contradictoires hoquetait sans pouvoir s’arrêter et s'accrochait au cou de l'homme. Troublé, il manqua basculer sous la fougue de la jeune femme. Il avait l'air d'avoir voulu dire quelque chose, accompagner son arrivée d'une tirade inspirée peut-être, mais Effie ne lui en avait pas laissé le temps. Il sembla tout aussi satisfait d'avoir à se passer de mots, et il referma finalement ses bras épais sur la jeune femme secouée de sanglots incontrôlables. Son profil digne d'un bagnard endurci fondit sous les assauts de la brune, occupée à couvrir ses joues et sa barbe de baisers. Il éclata d’un rire rude qui avait un on-ne-sait-quoi de sinistre ; le problème était peut-être d’entendre ce bruit joyeux sortir de la bouche d’un tel gaillard.
 
Simon était bien trop secoué pour faire le lien à cet instant précis, sa main suppliciée à nouveau broyée dans celle de Sasha. On entendit de drôles de sons étouffés qui venaient de la rue, et une femme au crâne rasé, le visage halluciné, apparut à son tour. Petite et robuste, elle traînait Anthémis avec elle, la portant à moitié. Un long couteau était passé à sa ceinture. Apparemment, une rencontre aussi rude qu'imprévue avait eu lieu dehors. Sa captive bougeait à peine, à bout de souffle, empourprée et ahurie.
 
- Regarde ce que j'ai trouvé ! s'exclama l'inconnue d'une voix rauque en s'adressant à l'homme. Elle souleva la petite blonde par les aisselles pour la brandir fièrement devant elle. Elle essayait de faire le tour pour te prendre à revers ! J’l’ai croisée… j'ai failli… Bordel !
 
Émue, elle écrasa Anthémis contre sa poitrine de toutes ses forces, manquant l'étouffer. La blonde se laissa faire avec un plaisir tout aussi manifeste, enserrant le cou de la femme en marmonnant quelques syllabes de sa voix inapte. Simon n'en crut pas ses oreilles ; il savait pertinemment que son amie détestait par-dessus tout qu'on l'entende essayer de parler. Ces deux-là étaient indubitablement proches, plus proches encore qu’Anthémis et lui-même, le seul sur Liberty à connaître intimement la jeune sourde, du moins à sa connaissance. Son esprit s’agita furieusement pour tenter de donner un sens à tout ceci, butant sottement sur l'écart entre les deux femmes.

« Mais… elle a l’âge d’être sa… ? »
 
Il fut soudain pris de vertige. Il avait l’impression de sombrer dans l'absurdité la plus totale. Il se cramponna à la pauvre Sasha pour l'heure encore plus déroutée que lui, convaincu qu'il craquerait à la seconde où il arrêterait de se poser en protecteur. Pendant ce temps, Effie était toujours noyée dans l'étreinte du géant, complètement absorbée par sa barbe et ses cheveux qu'elle touchait comme si c’était de l’or. Anthémis et la femme au crâne rasé -elles étaient bâties sur le même modèle, comme Simon finit enfin par le remarquer- tenaient un conciliabule à voix basse, ou plutôt par signes interposés, lisant directement sur les mains l’une de l’autre. Perdus devant ces couples étranges qui se répandaient en effusions de joie, le duo de laissés-pour-compte échangea un regard consterné. Sasha déglutit puis enfouit son visage contre lui, épuisée par ses émotions, et il la berça doucement, priant pour qu’Effie sorte rapidement de sa transe et revienne s’occuper d’eux. Au moins, personne n'avait l’air en danger, finalement…
 
- Est-ce quelqu'un veut bien nous expliquer ce qu'il se passe, bon dieu ? gronda-t-il d'une voix qu'il s'efforça de ne pas laisser trembler.
"Luca Bacci"
"Luca Bacci"
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Posté le 31/01/2022 à 12:08:44. Dernière édition le 01/02/2022 à 01:06:47 

On ne lui avait pas menti. Les « De Windt » vivaient ici, un frère et une sœur, accompagnés d’une rouquine bosseuse et d’une petite sourde aux cheveux blonds, dans laquelle il n’avait eu aucun mal à reconnaître Anthémis… Tout le reste s’était facilement recoupé. Les Hollandais, dont il maudissait auparavant la mollesse, s’étaient avérés faciles à vivre et peu regardants sur les nouvelles recrues.

Personne n'avait reconnu Gemini.

Ils l’avaient accepté parmi d’autres gaillards sans se poser de questions, du moment qu’il souhaitait travailler et présentait le bon document. Que ses papiers soient falsifiés semblait avoir échappé à la majorité de ceux qui l’avaient contrôlé, et un pot-de-vin généreux avait convaincu le seul fonctionnaire des douanes à l’avoir questionné. Un minimum de discrétion était de mise : impossible de dire qui avait retenu quels griefs contre lui. Il lui faudrait enquêter un peu, à sa manière. Les gens de confiance se comptaient sur les doigts d'une main pour lui, Effie exceptée.

Il s'était assuré de l'identité d'Anthémis au premier coup d’œil. La drôlesse s’était fait fort de monter les échelons de l’armée locale, commençant à se faire connaître en ville. Personne n’avait semblé soupçonner quoi que ce soit quant à ses véritables allégeances, la prenant pour une énième voyageuse en quête de gloire ou de fortune. Il avait suffi de fouiller un peu pour découvrir où elle habitait, et avec qui. Entendre de vive voix le nom espéré avait fait bondir son vieux cœur, au point qu’il l’avait cru prêt à lui faire défaut. « Euphemia », elle aussi membre de l'armée batave, qui s'était illustrée pendant quelques batailles et escarmouches, notamment contre les pirates… Étrange, ça. Mais il ne connaissait qu’une fille de ce nom, et la coïncidence aurait été bien trop grosse. Il avait mis longtemps à se décider, et quand il s’était lancé, l’impatience l’avait submergé devant la porte solidement verrouillée. Il s’était attendu à retrouver une Effie aguerrie et cultivant le secret, il l’avait vue entourée d’une famille et confortablement installée chez elle.
 
Elle était enfin là devant lui, une grande brune sèche à la crinière en bataille, le visage anguleux. Une jeune femme tout à fait normale en somme, du moins en apparence. La dernière fois qu'il l'avait vue, elle était encore cette créature malingre et verdâtre qui avait pris l’habitude de le coller partout. Il devait une fière chandelle à quiconque l’avait débarrassée de ce mauvais sort, et il était convaincu que nulle autre que Faye y était pour quelque chose. Il devrait songer à remercier la galloise comme il se doit, si elle était bien responsable de ce miracle. Elle aussi lui avait manqué, et il songea brièvement à ce qu’il était advenu de ses vieux compagnons d’armes. Il les savait encore actifs, placés sous l’égide de Red Frag. La tentation de les contacter ensuite était grande. Sans doute lui réserveraient-ils bon accueil malgré son départ soudain, un an plus tôt.
 
Son Effie n'arrêtait pas de parler pendant que tout le monde se remettait péniblement de ses émotions. Il la dévisagea, reconnaissant dans la jeune femme énergique, qui gesticulait sur place dans son excitation, l’adolescente qu’il avait quittée. Elle se précipita sur le couple recroquevillé par terre, agrippant et tirant sur le bras du jeune homme qui avait l'air au bord de la syncope. Son visage atrocement brûlé se tordait d’étrange façon sous le mélange d’émotions qui l’agitait probablement. La rouquine, elle, paraissait trop fatiguée pour protester, mais pas suffisamment pour ne pas reprendre contenance et dissimuler son épuisement derrière une façade stoïque. Derrière tout ce beau monde, dans un coin de la pièce, Tulip et sa fille étaient occupées à leurs propres retrouvailles. Effie pointa le garçon du doigt.
 
- C'est mon frère ! piailla-t-elle.
 
Elle s'arrêta, se calmant juste le temps d’aider les deux autres à se relever. Le garçon n’avait chaussé qu’une botte, et il rougit quand il vit Gemini le remarquer. Il recula un peu, et Effie s’interposa comme pour le protéger. Il était aussi grand qu'elle, aussi blond qu’elle était brune, mais leurs visages possédaient les mêmes angles marqués et un air de famille incontestable.
 
- Mon vrai frère ! Mon frère JUMEAU. Il s’appelle Simon. C’est dingue, mais… c’est… il… c'est une longue histoire. Et elle…
 
Elle prit les mains de l’autre fille dans les siennes. Un éclat d’or brillait à leurs doigts respectifs.
 
- C'est Sasha. C'est ma femme, papa.
 
Il avait déjà noté la présence d’une alliance au doigt de sa fille, sans faire de commentaire. Il était parti pendant plus d'un an, après tout. La rouquine se cramponna à Effie.
 
- Bonsoir, dit-elle d’une voix faible mais résolue, allant jusqu’à esquisser un semblant de révérence en pinçant sa longue chemise de nuit.
 
Il reconnut les yeux bleus dont il avait croisé le regard à travers le panneau coulissant, dans la porte. C’était elle qui était à l’origine de ce vent de panique qui avait secoué la maison, étant bien évidemment incapable de le reconnaître. Il l’examina avec sévérité. Il reconnut le physique solide d’une fille de la campagne habituée au labeur. Les hanches larges, les cheveux longs et épais d’un roux cuivré et le teint constellé de taches de rousseur, elle était jolie comme un cœur bien qu’elle soit pour le moment affreusement pâle. Elle soutint son regard, fronçant les sourcils sous l’inspection. Elle s’accorda une moue réprobatrice et rejeta ses cheveux en arrière en redressant le menton. Qu’on ne s’y trompe pas, c’est lui qui était jaugé par elle, et non l'inverse. Elle lui tendit résolument la main. Il la serra avec délicatesse, faisant disparaître ses doigts menus dans son énorme pogne. La fermeté qu'il décela en elle le conquit plus encore que tout le reste.
 
- Enchanté… Sasha.
 
Effie rayonnait. La rouquine lâcha la main de son beau-père et agrippa la taille de son épouse d’un geste possessif. Le jeune homme avança à son tour pour se poster aux côtés de sa sœur, silencieux mais déterminé lui aussi, et Effie saisit sa main. Gemini le regarda à nouveau ; il nota son œil mort coincé entre ses paupières perpétuellement plissées, puis sa main droite vraisemblablement brisée et réparée récemment. La peau était striée de fines cicatrices là où les os l’avaient déchirée. Il était aussi grand et sec qu’Effie, et la même musculature commençait à se dessiner sur ses bras et ses jambes. Lui non plus n’avait plus l’air d’avoir peur, et sa figure n’exprimait plus que le désarroi et une multitude de questions muettes. Gemini observa son environnement, remarquant pour la première fois l’atelier, les outils et les rayonnages pour le moment vidés des jeux et des jouets qu’on lui avait dit être fabriqués et vendus ici. C’était une belle maison, coquette et douce. Un nid douillet. Rien à voir avec une planque ou un repaire de fripouilles.
 
Les présentations étaient faites. Le père et la fille revinrent se consacrer l’un à l’autre, se détaillant une fois de plus des pieds à la tête. Effie se dégagea doucement des bras de son aimée, lâcha la main de son frère et vint enlacer son père par la taille, le gratifiant d’une étreinte plus douce et plus calme que la précédente. Gemini apprécia sa force nouvelle, déjà persuadé qu’elle était maintenant capable de lui faire craquer une ou deux côtes s’il lui en venait l’envie. Il se pencha, saisit Effie par les épaules et posa son front sur le sien. Elle dégageait le même parfum sauvage que dans ses souvenirs.
 
- Ça fait du bien de te revoir, papa, dit la jeune femme d’une voix enrouée.
 
Elle avait l’air repartie pour pleurer d’un instant à l’autre. Lui sentit ses épaules s’alléger d’un poids considérable, et tout lui parut soudain beaucoup plus clair et net.
 
- Pas autant qu’à moi, ma fille.
Simon de Windt
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Posté le 01/02/2022 à 18:58:44. Dernière édition le 03/02/2022 à 11:58:30 

- C'est qui, elle ? demanda grossièrement Effie, l'index pointé sur la compagne de Gemini. Comment elle connaît la naine ?
 
Anthémis la foudroya, farouchement campée devant la femme au crâne rasé. Elle plaça sa main à l’horizontale au niveau de sa taille, paume vers le haut, effectuant un geste énergique dont Simon reconnut instantanément la signification.
 
- C'est sa mère, répondit-il spontanément à la place de l'inconnue, qui avait à peine eu le temps d'ouvrir la bouche.
 
L'intéressée sourit de toutes ses dents, dont quelques-unes étaient manquantes. Médusé en réalisant ce qu'il venait lui-même de dire, Simon fixa Anthémis qui lui retourna un regard d'excuse, n'ayant probablement jamais imaginé lui faire rencontrer sa mère ainsi. La ressemblance lui sautait maintenant aux yeux, entre leur taille similaire, leur même carrure solide et les traits de leur visage arrondi.
 
- Tout à fait. C'est moi qui l'ait faite ! Avec l’aide d’une queue, je le concède volontiers. Personne me connaît ici, alors appelez-moi directement Tulip, dit-elle en saluant nonchalamment l'assistance, passant ensuite les pouces dans sa ceinture. Elle avait beau être très petite, elle dégageait une aura d'assurance phénoménale.
 
La vulgarité de cette répartie envoyée avec un naturel désarmant leur coupa l'herbe sous le pied à tous, Gemini excepté, qui se contenta de grogner d’exaspération. Effie éclata de rire une fois la stupéfaction passée, déjà conquise. Simon, en revanche, n’en menait toujours pas large. Il frémit en sentant le regard du grand homme s'attarder à nouveau sur lui, et il en comprit rapidement la raison. Tout comme lui, il avait vu et interprété le signe d'Anthémis, exprimé dans un langage en principe secret. Le colosse allait-il s'imaginer qu'il fricotait avec leur secte, ou peu importe comment ils s'appelaient entre eux ?
 
Le franc-parler inattendu de Tulip avait largement contribué à détendre l’atmosphère. Elle posa une main ferme sur l’épaule de sa fille, qui bombait le torse près d’elle. Elle scruta intensément chacun des trois jeunes gens, la brune en tête. On n'aurait pas pu décoller Sasha d'Effie avec un marteau et un burin. Gemini, lui, continuait de couver sa fille chérie des yeux. Quant à Simon, il se battait furieusement pour cacher sa trouille. Au moins, une étrangère sur les deux lui paraissait sympathique.
 
Le jeune homme s'éclaircit la gorge, et proposa ce qui lui paraissait le plus adapté étant donné les circonstances, sa réponse universelle aux tracas.
 
- Quelqu'un a faim, ou soif…?
 
 
***
 
 
Ils étaient serrés tous les six les uns contre les autres autour de la vieille table du petit-déjeuner, dans le coin réservé à la cuisine. Effie et Simon avaient insisté pour que Sasha se repose, lui interdisant de s'occuper de quoi que ce soit. Ils avaient apporté de quoi se restaurer et quelques bougies pour s'éclairer, les mettant là où il restait un peu de place, entre les plats et les couverts disposés sur la table. Simon grignotait mollement du pain et du fromage dans une assiette ébréchée posée sur ses genoux. Anthémis, assise près de lui, picorait tour à tour dans l’assiette de son voisin et dans celle de sa mère. Tulip mangeait et buvait de bon cœur. Effie s’était préparé une assiette bien garnie et une immense pinte de cidre, et partageait le tout avec Sasha. La rouquine était appuyée de tout son poids contre sa femme, aux portes du sommeil, et n’avait quasiment pas touché à ce qu’on lui avait proposé. Effie ne cessait de lui caresser la main. Gemini, lui, ne mangeait ni ne buvait rien pour le moment, régulièrement fasciné par sa fille adoptive, toujours ébahi de la découvrir en adulte.
 
- Tu connais nos signes ? finit par demander le colosse à Simon avec une fausse amabilité. Je t’ai vu lire le geste d’Anthémis. C’est elle qui t’a appris ?
 
- Oui, monsieur.
 
Sa voix lui mettait la chair de poule. On sentait la raideur en dessous, la brusquerie même, ou ce qui y ressemblait en tout cas. Par bonheur, il n'était assis ni à côté, ni tout à fait en face du père d'Effie. Sa sœur puis Sasha les séparaient, dans cet ordre. Ensuite venait Anthémis, puis sa mère, et enfin le cercle était complet. Le contraste entre l’immense gaillard et la petite femme au crâne rasé assise juste à côté avait quelque chose de comique, mais Simon n’avait pas particulièrement envie d’en rire.
 
- "Monsieur"...! C’est toi, le maître artisan. On m’a dit que ton nom était De Windt ?
 
- C'est exact. C’est bien notre nom, à Effie et à moi, répondit-il en accentuant légèrement le « notre ». Et à Sasha aussi, maintenant.
 
- Famille noble ?
 
- Oui.
 
- Je comprends mieux la politesse. Et les manières.
 
Simon fut piqué au vif.
 
- Il n'y a plus grand-chose de noble dans nos vies à Effie et à moi depuis longtemps, monsieur. En parlant de politesse, vous auriez pu venir en journée, vous savez. Vous n'aviez nul besoin de faire mourir de peur votre belle-fille en pleine nuit.
 
Gemini haussa un sourcil devant l'insolence. Effie sourit de toutes ses dents. Anthémis se mordit la lèvre, imitée par sa mère. Sasha ronfla doucement.
 
- Je vois subitement mieux l’air de famille, lui rétorqua le colosse avec une grimace. Je penserai à prévenir le voisinage la prochaine fois, mon garçon. D’ailleurs, je compte sur toi pour me rédiger une belle pancarte à me passer autour du cou : « Ancien pirate », écrit en grosses lettres. On aura tout le loisir de briser la glace quand on se balancera ensemble dans des cages en place publique.
 
- Ça va, arrête ton numéro, espèce de babouin ! l’interrompit Tulip, secrètement heureuse de l’asticoter en public. Ça fait des jours qu'on se terre comme des cafards pendant qu'il trépigne pour te retrouver, ma grande, dit-elle à Effie. J'ai cru qu'il allait me rendre dingue. Vivement que les autres prennent le relais.
 
- Les autres ? Vous êtes pas venus seuls ? demanda Effie, curieuse.
 
- Non, répondit laconiquement son père.
 
- Tu as prévenu les pirates ?!
 
- Pas encore.
 
- Même pas tante Anna, et Faye ? questionna-t-elle, perplexe. Je peux le faire pour toi…
 
- Non. On reparlera de ça plus tard, Effie. Je ne suis plus ici pour les mêmes raisons qu’avant. J’aurai grand besoin de toi -de vous tous- pour rattraper le temps perdu. Liberty a forcément changé en mon absence, et je dois me tenir au courant avant de foncer bille en tête.
 
Gemini refusa d’en dire plus pour le moment, s'intéressant à un saucisson qu'il entreprit de couper en tranches grossières. Quelques minutes de calme passèrent, où chacun but et mangea en silence. La nuit était calme et silencieuse dehors, il était suffisamment tard pour que même les fêtards songent à rentrer chez eux. Tulip croisa le regard de Simon et se mit à le considérer d'un air appréciateur, lui adressant un clin d’œil. Elle donna du coude dans les côtes de sa fille, et signa quelque chose à son intention dans des termes parfaitement inconnus du jeune homme, sans doute un dialecte gestuel qui leur était propre. Anthémis gloussa et répondit rapidement quelque chose, rapprochant sa chaise du jeune homme par saccades. Effie n’avait rien remarqué, absorbée par Sasha qui ne cessait de piquer du nez contre elle.
 
- La petite a vraiment l'air épuisée, fit remarquer Tulip. Mettez-la au pieu, ou elle va finir la tête dans son assiette.
 
- Je veux rester, déclara la rouquine d’un ton ferme, les yeux bouffis. Je ne veux pas dormir.
 
- Ben tiens. Fais voir ton bras, ma belle.
 
Sasha s'exécuta, et Tulip lui tâta le pouls avec l’assurance d’un docteur, faisant la moue.
 
- T’es toute molle.
 
Elle sortit un paquet de feuilles roulées en boule d'une de ses poches. L’objet dégageait un parfum épicé très agréable, qui démangeait les narines.
 
- Tiens, mâche ça, ça te donnera un bon coup de fouet.
 
Sasha mastiqua lentement les feuilles après les avoir reniflées avec précaution. L'effet ne tarda pas à se faire sentir, le visage de la jeune femme retrouvant vite son éclat, ses yeux à nouveau grands ouverts. Elle dit quelque chose dans sa langue natale, probablement un juron, cachant sa bouche derrière sa main de surprise. Simon put distinctement sentir l'odeur piquante de son haleine flotter jusqu'à lui. Tulip siffla entre ses dents.
 
- Mais… elle est russe ! T'es allée la chercher loin, celle-là !
 
- Vous n'avez pas idée, madame, approuva Simon. Excusez-moi, mais auriez-vous d'autres de ces feuilles…? J'en veux bien aussi, si ça ne vous fait rien.
 
Elle lui sourit, lui tendant à son tour un de ces petits paquets de végétaux aux propriétés énergisantes. Quand il mordit dedans, une fraîcheur persistante lui envahit la bouche, se propageant par son nez jusque dans ses sinus, et enfin dans son cerveau. Il fut pris d’une envie soudaine d’éternuer, qui se mua en une sensation de chaleur diffuse et des fourmillements dans le bout de ses doigts. Sous la table, Anthémis, qui suivait avec attention le moindre échange impliquant sa mère, posa une main autoritaire et réconfortante sur sa cuisse.
 
Il souffla, exhalant une haleine chargée de senteurs épicées. Les feuilles chassèrent sa fatigue, et ravivèrent en même temps sa nervosité. Ce 1er février, les jumeaux De Windt fêtaient leur dix-huitième anniversaire, et cette année s'annonçait peut-être encore plus étrange que la précédente.

Qu'allait-il donc se passer, maintenant ?
Simon de Windt
Simon de Windt
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Posté le 05/02/2022 à 14:26:46. Dernière édition le 07/02/2022 à 15:49:15 

Allongés sur le dos côte à côte, parmi le monceau de coussins étalés dans la petite chambre du deuxième étage, les jumeaux profitaient d'un moment d'intimité fraternelle. Simon se remémora avec nostalgie leurs séances de lecture, quand il restait éveillé pendant parfois des nuits entières pour lire des histoires à sa sœur. Elle avait été la plus avide des spectatrices alors qu'elle peinait encore à apprendre ses lettres, se reposant sur lui pour découvrir les merveilles cachées dans les livres de contes pour enfants. Cela s'était un peu perdu avec l'arrivée de Sasha et plus encore avec celle d'Anthémis, et il se fit la promesse de faire revivre la tradition un jour prochain. Il y inclurait sa belle-sœur avec plaisir, mais il doutait que ça intéresse beaucoup la petite blonde si pragmatique.
 
Effie faisait tourner sans relâche le bracelet emberlificoté autour de son poignet dans la lumière, fascinée. L’amulette offerte par Faye à l'occasion de leurs dix-huit ans envoyait des reflets miroitants sur les murs, qui semblaient presque vivants, s'accordant par instants avec le vert trop vif des yeux de la brune. Simon portait la sienne en pendentif, la laissant à l'abri sous sa chemise. Il était persuadé que l'objet avait réellement des pouvoirs magiques, mais même si ce n'était pas le cas, il refuserait catégoriquement de l'enlever.
 
Sasha s'occupait de ses plantes chéries dans la cour, tâche qu'elle effectuait généralement seule ; ses fleurs éclatantes de santé étaient sa joie, sa fierté et son refuge. Il avait été fermement décidé que la rouquine ne ferait rien de trop important cette semaine, et elle s'était pliée à cette décision après une longue bataille pendant laquelle les jumeaux avaient dû joindre leurs forces, et qui les avait laissés sur les rotules. Anthémis était probablement encore avec sa mère, Gemini et les autres, après s'être éclipsée au petit matin, son paquetage sur le dos et sa hachette au côté. Simon n'avait eu que le temps de la saluer avant de la voir franchir le pas de la porte. C'était la plus jeune du groupe, de loin, et elle travaillait dur pour ne pas perdre la face auprès de ses camarades plus âgés. C'était comme si elle avait encore quelque chose à prouver.
 
Une longue discussion venait tout juste de s'achever, lors de laquelle les jumeaux avait débattu de si oui ou non il y avait anguille sous roche à propos de Gemini et Faye. Effie avançait force arguments en faveur de cette théorie, s’appuyant savamment sur les baisers dont ils avaient été témoins tous les deux, et du départ de sa tante, bien plus tard que prévu. Elle croyait dur comme fer qu'elle ne tarderait pas à appeler la belle galloise « maman », et l'idée la rendait folle d'excitation.

Ils avaient ensuite déjeuné ensemble dans la chambre sans se soucier que leur repas comporte une quantité raisonnable de légumes, à la grande horreur de Sasha qui avait préféré laisser ces brutes faire ripaille de leur côté pour cette fois. Brochettes et carottes rôties dans la graisse, rillettes, pain grillé, fromage et miel, le tout arrosé de bière, les avaient laissés largement repus. Les reliefs de leur repas gisaient maintenant sur un plateau posé par terre, et l'heure de la sieste approchait.
 
Ils parlèrent en même temps.
 
- Effie…
 
- Simon…
 
- Toi d'abord, ordonna la brune en le pointant de l'index.
 
- Que nenni madame. J'insiste.
 
- Oh, messire !
 
Elle singea une révérence, reprenant son sérieux pour parler, puis elle s'installa plus près de lui. Quand elle cherchait ainsi le contact, épaule contre épaule en l'occurrence, Simon savait qu'elle s'apprêtait à aborder un sujet important.
 
- Dis-moi, Eff.
 
- Je sais pas quoi penser du retour de mon père, lui avoua-t-elle de but en blanc.
 
- Pas étonnant, répondit-il, soulagé qu'elle aborde elle-même le sujet. Il est parti pendant plus d'un an sans nouvelles. C'est normal que tu sois déconcertée.
 
- J'ai espéré le revoir tous les jours ou presque, que j'ouvre la porte et qu'il soit là, devant moi… et c'est finalement arrivé. J'étais heureuse ! Si heureuse ! Et voir Faye aussi contente, c'est encore mieux, et Anna aussi ! Mais il débarque avec tous ces gens, et des projets, et des ordres, et…
 
- …tu te demandes où est-ce qu'on se place, nous, dans tout ça. C'est ça ?
 
- Oui. C'est ça. Est-ce qu'il est vraiment revenu pour moi, au final…?
 
- Pour moi, ça ne fait aucun doute. Ça crève les yeux qu'il t'aime. Il ficherait la trouille à n'importe qui, et toi, tu le rends doux comme un agneau. Il ne pouvait pas s'empêcher de te regarder, l'autre soir ! J'ai cru qu'il allait mourir de fierté rien qu'à te voir mettre la table toute seule...
 
- Tu crois vraiment qu'il est fier de moi ?
 
- J'en suis certain ! Il a toutes les raisons de l'être. Et si je vois sans mal pourquoi, c'est parce que je le suis aussi.
 
Elle lui agrippa la main avec force, reconnaissante pour ses paroles.
 
- Ça me fait un peu peur, tu sais, se confessa-t-il. Que nos vies changent, maintenant qu'il est là.
 
- Faut pas, Simon. Tu me fais confiance, hein ?
 
- Toujours.
 
- J'ai passé un marché avec lui. Qu'il nous laisse en dehors de ses affaires, j'ai dit. Parce que moi non plus, je veux pas que ça change. Je veux pas vous perdre. Je veux même pas prendre le risque. Je préfère encore mourir.
 
- Oh, Eff…! Mais ton père…
 
- Quoi mon père ?
 
- Il ne veut pas que tu rejoignes sa bande…?
 
- Non.
 
- Mais il t'a élevée, et entraînée.
 
- Non, j'ai dit ! C'est moi qui a pas envie. C'est pas pareil. Rien à voir. Et puis même, il devra bien s'y faire de toute façon, dit-elle avec brusquerie.
 
- Pardon, je ne voulais pas te vexer, murmura le jeune homme.
 
- Tu m'as pas vexée. T'as rien fait de mal, le rassura-t-elle. C'est juste… entre lui et moi, et ça vaut sûrement mieux comme ça. Et toi ? Tu voulais dire quoi…? demanda-t-elle après avoir laissé passer un court silence.
 
- Oui. À mon tour !
 
Il hésita, cherchant comment formuler la chose. Il accentua la pression de son pouce sur le dos de la main d'Effie, distrait par la texture de la peau de sa sœur sous la pulpe de ses doigts. Il y allait un peu à reculons, mais il ne souhaitait pas lui cacher ça plus longtemps.
 
- Il faut que je te dise…
 
- Tu fais des truc avec Mimi.

Simon encaissa le choc, reculant le menton par réflexe. Effie regardait soigneusement le plafond.
 
- Mais comment…?
 
- Je suis pas très intelligente, mais je suis pas stupide quand même, le railla-t-elle en lui envoyant son poing dans l'épaule, un peu plus fort que nécessaire. Je connais ton odeur par cœur, tu te souviens ? T'avais plus la même quand je t'ai fait un câlin après que t'es rentré… Y'avait la sienne partout sur toi à la place. Pourquoi tu crois que je suis tout le temps sur son dos ?
 
Elle parlait d'un ton vif. Simon relâcha son étreinte sur sa main, craignant une tempête de reproches qui ne vint jamais. À la place, Effie resserra ses doigts pour retenir les siens.
 
- Elle a intérêt à bien te traiter. Je veux pas que t'aies encore mal, dit-elle avec véhémence.
 
Repenser rien que le temps d'une phrase à la première femme qu'il avait aimée lui tordit l'estomac.
 
- Mais on n'est pas… ensemble, tu sais ? dit-il doucement.
 
- Oh ?
 
Elle fronça les sourcils, la tête tournée dans sa direction. Il réalisa qu'à sa connaissance sa sœur n'était pas beaucoup plus expérimentée que lui en amour, et peut-être même encore moins. Après tout, cela avait tenu du coup de foudre entre elle et Sasha, et il savait qu'elle avait été sa première relation -et qu'Effie considérait n'avoir plus jamais besoin de qui que ce soit d'autre. Il l'examina en retour, et se perdit un peu dans le spectacle de ses épaisses mèches brunes éparpillées partout autour de sa tête, qui ne manquaient jamais de lui rappeler leur mère. Les cheveux d'Effie repoussaient à une vitesse folle, pour peu que Sasha ne les lui coupe pas toutes les semaines. Une série de changements subtils avait encore affiné son visage, et elle prenait définitivement l'allure d'une femme épanouie à mesure que le temps passait. Si c'était déjà étonnant pour lui, cela devait être encore plus frappant pour Gemini.
Simon se demanda s'il était sujet aux mêmes changements, se transformant enfin en adulte accompli aux yeux du monde, laissant le gamin derrière lui. Il eut l'impression que c'était encore la veille au soir qu'une adolescente dégingandée courait derrière un garçon timide, qui cachait ses cicatrices derrière son foulard, jusque devant chez lui.
 
- Tu ne comprends pas ce que je veux dire ?
 
- Non. Pas vraiment, admit-elle en se tournant tout à fait vers lui. Mais alors, tu lui sers qu'à…?
 
Elle haussa très haut les sourcils plutôt que de finir sa phrase à voix haute, formulant une question muette qui lui donna envie de rougir. Elle apprenait petit à petit à faire preuve de tact.
 
- J'en sais trop rien, Eff. On aime juste être tous les deux parfois, c'est tout. Et ça me plaît, jusque là. Et à elle aussi.
 
- D'accord. Je m'en fiche, tu sais ? Pour de vrai. C'est vos affaires. Juré. Je t'aime.
 
Touché par sa déclaration soudaine, il lui planta délicatement un baiser sur le front.
 
- Je t'aime aussi, andouille.
Simon de Windt
Simon de Windt
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Posté le 08/02/2022 à 14:12:46. Dernière édition le 08/02/2022 à 14:50:29 

Simon découvrit très vite quelle était sa part du marché passé par Effie avec son père adoptif. En échange de laisser ses affaires à l’écart des De Windt et de leur vie paisible, Gemini les ferait surveiller en permanence. Simon découvrait en fanfare les tendances paranoïaques de son beau-père.
 
Certainement pas ravi à l'idée de sentir une présence dans son dos jusqu'à la fin de ses jours, le jeune homme avait été rassuré de constater que les allées et venues de ces gens autour du Toymaker s'étaient notablement raréfiées. En tout cas, leur discrétion était telle qu'il lui était impossible de les repérer tant qu'ils n'avaient pas décidé de se laisser voir ; quant à ceux qui interagissaient directement avec eux pour une raison ou pour une autre, ils les traitaient avec curiosité ou déférence. Sasha en profitait éhontément pour les mener à la baguette, et Simon s'efforçait de faire pareil tant qu'ils étaient sous son toit, déterminé à les traiter comme n'importe qui. Évidemment, le seul membre du groupe qu'il désirait voir était aussi celui qu'il croisait le moins. Les passages d'Anthémis ne duraient que quelques minutes à la fois avant qu'elle ne s'absente à nouveau pendant des heures, parfois même des jours. C’était comme si on prenait un malin plaisir à la faire courir en long, en large et en travers de Liberty.
 
Il reconnaissait volontiers qu'au final, la situation devait surtout être difficile à vivre pour Gemini -qui insistait pour qu'on l'appelle Marco, ou même "Luca" en présence d'inconnus. Comme Effie le lui avait assuré, son retour ne changerait rien à la vie que sa fille s'était bâtie. Elle n'abandonnerait sa femme, son frère et sa maison pour rien au monde. Simon avait même fini par ressentir un début de pitié pour le forban endurci, qui lui aurait sans doute ingénieusement arraché les ongles et retourné les doigts un à un s'il l'avait su.
Pour voir le bon côté des choses, la mère d'Anthémis semblait les avoir immédiatement pris en affection. C'est elle qui était de loin la plus accessible, et elle était la preuve vivante de la diversité de profils qui constituaient ces "Maisons" aux desseins énigmatiques. Tulip s'entendait comme larrons en foire avec Effie, qui faisait preuve d'un caractère similaire au sien. Elle avait décrété que Sasha était un trésor à protéger à tout prix et s'était improvisée en mentor du doux Simon, qu'elle comptait bien pousser à s'encanailler. Elle avait pris l'habitude de venir manger ou jouer aux cartes ou aux dés avec eux lorsque c'était son tour de surveiller le trio, n'hésitant jamais à les approcher directement tandis que tous les autres évitaient soigneusement de se montrer à moins d'une bonne raison. Elle trichait sans vergogne quand elle jouait, au moins autant qu'Effie, et ses jurons quand elle était démasquée faisaient hurler de rire la grande brune.
 
Hormis elle et Gemini, Simon n'avait eu d'échange poussé qu'avec celle qui faisait office de médecin du groupe. Elle avait recousu Euphemia avec brio après que celle-ci se soit accidentellement planté un couteau à pain dans le bras, paniquant et saignant partout sur le plan de travail. Effie, qui n'était pas toujours la patiente la plus facile, n'avait pas moufté pendant les soins, intimidée par la vigoureuse et sévère femme à la peau noire qu'on leur avait envoyée. Les réparties acerbes de la doctoresse l'avaient lui aussi impressionné, et les questions angoissées des De Windt quant à la blessure plutôt effrayante n'avaient trouvé que des réponses sèches, qui les avaient fait se sentir comme les derniers des primates. La femme ne leur avait à aucun moment confié son nom et s'était contentée de s'éclipser une fois son travail terminé, les lèvres pincées par la désapprobation. Depuis, Effie avait la trouille de revoir l'étrange femme.
 
Bien sûr, Gemini passait voir sa fille adorée le plus souvent possible, et Simon avait toujours le plus grand mal à s'habituer à sa présence. Il y avait comme un accord tacite entre les deux hommes de la vie d'Effie, qui se contentaient de faire preuve de la politesse la plus élémentaire quand ils ne se regardaient pas en chiens de faïence. Le premier représentait sa vie d'avant et ses dangers, et le second un avenir optimiste et bienveillant. L'équilibre s'annonçait peu simple à trouver.
Souvent, Simon se prenait à regretter de ne pas mieux connaître le colosse. Il voyait bien qu'il était aussi prévenant que lui avec Effie, et ainsi que Simon l'avait dit à sa sœur, il était persuadé que Gemini l'aimait le plus sincèrement du monde. Et puis, l'adorable Faye n'en pincerait jamais autant pour quelqu'un avec un mauvais fond. En tout cas, c'est ce qu'il préférait penser. À lui aussi, l'idée que "tante Faye" devienne la véritable belle-mère d'Effie lui inspirait un mélange d’envie et d'espoir, teinté d'un très, très léger brin de jalousie.
 
Il s'absorbait dans son travail en attendant de voir où tout cela les mènerait, réhabituant ses doigts à la manipulation des outils. Madre Anna lui en avait offert toute une boîte neuve pour le motiver, et depuis, il prenait soin de passer plusieurs heures par jour à son établi, déterminé à retrouver sa dextérité d'antan à force d'entraînement. Bientôt, les résultats seraient au rendez-vous. Il se l'était promis.
Pendant ce temps, le cadeau d'Anna pour Effie, le cochon nommé Ambroise, fourrait son groin partout avec la bénédiction de sa maîtresse qui comptait bien le laisser vivre sa meilleure vie. À la grande surprise du garçon, Sasha se montrait aussi très complaisante avec l'animal, mais il l'avait vite soupçonnée d'avoir des projets bien précis en tête concernant ce joli morceau de lard ambulant. Il hésitait encore sur lequel de ces deux camps il allait rejoindre. Ambroise était très affectueux, et la pensée de saucisses juteuses, de petit salé et de bon jambon braisé s'effaçait souvent quand Simon plongeait ses yeux dans ceux très expressifs de l'animal.
 
- Ça bosse dur ?
 
Il sourit en reconnaissant la voix rauque qui s'était élevée, claire et nette, dans son dos, et il fut fier de n'avoir pas sursauté cette fois. Son interlocutrice n'avait pas fait un bruit en se faufilant jusqu'à lui, et il devina qu'elle devait déjà le regarder travailler par dessus son épaule depuis plusieurs minutes.
 
- Bonjour, madame Tulip. Je fais ce que je peux, répondit-il. Je reprends doucement. Vous voulez voir ?
 
Elle s'empara d'une chaise qu'elle fit bruyamment racler sur le sol en la faisant pivoter, s'installant ensuite dessus à califourchon, les mains sur le dossier.
 
- Bon sang, mais c'est pas possible, tu vouvoies vraiment tout le monde ! Y faut te culbuter pour passer outre ? Non, tu dis toujours "vous" à Anthémis aussi ?
 
- Madame ! s'offusqua-t-il, singé à l'exact même moment par Tulip qui l'imitait extraordinairement bien. Il rit, incapable d'en vouloir à ce personnage heureux de s'être trouvé un public. Il avait craint que la petite femme au caractère trempé ne lui fasse payer la relation qu'il entretenait avec sa fille, mais il avait vite obtenu la certitude qu'elle s'en fichait. Elle en plaisantait en permanence, s'amusant bien plus de sa pudeur qu'autre chose.
 
- Montre, ordonna-t-elle en tendant sa main à laquelle il manquait deux doigts, une expression sérieuse peinte sur le visage, zébré par endroits d'anciennes estafilades depuis longtemps guéries. Simon était toujours estomaqué de s'imaginer qu'à eux tous, ces gens devaient sans toute totaliser un corps intégralement recouvert de cicatrices. Au moins, avec eux, même ses propres brûlures hideuses n'étaient plus que des souvenirs de bataille parmi d'autres.
 
- C'est pas mal… commenta-t-elle sans conviction.
 
Elle rit en voyant la tête que faisait le garçon.
 
- Couillon ! C'est joli. Ça me rappelle quand j'étais môme, j'avais une petite chariotte en bois toute pareille. J'étais folle de ce truc ! Je la trimballais partout derrière moi au bout d'une ficelle.
 
Simon s'illumina.
 
- Je pourrais vous en fabriquer une autre, madame Tulip. Ce n'est pas bien difficile.
 
- Alors ça, c'est chic de ta part. Mais je saurai sûrement pas quoi en foutre.
 
- Il y a parfois du bon dans la nostalgie, vous savez. On devrait toujours garder de la place pour quelques souvenirs heureux.
 
- Épargne-moi tes élans lyriques, mon vieux. Un conseil, au cas où : évite de faire de la poésie sur l'oreiller quand t'as tiré ton coup. BAR-BANT !
 
Il secoua la tête, embarrassé autant qu'amusé par la franchise brutale de son interlocutrice. Tulip lui envoya une tape virile dans l'épaule. Beaucoup plus petite que lui, elle n'en possédait pas moins une force phénoménale comparativement à sa taille, trait qu'elle partageait avec sa fille. Elle lui avait, une fois, montré quelques cicatrices sur ses flancs, les résultats d'un affrontement avec un félin redoutable qui parcourait les territoires le long des côtes, dans le Nord. Il avait suivi, captivé, le récit du combat auquel Gemini avait prétendument mis fin en achevant l'animal à mains nues ou presque. Quand elle s'y mettait, cette femme était une narratrice fabuleuse, qui n'avait rien à envier aux bardes et aux troubadours à l'esprit vif des contes qu'affectionnait tant Euphemia.
 
Il se frotta l'arrière du crâne d'un air affecté qui ne la trompa pas une seconde.
 
- Pose ta question, morveux.
 
- Est-ce qu'Anthémis va bien, madame Tulip ?
 
- On s'inquiète, hein ?
 
- Oui.
 
- Ça va. Elle court d'un bout à l'autre de l'île. C'est elle notre messagère le temps qu'on prenne nos marques et qu'on reconnaisse les sentiers. Ça va se tasser.
 
Elle lui tapota le dos.
 
- T'en fais pas, elle t'oublie pas. Elle est comme toi : elle tient à ses jouets.
 
Tulip faisait beaucoup pour humaniser cette bande hétéroclite. Grâce à elle, ces gens paraissaient presque normaux…
 
- Je t'aime bien, Simon. Tu es un bon gamin. Évite juste d'engrosser ma fille, tu veux ? Gemini est peut-être gaga, mais moi je suis pas prête à être grand-mère.
 
…presque.
Anthémis
Anthémis
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Posté le 10/02/2022 à 15:07:54. Dernière édition le 10/02/2022 à 15:50:44 

Anthémis grimpa lestement à l'échelle, atteignant rapidement le pigeonnier délabré qui surplombait les toits environnants. D'ici, on avait une vue imprenable sur le Toymaker et son arrière-cour, où passaient de temps en temps les De Windt, silhouettes blonde, brune ou rousse toujours affairées. C'était le poste de guet privilégié de quiconque était chargé de surveiller la boutique de loin. Elle avait frappé le code convenu sur les barreaux de l'échelle, annonçant sa venue au guetteur en faction par quelques coups secs assénés avec une régularité d'horloge. Elle était porteuse d'un message, le dernier de la journée.
 
Arrivée sur la minuscule plateforme aux murs percés de trous rectangulaires, elle tomba sur nulle autre que sa mère, qui tendit avant tout la main pour qu'Anthémis y dépose la missive qu'elle avait apportée jusqu'ici. Quand elles furent débarrassées des formalités, Tulip saisit la petite blonde dans ses bras. Elle avait toujours été un parent plus attentionné que la moyenne au sein de leur Maison, et c'est après un long moment loin d'elle qu'Anthémis avait commencé à en apprécier toute la saveur. Récemment, sa mère lui avait avoué qu'elle avait passé ces derniers mois à la croire morte, perdue corps et biens avec la dernière expédition partie depuis la Baie du Massachussetts et le fort principal d'Héloïse. C'est cet échec qui avait en partie motivé la grande cheffe à créer une véritable deuxième base d'opérations, plus bas sur la route maritime des Amériques. Depuis, Anthémis avait pris le temps de détailler son périple à ses camarades, Gemini avait envoyé un pauvre bougre rapporter officiellement les dernières nouvelles à leur cheffe et Tulip était plus démonstrative que jamais avec son enfant. Leurs mains s'animèrent, enchaînant les signes entre elles plus vite que n'importe qui.
 
/Salut maman.
 
/Salut, ma belle. Bon voyage ?
 
/Moyen. Fatiguée. Envie de compagnie.
 
Sa mère lui jeta un quignon de pain et un cruchon de bière qu'elle attrapa adroitement au vol avant de se laisser glisser le long du mur, jusqu’à ce que ses fesses reposent sur le plancher branlant. Elle mordit voracement dans le pain, puis arracha le bouchon de la petite cruche d'un coup de dents. La bière était tiède, et le pigeonnier empestait sous les assauts des rayons du soleil caribéen. Au moins, la puanteur des fientes cuites par la chaleur dissimulait l’odeur puissante de sa propre sueur après cette longue journée.
 
Elle dévora promptement sa part avant de retirer ses bottes, l'estomac temporairement calmé par cet en-cas frugal. Ses semelles commençaient à montrer des signes de fatigue, et ses pieds endoloris faisaient peine à voir. À force de crapahuter sur les sentiers mal entretenus de Liberty pour porter des messages, ils étaient couverts d'ampoules dont certaines avaient éclaté, laissant la chair à vif. Elle fouilla son sac pour trouver de quoi les soigner, claquant bruyamment la langue après être restée bredouille. Son paquetage était quasiment vide, elle devrait passer se réapprovisionner à la planque principale. Pas question de repartir où que ce soit avant d'avoir refait le plein de vivres et de matériel. Sa mère vint à son secours, s'agenouillant à sa hauteur et lui intimant de se laisser faire avant de commencer à examiner ses pieds. La patiente ne se fit pas prier, trop heureuse de s'abandonner aux soins maternels plutôt qu’à ceux de cette carne de Maud. Si Anthémis avait dû aller jusqu’à la planque pour trouver de quoi se soigner, la médecin aurait insisté pour s’en occuper elle-même, aussi bénigne soit la plaie. Et comme à son habitude, elle en aurait profité pour critiquer l’incompétence crasse des gens incapables de rester indemnes.
 
/Il n'y a que toi ? demanda Anthémis à sa mère, agitant les mains en gardant sagement ses courtes jambes étendues à l’horizontale devant elle.

- Non, *il* est en bas aussi, précisa Tulip à voix haute, ses mains étant occupées. Depuis des années, elle avait pris l’habitude de toujours orienter son visage de manière à ce que la petite blonde capte un maximum de paroles sur ses lèvres.
 
/Il s'amusait avec ses vieux copains la dernière fois que je l'ai vu.
 
- Les pirates, hein ? Drôle de bande, ceux-là. J'arrive pas à savoir s'ils sont un vrai danger à surveiller, ou une blague qui aurait mal tourné. Il s'est bien amouraché d'une dans le lot, non ?
 
/La brune ?
 
- Oh ouais, je crois bien, dit Tulip, l’œil pétillant. « Faye à la cuisse légère ». Il m'en avait parlé, mais la voir en chair et en os… surtout en chair… Ouah ! J’ai le ventre qui se réchauffe rien qu'à y penser. J'espère qu'il est partageur.
 
/Je te laisse te débrouiller avec lui. Moi, j'ai déjà de quoi m'occuper.
 
- Tiens, tiens… On pervertit le grand brûlé ?
 
/J'en profite. Et alors ?
 
- Chacun son truc. Ça te regarde si tu aimes la viande un peu trop cuite, ma chérie.
 
Tulip lui claqua le mollet avec force pour marquer la fin des soins, pouvant signer maintenant qu'elle avait à nouveau les mains libres. Elle avait soigneusement enroulé les pieds de la jeune femme dans des bandes de tissu bien propres et serrées, après y avoir appliqué un onguent à la texture fraîche. L’odeur rappelait celle des boules de feuilles tonifiantes que sa mère fabriquait elle-même et lui offrait parfois.
 
/Fini ! C'est comme neuf. Tu pourras enlever les bandages demain matin. Ne montre pas ça à Maud. Elle te forcerait sûrement à les défaire pour les refaire elle-même.
 
/Merci. Et maintenant ? C'est à moi de prendre la relève cet après-midi.
 
/C'est bon, je continue. Va prendre du repos. Et je dis pas ça parce que je suis ta mère. Un bon messager se repose. Si le chef râle, je m'en fous. Tu lui diras de ma part que lui aussi ferait bien de ralentir le rythme.
 
Anthémis se rangea sans mal à l'avis de l'experte. Elle avait encore un long chemin à parcourir avant d'atteindre la réputation de Tulip, l'estafette la plus rapide et la plus sûre de leur Maison -de toutes les Maisons- dans sa jeunesse. Originaire de Livourne, le fief d'Ishaq, elle connaissait les toits et les rues de la ville par cœur. Si on voulait qu'une missive arrivât à temps et en de bonnes mains quelque part sur le territoire du Messager, c'est à elle qu'on la confiait. La petite blonde se défendait bien, mais elle restait malgré tout dans l'ombre de sa dragonne de mère.
 
/Je n'ai jamais vu le chef comme ça, ajouta Anthémis. Qu'est ce qu'il lui arrive ? Il est distrait.
 
/Si tu veux mon avis, il se rend compte de l'importance des choses, répondit sa mère. Il n'est pas le seul. Je ne suis pas ici depuis longtemps que je sens déjà cet endroit m'influencer.
 
/Formidable. Vous allez tous finir dingues de l'autre idiote, on dirait, commenta la blonde avec une grimace.
 
/Euphemia n'est pas très fine mais elle a des tripes, au moins autant que toi, petite sotte. De la graine de consœur. Ici, les Maisons peuvent prospérer. Je le sens. Gemini avait raison de tenter le coup une première fois.
 
/Grand bien lui fasse. Prospérons donc ! En attendant, je redescends. J'ai faim, j'ai soif et j'ai envie de câlins. À plus tard, maman.
 
/File, conclut Tulip d’un geste dédaigneux.
 
Elle dissimula son sourire à la jeune femme au caractère de cochon, se reconnaissant plus que jamais en elle. Anthémis se détourna pour franchir les quelques pas qui la séparaient de l'ouverture dans le sol, prête à s’y engouffrer.
 
- Je t'aime, dit subitement la mère à sa fille dans son dos, qui ne put et ne pourrait jamais l'entendre.
 
Anthémis glissa le long de l'échelle et disparut à sa vue, puis Tulip revint à son poste, les yeux dans le vague. Le vieux Marco n’était pas le seul à avoir affaire à des démons inattendus. Cette île avait apparemment le don de faire ressortir les choses. Elle aurait juré pouvoir déjà sentir de longs doigts crochus s’insérer fermement dans sa chair, ses tripes et sa cervelle pour la retenir… Intéressant.
 
La main serrée sur les ordres qu'on venait de lui apporter, elle s'accorda un moment de contemplation sur la ville en contrebas avant de se résoudre à les lire.
 
 
***
 
 
Anthémis surjoua sa fatigue avec brio, s'écroulant à moitié dans les bras de Simon quand elle constata que c’était lui qui lui avait ouvert la porte de la boutique. Il parut plus qu’heureux de la revoir, et elle repensa aux étranges paroles que sa mère avait eues un peu plus tôt. Elle dut reconnaître qu'elle avait de moins en moins envie de quitter l'île, et même cette bécasse d'Effie lui était par moments tout à fait supportable. C'est qu'on prenait goût à la liberté, en fin de compte.
 
Elle agrippa fermement le garçon par le bras et l'emmena d'autorité en direction d'un coin plus tranquille. Elle avait besoin de se détendre, et il n'y avait pas de raison que seul le vieux Gemini puisse se laisser aller à quelques élans d’affection.
Luca Bacci
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Posté le 13/02/2022 à 14:48:26. Dernière édition le 13/02/2022 à 15:02:43 

Effie entraînait son père sur les sentiers qui serpentaient entre les collines, derrière la ville, grimpant peu à peu jusque dans les hauteurs. Elle avait refusé de lui dire tout de suite où elle comptait l’emmener, et ni les pires promesses de châtiment, ni les meilleurs pots-de-vin n'avaient permis de lui tirer les vers du nez.
Elle courait après quelque lézard, grenouille ou insecte intéressant toutes les cinq minutes, insistant pour qu'il s'arrête regarder avec elle à chaque fois. Il s'y pliait de bonne grâce, n’oubliant jamais de jouer le râleur pour donner le change. Cette journée leur appartenait, à eux et à eux seulement.
 
- Comme avant, songea le colosse à voix haute lors d'un énième arrêt.
 
- Hein ? Quoi ? fit la brune, occupée à repérer d'où venait un croassement prometteur. Elle s'était redressée comme un chien en alerte au milieu des buissons, les cheveux pleins de feuilles et de brindilles.
 
- Non, rien.
 
La marche longue et tranquille les occupa pendant la majeure partie de la matinée. Marco comprit qu'ils étaient arrivés à destination lorsqu'il discerna, à peine, les vestiges d'un mur se dessiner à travers la végétation, en bordure du chemin qui finissait par disparaître, avalé par la jungle. Effie lui fit signe de continuer et le guida de main de maître entre les troncs et les buissons, lui faisant traverser un rideau de plantes tellement dense par endroits qu’on n’y voyait pas à travers. Après quelques minutes d'efforts, ils débouchèrent sur une grande zone aplanie, les restes d'un domaine terrien en friche depuis longtemps. Ça et là, des tas de pierres et de bois noirci indiquaient les anciens emplacements de bâtiments rasés par les incendies. Au centre, la forme biscornue d'un grand manoir effondré siégeait comme la carcasse d'un géant tombé au combat qu'on aurait abandonnée aux éléments. Sa fille lui désigna l'endroit d'un geste large, presque théâtral, en tournant sur elle-même les bras écartés.
 
- Bienvenue au domaine De Windt ! C'est là où habitaient mes parents, avec Simon. Et puis moi aussi, bien sûr ! Un peu… M'en souviens pas. C'est Simon qui me l'a dit. Mais je vivais vraiment là avant, tu vois ? Y'a très longtemps. Simon m’a expliqué que cet endroit n'est plus à personne : y’a plus d’acte de propriété, rien. Tout a brûlé avec la maison. C’est comme si ma famille avait jamais possédé ça. Et pourtant, papa et maman sont là, regarde.
 
Elle pointa le doigt vers un carré d'herbe un peu à part. Il y avait un monticule au centre, surplombé d'une croix de bois verni. Une tombe. Les chants omniprésents des insectes atténuaient la solennité des lieux par leurs stridulations. Quoi qu’il se soit passé ici, la vie y avait déjà repris ses droits depuis longtemps.
 
- Simon a refait la croix. C'est ma femme qui s'est occupée des fleurs.
 
Effie désignait souvent ainsi Sasha devant son père, comme pour l'aider à assimiler le fait que sa fille adorée s'était mariée en son absence. Effectivement, des touffes de fleurs poussaient jusque sur le monticule, colorant la tombe d'une myriade de teintes chatoyantes.
 
- J'ai faim. On mange ?
 
 
***
 
 
C’était le premier moment qu’ils pouvaient passer ensemble depuis son retour, isolés loin du reste du monde. Elle lui expliqua tout tandis qu'ils partageaient leur repas, assis dans l'herbe. Son accueil par les colons. Sa rencontre avec le chamane, le prisonnier de son père soigneusement gardé au plus profond des cavernes. La redécouverte de son nom, au fin fond des archives de la ville. Ses retrouvailles improbables avec Simon et la révélation que le frère et la sœur étaient enfin réunis, après tant d’années. Son emménagement officiel au Toymaker. L’apparition du fantôme, Papa Pierre le houngan et les événements qui avaient suivi et qu’aucun d’eux ne saurait sans doute jamais expliquer, et qui avaient mené à la venue de Sasha dans leur vie. La construction de la Terrasse. Son mariage. Tout, jusqu’à son propre retour à lui. Marco resta silencieux pendant la plus grande partie des explications de sa fille, se contentant d'écouter, impressionné par l’énormité de certaines de ces péripéties. Plusieurs heures s'étaient déjà écoulées quand elle eut fini son récit, et Marco dut encore attendre qu'elle finisse de manger ; elle avait pris bien du retard sur lui à force de parler.
 
Une fois leur nourriture avalée et les quelques déchets restants soigneusement jetés dans la forêt toute proche, ils reprirent leur chemin, déambulant ensemble et sans but dans le domaine qui s'étendait sur quelques hectares. La jeune femme grimpa sur un muret en partie éboulé, marchant dessus les bras en croix pour garder l'équilibre. Marco regarda autour de lui tandis qu'il avançait lentement pour rester à sa hauteur, promenant son regard sur les ruines. Imprégnées de tristesse, elles possédaient néanmoins une réelle dignité maintenant que quelqu'un les empêchait de dépérir. Le trio De Windt avait travaillé d'arrache-pied pour faire oublier aux visiteurs, si jamais il en venait un jour d'autres qu'eux-mêmes dans ce coin oublié de Dieu, qu'une tragédie avait jamais eu lieu à cet endroit. Il restait encore un travail colossal à abattre, mais Simon et Effie avaient déblayé autant de pierres et de gravats que possible, assaini ce qui pouvait l'être, drainé les mares d'eau croupie et puante et débarrassé certains débris abîmés au-delà de toute récupération. Sasha avait, elle, consciencieusement nettoyé les anciens parterres et encouragé les fleurs sauvages à venir tout reconquérir. D'un commun accord, tous trois avaient décidé de laisser la végétation envahir ce qu’il restait du mur d'enceinte du domaine. De cette manière, il leur donnerait pour toujours le sentiment de rester inviolé.
 
- C'est du bon travail, Effie, dit doucement l’homme grisonnant, sa voix grave portant loin dans le calme ambiant. Tu viens souvent ici ?
 
- Oh, oui, quand même. J'aime bien amener des fleurs à maman. Je lui ressemble beaucoup. Je te montrerai sa gravure, si tu veux.
 
- Je n'ai pas connu les miens, de parents. C'est bien que tu saches qui étaient les tiens.
 
Arrivée au bout de son muret, elle lui sauta brusquement dessus en criant pour tenter de le déséquilibrer, et une fois de plus, ce fut un échec lamentable. Elle resta accrochée à lui des quatre fers, riant de son propre défi comme une enfant surexcitée. Marco en eut une puissante bouffée de nostalgie. La gosse était coutumière de ce genre d'embuscades idiotes lorsqu'ils voyageaient ensemble, avant son départ pour les Amériques. Il la maintint quelques secondes contre lui avant de la reposer doucement au sol, ayant largement moins à se pencher qu'avant pour que les pieds de la jeune femme touchent par terre. Il reprit sa route, escorté par la grande brune qui lui tenait le bras des deux mains.
 
- Par là, c'était la serre de maman, avec la volière, expliqua-t-elle en lui montrant du doigt. Et tout là bas au fond, c'était la cabane du jardinier. Ça n'a pas brûlé de ce côté, et le vieux jardinier c'est le seul qui a survécu avec Simon. C'est lui qui l'a soigné, même. Quand il est mort, Simon a été travailler en ville. Il a appris son métier, et quand son maître est mort aussi, il a pris la suite. Simon, il est responsable, et très gentil, et pas bête…
 
- Simon, Simon… Tu essaies de me le vendre ?
 
- Peut-être un peu, oui. Je veux pas que vous vous battiez.
 
- Nous battre…!
 
- Ne rigole pas ! Je suis très sérieuse !
 
- Je ne ris pas. Inutile de me dire tout ça. C'est ton frère, cela me suffit. Je peux déjà le respecter pour ça.
 
Effie resserra encore sa prise sur le bras de son père.
 
- Je sais ! Mais si au moins vous vous entendiez vraiment bien…
 
- Je n'ai pas besoin qu'il m'aime pour le protéger.
 
- On a su se débrouiller quand t’étais pas là, répondit-elle, ses yeux verts un peu trop vifs luisant d’un éclat mordant. On n’a pas besoin de protection.
 
- Laisse-moi juger de ça, tu veux ? lui rétorqua Marco avec rudesse.
 
La jeune femme se tut, regrettant peut-être ses paroles, continuant de cheminer en silence avec lui. Parfois, il était encore étonné de la regarder et de la trouver tout à fait normale d'aspect. Elle lui avait expliqué l’effet qu’avait le pendentif créé par Faye sur elle, et il savait que ce n’était qu’une illusion, mais elle portait cette seconde peau avec un tel naturel qu’il était difficile d’imaginer que l’étrange créature était toujours là, tapie sous la surface.
 
- Laisse-moi le temps, Effie. C’est la première fois que je m'inquiète autant pour quelqu'un, finit par avouer l'homme au faciès de tueur pour briser le silence inconfortable.
 
Il refusait de gâcher ce moment, quitte à plus s’exposer qu’il ne l’avait jamais fait dans sa vie. Il lui devait bien ça.
 
- Effie. J’avais tort d’accepter de partir. Je n'hésiterai plus jamais une seule seconde à te choisir toi, envers et contre tout.
 
Il était prêt à crever pour elle. C'était cette réalisation qui l'avait frappé bien trop tard, seulement après avoir abandonné la gosse sur le quai. Il l'avait regardée pleurer jusqu'à ce qu'il ne la distingue plus, que la terre et chaque silhouette s'évanouissent derrière leur navire. Il s'était longtemps maudit ensuite, regrettant son geste chaque jour ou presque, dépérissant lentement jusqu’à pouvoir la revoir. Effie s’écrasa contre lui, touchée, le forçant à s'arrêter pour ne pas la renverser. Le gaillard resta d'abord raide comme un piquet, malhabile, puis le déclic se fit et il posa ses grosses pattes sur le dos de la gosse. Elle avait autant souffert de son absence que lui de la sienne, peut-être même plus encore, et cela aussi il savait qu'il le regretterait encore longtemps. Persuadé qu'il puait, il sentait le cuir et la sueur, mais elle semblait y trouver du réconfort. Elle finit par parler d'une voix étouffée contre sa chemise.
 
- Tu as déjà pensé à demander pardon…?
 
- De quoi tu parles ? l'interrogea-t-il sèchement.
 
- Le pardon de la ville. On pourrait vivre normalement. Ensemble.
 
- On ne pourra jamais vivre tout à fait normalement, Effie, dit le colosse avec lassitude.
 
- Tu veux même pas essayer ? se plaignit la brune.
 
- Et si c'est la corde qu'on m'offre en guise de rédemption ?
 
- J'y crois pas une seconde. T'as fait que les aider depuis ton retour. Et contre les pirates même ! Y m'ont accueillie à bras ouverts, moi ! On se portera garants, tu vas voir. J'ai été héroïne de guerre ! Les gens aiment Simon ! On nous respecte !
 
- Tu y crois vraiment, hein ? À t'entendre, ce serait presque facile.
 
- Et pourquoi pas ? T'es plus un pirate… À quoi ça sert de te cacher encore ? Personne connaît ta bande. Personne sait ce qu'ils font. Est-ce que ça t'empêcherait de faire tes affaires ici si on savait qui t'es ?
 
Marco rit. Il lui avait expliqué les raisons de son retour dans les grandes lignes, et elle avait été assez sage pour ne pas réclamer plus de précisions.
 
- Non, en effet… Tulip te dirait qu'il n'y a pas de meilleure planque que de faire partie des gens respectables. Ceux-là s'en tirent souvent, tant qu'ils ont les fonds et un masque potable.
 
Il la prit par les épaules pour la considérer franchement, bien en face, les sourcils froncés.
 
- Regardez moi ça, gronda-t-il sans réussir à cacher sa fierté, ni son trouble. Ma fille est devenue une femme à présent. Et voilà qu'elle veut me donner des conseils justes et avisés ! Où t'arrêteras-tu ?
 
- Quand t'auras ramené tante Faye à la maison pour de bon plutôt que de fricoter avec en cachette, lui dit-elle avec fermeté, son visage anguleux levé vers lui. En fait non, tu te caches même pas, mais tu fais comme si de rien n’était. Je trouve ça pire.
 
Marco pinça les lèvres.
 
- Quoi, c'est pas vrai peut-être ? Tu nous prends pour des idiots, toi. T'es comme Simon
 
Il tiqua sur cette dernière remarque, mais il lui faudrait attendre pour avoir une chance d'en savoir plus. Ce garçon lui était encore bien trop énigmatique à son goût.
 
- J’ai rien contre des petits frères et sœurs, lui dit la jeune femme, les yeux brillants. Tu veux pas la marier ?
 
- Malheureusement, je ne crois pas que ta tante fonctionne comme ça, Effie.
 
- Je sais bien. Mais t'as pas dit que tu voulais pas. Je note.
 
Elle se tapota l'arête du nez d'un air entendu. Marco se massa les tempes, fatigué d’être tombé dans un piège aussi grossier. Il avait presque oublié combien Euphemia tenait du garnement quand elle s'y mettait. Soudain, le bruit de pierres qui glissaient les unes sur les autres les mit en alerte, immédiatement suivi d'un son bref et poussif semblable à un raclement de gorge. Ils se retournèrent tous deux d'un bloc vers la source du bruit, un éboulis proche suffisamment haut pour cacher un homme accroupi. La possibilité qu’on les ait surpris au milieu d’une discussion aussi intime exacerba leur méfiance. Marco avait dégainé un long coutelas et Effie son canif, plus vite que l'éclair.
 
- Personne d'autre que nous n'est sensé être là, dit Effie dans un souffle pendant que son compagnon faisait le tour à pas de loup, dix pouces d’acier dépassant de son poing fermé.
 
- Qui va là ? tonna-t-il.
 
Aucune réponse. Marco bondit, se retrouvant nez à nez avec un énorme toucan au long bec chamarré qui fouillait les débris en quête de petits animaux. Pris de panique, l'oiseau surpris tenta lourdement de prendre son envol, s'élançant droit devant lui -et Marco était pile sur sa trajectoire. Il le percuta de plein fouet. L'homme sentit des ailes puissantes lui fouetter le visage, et des serres acérées égratigner son col jusqu'à ce qu'il chasse le volatile d'un revers. Le toucan sonné s’ébroua furieusement au sol, abandonna l'idée de voler pour l'instant et s'enfuit à bonds grotesques à la place, le plumage ébouriffé. Le colosse poussa des cris courroucés qui répondirent à ceux indignés du gros oiseau, qu'on vit filer à travers le jardin. Marco résista à l'envie de lui jeter des pierres, l'agonisant d'injures à la place, ne s’arrêtant que lorsqu’il disparut dans un buisson. Derrière lui, Euphemia riait aux larmes.
 
- Ça te fait rire ?
 
- Oui ! Oh, oui ! Mais tu… Oh !
 
Elle s’arrêta sur un hoquet. Ses yeux s'étaient subitement arrondis, et elle fixait le torse de son père. L'oiseau, en se débattant, avait débraillé sa chemise et fait sauter les boutons de son col, qui en laissait dorénavant voir plus que Marco ne l'aurait souhaité.
 
- Il y a plus l'autre…?
 
Elle tendit les mains, subjuguée, et Marco la saisit vivement par les poignets pour la retenir. Elle garda les yeux rivés sur son col. Finalement, il relâcha sa prise en déplaçant ses mains sur celles de sa fille pour les accompagner, et il la laissa écarter doucement le tissu abîmé pour examiner sa large poitrine.
 
- Y'a plus l'autre, répéta-t-elle en écho à ses propres paroles.
 
Effie, devenue muette, parcourut des doigts l'impossible marque en travers de son torse. Cela n'avait rien à voir avec ses propres stigmates à elle, comme la balafre laissée par un coup de lance juste en-dessous de son nombril, ni avec le chaos beaucoup plus frappant sur le visage et le torse de son frère. La peau y était blafarde et lisse, zone parfaitement neuve, totalement dépourvue de poils et de toute autre défaut amené par l'âge ou les aléas de la vie sur quelques centimètres de large, de l'épaule à la hanche. C'était comme si on l'avait fendu en deux à la hache et recollé ensuite proprement, de la même manière qu’on aurait travaillé de la glaise.
 
- Je suis vraiment seul pour la première fois de ma vie, tu comprends ? déclara Marco, tendu. Je n'entends plus sa voix. Je n'aurais jamais pensé que ce salaud me manquerait autant. Comment as-tu fait pendant toutes ces années au manoir, Effie…? Sans personne… Aucune autre voix que la tienne…
 
Euphemia retira les mains de son torse pour les poser sur ses joues, en profitant pour caresser cette barbe qu’elle aimait tant et qu'elle lui avait fait promettre de garder, et éluda sa question pour offrir à son père un sourire qui se voulait rassurant.
 
- C'est pas grave, hein ? Ça ira, tu vas voir.
Luca Bacci
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Posté le 16/02/2022 à 11:37:38. Dernière édition le 16/02/2022 à 12:08:00 

« Luca » se présenta au palais comme n’importe quel visiteur, paré de vêtements d’une qualité surprenante pour un gaillard qu’on avait pu voir se salir les mains sur les docks. Planté à l’entrée du grand hall, il se redressa de toute sa hauteur et tonna d’une voix forte qui résonna dans l’entièreté de la salle.
 
- Appelez vos chefs ! Je veux parler au juge et à l’intendante. Je suis l'ancien pirate et forban connu sous le nom de Marco Gemini, de retour sur Liberty. Au diable cette mascarade, elle a assez duré. La dissimulation me lasse, et plus cela dure plus je sens que cette comédie m'exposerait à la corde si elle était révélée par un autre que moi.
 
Il écarta les pans de son manteau, révélant l’absence d’armes à sa ceinture.
 
- Dans l'intérêt de ma fille adoptive, Euphemia de Windt, soldate loyale de la colonie appuyée par son frère, Simon de Windt, citoyen respectueux des lois, je viens réclamer le pardon pour mes crimes passés. J’invoque mot pour mot les paroles de l’Intendante de la cité, entendues de mes oreilles et devant témoins dans l’enceinte de Van Ders, alors que je participais à la protection de ce territoire hollandais par excellence : « Nous sommes une terre d'accueil, et faisons grâce de notre hospitalité et du pardon si tant est qu'il est demandé ». Je le demande donc.
 
Il tendit ses poignets épais aux gardes les plus proches, ses yeux gris rivés sur eux. Les gardes hésitèrent, jusqu’à ce qu’un officier plus vif que les autres n’aboie suffisamment fort pour les faire se ressaisir, appuyé par l'intendante en personne. Les hommes encerclèrent leur prisonnier, fusils levés et sabres au clair.
 
 
***
 
 
Simon et Sasha cherchèrent Effie partout, sans trouver la moindre trace de la brune. Elle repassait une couche de vernis sur les volets du premier, en écoutant distraitement les conversations des passants, et l'instant suivant, elle détalait en abandonnant seau, pinceau et échelle sur place. Elle n'avait même pas pris la peine de leur dire où elle se rendait. Elle aurait pu être partout en ville.
 
Ils restèrent à l'attendre, se rongeant les sangs en espérant des nouvelles rapides ; celles-ci vinrent enfin sous la forme d'Anthémis, qui tapa des phalanges avec force sur le bois de la porte pour annoncer sa présence. Simon l'accueillit, fébrile, signant une phrase rapide qu'il répéta jusqu'à ce que la jeune femme, exaspérée, ne lui agrippe les mains pour l'arrêter et répondre. Sasha s'impatientait, bras croisés, ne connaissant encore que les bases de ce langage, comme Effie.
 
/Tu as vu Effie ?
 
La petite blonde tourna vers lui un visage déformé par ce qui ressemblait à de la colère.
 
/Ta sœur est au tribunal. Gemini s'est livré. Ma mère vient de me l'apprendre.
 
Simon ouvrit des yeux ronds et Sasha perdit patience pour de bon, devinant que quelque chose clochait.
 
 
***
 
 
Euphemia courait à perdre haleine à travers les rues d’Ulüngen, avalant la distance à grandes foulées. Ce vieil idiot l’avait écoutée quand elle lui avait parlé de se rendre. Personne ne l’écoutait jamais ! Mais lui, il l'avait fait.
 
Les pavés défilaient sous ses enjambées. Elle fit un bond prodigieux par-dessus un étal de fruits, sans même ralentir sa course. Le marchand, médusé, ne pensa même pas à l'injurier pour son effronterie. De son point de vue, il avait été proprement survolé en un éclair par un diable brun.

Son père s’était rendu. Il s’était livré entre les mains de la justice, pour espérer le pardon. Mais s’ils ne lui accordaient pas…
 
Elle débarqua à grand fracas dans le tribunal, livide, écartant les portes d’un puissant coup d’épaule avant de crier son angoisse.
 
- PAPA ! Il a rien fait, l'est innocent ! Il a rien fait ! Le pendez pas, s'il vous plaît !
 
Elle reprit son souffle, les mains sur les genoux, épouvantée. Le juge la gratifia d’un regard sévère alors que les regards des présents se tournaient vers elle, dont celui de son père entouré de gardes.
 
- Silence, Effie, lui ordonna-t-il sur un ton sévère, qui finit sur une note bien plus douce. Si une vie de truand signifie risquer une vie loin de toi, alors je tente ma chance pour le pardon sans hésiter. Maintenant, assieds-toi et écoute.
 
La jeune femme mortifiée obtempéra, se laissant lourdement tomber sur un banc parmi les autres spectateurs pour le procès.
Luca, Gemini démasqué
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Posté le 19/02/2022 à 21:12:47. Dernière édition le 20/02/2022 à 01:18:43 

La famille De Windt était rassemblée dans l'arrière-cour du Toymaker et y festoyait, accompagnée d'Anthémis, de sa mère et surtout de Gemini, fraîchement gracié par la colonie. L’essentiel de ses tractations avec le gouvernement était resté secret, mais en théorie, personne n'irait plus le poursuivre pour ses crimes passés, du moins pas au sein de cette ville. Euphemia avait fait son retour triomphal dans l’après-midi, tirant son père par la main derrière elle, et une célébration en petit comité s’était imposée le soir même de l’annonce du verdict.
 
- Alors ? Ça fait quoi de faire officiellement partie des gens bien ? ironisa Tulip en roulant une cigarette, debout sur les marches qui menaient aux tables de la Terrasse.
 
- C’est incroyable. Je chie des pétales de rose et les gens me tiennent la porte, répondit Marco, impassible.
 
- C'était couillu de te jeter dans la gueule du loup comme ça. Stupide, aussi. C'était vraiment pas dit que ça finisse aussi bien. On aurait pas été dans la merde, sinon… Enfin, « on ». Toi, quoi. Nous, on aurait bien été forcés de continuer, jusqu'à ce que la grande cheffe nous fasse écorcher vifs pour avoir perdu son chéri.
 
Elle jura grossièrement quand le papier de mauvaise qualité se déchira entre ses doigts, laissant échapper la majeure partie de son tabac, et qu’elle dut reprendre son œuvre du début. Gemini n'était pas dupe : peu importe comment, il savait qu'elle se serait débrouillée pour le sortir de là, quitte à partir en cavale. Ils n'avaient pas fait tout ce chemin ensemble pour rien. Il en allait de même pour chacun des membres de leur bande secrète, tous choisis de par leur lien privilégié avec le duo de tête. Au final, le plus dur aurait été de rapporter à Héloïse que leur mission avait échoué pour une raison aussi saugrenue.
 
- Au cas où c’était pas encore clair, y'a pas que cette gamine qui a eu peur de te voir au bout d'une corde, tu sais, ajouta doctement la petite femme à la carrure solide.
 
- Mais ça a marché, Tulip. Elle avait raison, j'avais largement mes chances. Je parierais qu'Effie connaît mieux les rouages de cette île que moi, désormais. Tu n'imagines pas ce qu'un an d'absence a pu changer. J'ai vécu six ans ici, et pourtant j’ai parfois l’impression d’y mettre les pieds pour la première fois…
 
- Ça, j'avais encore jamais vu un endroit pareil. Et j'ai visité un sacré paquet de trous.
 
Tulip alluma l'épaisse cigarette qu'elle avait enfin fini de rouler entre ses doigts, tirant ensuite dessus avec un geste né d'une longue habitude.
 
- N'empêche, c'était bien toi, le dernier obstacle. Maintenant que t'as obtenu un pardon officiel, tu peux te balader au grand jour. Personne devrait avoir de raisons de venir te chercher des noises tant qu'on jouera le jeu. On n'a plus qu'à être malins, et on aura le champ libre pour longtemps.
 
Elle le regarda par en-dessous, puis porta son regard vers Euphemia, occupée à un nouveau bras de fer avec Anthémis. Simon arbitrait le duel avec emphase sous les encouragements du dernier membre de leur groupe, tout le public dont Effie avait besoin.
 
- J'ai préféré dire aux autres que c'était pour nous que tu t'étais livré. Pour le groupe. Que c'était soit régler ça maintenant, soit prendre le risque qu'on passe plus tard pour tes complices, si jamais t'étais démasqué contre ton gré.
 
- Bien vu.
 
- Ouais. Surtout que c'est vrai. Mais si tu veux un conseil, attends un peu qu'ils se soient habitués à cet endroit avant de leur montrer qu'Effie passera avant tout. Héloïse l’a bien compris, mais eux ils sont encore sur les nerfs. Maud est déjà au bord de l'apoplexie devant le niveau intellectuel moyen sur l'île. Alors, sois pas impulsif. Tu seras plus utile à ta gosse en gardant la tête froide même si c’est dur, crois-moi.
 
- Noté, ô mère exemplaire à la sagesse infinie.
 
Elle le menaça du poing, par jeu, les muscles de ses bras et de ses épaules se dessinant nettement.
 
- Et maintenant, dis-moi, Tulip… est-ce que ça s'arrête un jour ?
 
- Quoi donc ? Être prêt à faire n'importe quoi pour son môme ? Pas vraiment, non. Ça vient du plus profond du cœur, et des tripes. La cervelle a pas grand-chose à voir avec ça, je crois.
 
Elle continua de fumer en silence, les yeux brillants, alors que Marco ne disait plus rien, la tête tournée vers le ciel nocturne. On apprenait à chacun des membres de leur culte à observer soigneusement le ciel, tour à tour menaçant et plein de promesses. Sur la Terrasse éclairée par une constellation de lanternes accrochées en guirlandes, les quatre jeunes gens s'interpellaient les uns les autres. Les duellistes se plaquaient violemment la main sur la table chacune leur tour, incapables de se départager pendant leur épreuve de force. Tulip se fit la réflexion qu'elle n'avait encore jamais vu Anthémis se comporter d'une manière aussi familière avec des gens de son âge, et elle considéra la chose avec un vague regret, se rappelant sa propre jeunesse depuis longtemps passée aux oubliettes. Elle écrasa soigneusement son mégot par terre avant de le jeter dans un seau de déchets proche, sous l'oeil attentif de Sasha qui veillait de loin à ce qu'on ne souille pas son précieux jardin. La rouquine fit un grand sourire approbateur à la femme au crâne rasé, saluant son geste d'un hochement de tête signifiant sans doute qu'elle lui aurait autrement fait ramasser ses saletés à quatre pattes. Tulip rigola, puis s'adressa à nouveau à son vieil ami.
 
- Putain, elle est vraiment délicieuse, celle-là. Allez, rejoignons les gosses. Y paraît que c'est la fête ! Réjouis-toi, mon vieux. T'es un homme nouveau, c'est pas donné à tout le monde. Ta fille t'attend.
 
 
***
 
 
On avait la ferme intention de fêter cette bonne nouvelle malgré le mutisme relatif de son père, et Effie portait pour l'occasion -et pour la première fois- un vrai corset, coquetterie que Sasha l'avait convaincue d'acheter quelques jours plus tôt, en guise d'habit pour les grandes occasions. Avec une robe pour aller avec, elle aurait tout l'air de la jeune femme de bonne famille qu'elle n'avait jamais été. D'ailleurs, sa main était encore rougie et douloureuse après les assauts violents échangés avec Anthémis. Cette petite teigne avait une sacrée poigne.

Il n'y avait pas un instant sans qu'Effie ne soit tentée de sortir son canif pour découper tout ça, et se libérer de l'affreux vêtement qui lui comprimait les côtes. C'est à peine si elle pouvait respirer correctement. C'était joli et elle en voyait même le côté séduisant, mais comment courir avec ce truc ? Ou se battre ? Ou faire l'amour, d'ailleurs ? Ça la laissait perplexe. Retourner la question dans tous les sens ne lui servait à rien, elle ne voyait aucune réponse plausible à ses interrogations. Peut-être devrait-elle demander conseil à l'une de ces belles dames qui insistaient pour inclure ce machin dans leur garde-robe.
Elle rajusta ses vêtements en s'y sentant endimanchée, fourrant carrément la main dans son corsage pour remettre sa maigre poitrine en place de manière très peu distinguée. Elle croisa ce faisant le regard d'Anthémis qui se moqua de la voir si gauche, elle qui n'avait pas pris la peine de mettre autre chose que ses vêtements habituels, et elle s'employa à faire fuir l'impudente à l'aide d'une série de grimaces affreuses.
 
Elle était fière de son père, ahurie qu'il ait écouté ses bêtises et heureuse qu'il puisse se libérer de toutes ces histoires de piraterie, qui lui avaient tant collé à la peau. La bonne humeur ambiante avait quelque chose d'euphorisant pour elle. Elle se dirigea vers Sasha, qui venait d'échanger quelques mots avec Simon venu se servir une chope de bière. Effie se planta tout près d'elle, son corps répondant immédiatement à la proximité de son aimée par mille petits signes, s'arrangeant pour lui frôler le bras de sa poitrine au passage.
 
- J'ai vraiment pas l'habitude de porter ces trucs, mon cœur, se plaignit-elle tout de go à son oreille. Il y a plein de lacets, de lanières et de machins
 
- Pauvre amour, susurra la rouquine, narquoise.
 
- Tu ne comprends pas. Il y en a vraiment beaucoup. Il faudra ABSOLUMENT que tu m'aides à enlever tout ça cette nuit.
 
Elle s'essaya à un regard suggestif, qui fit monter une rougeur de bon augure aux joues de sa jeune et tendre épouse.
 
 
***
 
 
/Que dirais-tu que nous partions en voyage, toi et moi ?
 
Anthémis avait signé discrètement, parfaitement consciente qu'au moins deux autres personnes ici étaient tout à fait capables de comprendre ses gestes. Et là, il était présentement hors de question que quiconque surprenne cette conversation. Elle agitait les mains tout contre son corps.
 
/Ensemble ? répondit Simon d'un geste devenu fluide, adoptant instinctivement la même gestuelle discrète.
 
Depuis qu'elle l'avait rencontré, il avait fait des progrès fulgurants pour pouvoir communiquer avec elle, bien plus que n'importe qui d'autre sur l'île, et presque aussi bien que ses camarades habituels. Elle claqua la langue et marmonna.
 
- Hmm.
/C'est ce que je viens de dire, idiot.
 
/Où ? Quand ? Pourquoi ?
 
/Où on voudra. Quand on voudra. Parce que j'en ai envie. Le groupe n'aura pas besoin de moi pour porter les messages pour toujours. Ils commencent à connaître la région.
 
/Et mon travail à moi ? Je reprends à peine la boutique.
 
Il avait retiré la pancarte indiquant la fermeture du Toymaker le matin même, retrouvant chaque jour un peu plus de sa dextérité d'antan.
 
/J'ai vu vos comptes, et je connais le contenu du coffre derrière ton lit. Vous êtes à l'abri du besoin grâce à ta sœur. Tu n'as pas besoin de travailler pour vivre. Félicitations, c'est une chance extraordinaire.
 
Simon secoua la tête, à peine surpris que la petite blonde soit au courant de ce genre de détails familiaux -et privés.
 
/Alors ? insista-t-elle avec ferveur. Il était souvent difficile de lui dire non.
 
/C'est vrai. Même si je ne compte pas rester à ne rien faire. Mais prendre plus souvent des vacances ne me fera pas de mal… Je serai heureux d'en passer une partie avec toi.
 
/Donc, c'est d'accord ?
 
/C'est d'accord.
 
Elle leva son verre de vin pour trinquer, triomphante, mais il l'arrêta d'un geste.
 
/Attends. Moi aussi, je voulais te demander quelque chose. Voudrais-tu emménager avec nous ?
 
Elle haussa les sourcils, prise de court. Le garçon enchaîna, imperturbable.
 
/C'est assez évident, en fait. Gemini insiste pour nous surveiller, quitte à perdre du temps et de l'énergie. Tu pourrais rester sur place et t'en charger pour de bon. Nous t'hébergions déjà ici avant, ça ne changera donc rien ou presque à nos vies. Problème réglé.
 
Anthémis tourna brièvement la tête vers le couple de filles qui roucoulait non loin, après avoir échangé quelques baisers furtifs qui avaient résolument fait regarder ailleurs au vieux Gemini. Simon suivit son regard, et reprit :
 
/On en a parlé. Sasha t'adore, et Effie est d'accord. Si tu es partante, elle se chargera de convaincre son père que tu suffiras à notre protection, ce dont je suis déjà persuadé.
 
Elle repoussa une mèche de cheveux blonds derrière son oreille, flattée. Elle lui sourit en montrant ses dents du bonheur et hocha la tête, levant sa main libre, pouce et index joints en cercle.
 
/Je marche.
 
Alors seulement, Simon, réjoui, leva sa chope de bière et trinqua avec elle pour sceller leur accord. L'idée d'allier ainsi l'utile à l'agréable lui plaisait plus qu'elle ne l'aurait imaginé. Elle s'était bien attachée à ces trois benêts, mine de rien. Et sortir un peu du carcan des Maisons était soudain très séduisant… Les récents événements avaient éveillé une puissante soif de liberté en elle, l'envie de parcourir les moindres recoins de cette île, d'en faire le tour, et même d'en faire son fief, en quelque sorte. Et Simon était devenu un compagnon de voyage tout à fait correct. Un lien étroit s'était tissé entre eux, qu'elle comptait bien entretenir. Elle le dévisagea, s'amusant toujours de la multitude de détails qu'elle pouvait observer sur sa figure sous le moindre reflet de lumière. Une ombre de barbe lui colorait le bas du visage, s'arrêtant pile là où commençaient les brûlures, du côté gauche. Au milieu des chairs ravagées, son œil laiteux était plus vivace que jamais et suivait les mouvements de l'autre entre ses paupières plissées, bien qu'il soit aveugle. Elle l'imaginait bel homme dans quelques années, et ses cicatrices n'y changeraient rien. Le moment venu, quand ce serait son tour d’enfanter pour le clan, il lui faudrait choisir un père. Ce n'était qu'une idée, mais…
 
Soudain, l'une des lanternes, mal accrochée, se détacha de son support et s'écrasa au sol. Le mouvement soudain au coin de sa vision la fit sortir en tressaillant de sa rêverie, et le garçon, face à elle, sursauta à cause du bruit sonore causé par la chute de l'objet dans son dos.
 
 
***
 
 
Sasha monta prestement sur l'une des tables pour raccrocher la lanterne accidentée, se dégageant à regret des bras d'une Effie bouillonnante, qui lui murmurait mille promesses. Elle comptait bien les lui faire tenir plus tard ce soir. Ainsi perchée, elle dépassait même son immense beau-père, qui était justement à deux pas. Elle ne le trouvait plus du tout effrayant ; il lui rappelait même feu son propre père. Le dénommé Ivan avait été un homme intimidant et rude, qui n'en avait pas moins sué sang et eau pour offrir à ses enfants à manger et un toit. Elle se rappelait avec tendresse ses rares mais toujours sincères éclats de rire, brèves explosions sonores qui dévoilaient ses dents blanches au milieu de son épaisse barbe rousse.

Elle n'avait qu'à tendre le bras pour toucher ce monsieur au poil poivre et sel, ce qu'elle fit en lui effleurant l'épaule d'une main légère une fois sa tâche terminée.
 
- Tu m'aides ? demanda-t-elle poliment en désignant la distance qui la séparait du sol. C'est haut.
 
Il ne répondit rien mais la saisit délicatement par la taille, la souleva sans difficulté et la posa au sol avec douceur. La rouquine le remercia avec un naturel désarmant, l'homme hocha la tête sans faire le moindre commentaire et revint à son verre. Simon, Effie et Anthémis détournèrent précipitamment la tête dans un bel ensemble à la fin de la scène. Tous trois avaient suivi l'échange inopiné, captivés. Derrière tout le monde, Tulip souriait largement, les pieds sur l'une des tables.
 
 
***
 
 
Que Gemini eut fait amende honorable pour ses crimes passés ne voulait pas dire qu'il était subitement devenu blanc comme neige, et les pensées de Simon dérivaient souvent vers le reste de la mystérieuse bande, qu'il n'avait fait qu'apercevoir. Anthémis lui avait parlé à plusieurs reprises de ces gens, de leurs machinations et de leurs buts tortueux. Il se décida à aborder l'objet de sa curiosité, encouragé par la scène précédente d'une simplicité inattendue, et aussi par quelques verres. Il était encore ragaillardi par l'échange encourageant qu'il venait d'avoir avec son amie. Il se rapprocha lentement du grand homme taciturne, qui n'avait pas dit grand-chose depuis son retour du tribunal. On aurait dit qu'il peinait à trouver dans quel sens prendre la nouvelle de son propre pardon.
 
- C'est bien que vous ayez fait ça pour elle, monsieur, dit-il d'une voix qu'il espérait ferme. J'apprécie énormément votre geste. Merci.
 
- Je n'ai pas besoin de tes remerciements, Simon.
 
La réponse, laconique, correspondait plus ou moins à ce à quoi il s'était attendu. Il haussa les épaules.
 
- Ils sont sincères. J'espère que vous le comprendrez un jour.
 
L'homme daigna enfin lui accorder un regard. Étrangement, Simon avait de moins en moins de mal à le lui rendre.
 
- Je sais que vous obéissez à quelqu'un, continua-t-il. Dans quelle mesure êtes-vous vraiment libre de vos mouvements, ici ?
 
- Ta sœur m'a fait promettre que vous ne mettriez jamais les pieds là-dedans à cause de moi. Fais preuve d'intelligence, écoute-la et ne te soucie pas de ça.
 
Enfin, il s'animait pour lui lâcher plus de quelques mots. Simon décida d'insister, sentant qu'il tenait là une amorce. Au final, ce que cet homme lui inspirait tenait moins de la peur que d'un genre de tristesse.
 
- Nous aimons tous les deux Effie à notre manière. Et encore, je pense qu'elles sont plus similaires que nous ne sommes prêts à nous l'avouer, vous et moi, concéda-t-il avec sincérité. Mais là, c'est de l'entendre de votre bouche dont j'ai besoin. Je sais que vous pouvez comprendre ça. S'il vous plaît. Ensuite, je n'aborderai plus jamais le sujet. Alors, je vous le demande… Pensez-vous que vous n'aurez jamais à faire quoi que ce soit qui puisse nuire à Effie ?
 
Gemini l'examina longtemps. Il apparut, enfin, une lueur d'intérêt dans ses yeux gris. Il se tourna totalement vers son interlocuteur, après être resté légèrement de profil jusqu'ici. Simon se rendit à nouveau compte de combien il était imposant. En fait, il devait aisément dépasser les deux mètres. Avec sa façon de se tenir et de bouger son corps massif, il donnait l'impression de faire deux fois la petite Anthémis en hauteur, et le double de Simon en largeur. C'était à se demander comment il faisait pour être aussi discret quand il le voulait. Simon imagina sans mal comment une Effie plus jeune et plus sauvage, esseulée et assoiffée d'une compagnie rassurante, avait fini par être fascinée par cette forteresse ambulante, puis par aimer l'homme qu'elle avait su en extirper.
 
- Jamais, asséna le géant d'un ton sans appel. Plutôt crever. Ça au moins, tu peux en être sûr.
 
Simon hocha la tête, finalement rassuré. Il tendit timidement une bière à son curieux compagnon.
 
- Voulez-vous bien trinquer avec moi ? Je ne le dirai pas à ma sœur si vous refusez, dit le jeune homme, se risquant à une pointe d'humour.
 
- J'en connais qui t'ont repéré, mon garçon. Je compte bien finir par comprendre pourquoi, répondit complaisamment le colosse en se saisissant de la chope qu'on lui tendait, sans chercher à cacher la dureté dans sa voix.
Euphemia de Windt
Euphemia de Windt
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Posté le 25/02/2022 à 17:39:05. Dernière édition le 25/02/2022 à 20:23:51 

Sasha regarda secrètement Euphemia s'habiller, les yeux mi-clos. Un puissant sentiment de propriété s’empara d’elle pendant qu'elle se rinçait l’œil pour bien commencer la journée, avant qu'une Effie innocente, la croyant encore endormie, ne cache finalement ses courbes -ou plutôt ses angles, d'ailleurs- à sa vue, en enfilant ses vêtements. Elle referma les yeux, pour mieux feindre le sommeil, quand la brune se pencha sur elle pour l'embrasser avant de sortir déjeuner. On attendait d'elle qu'elle baisse le rythme, délègue et se repose plutôt que de s’épuiser à vouloir tout gérer, à chaque instant. Elle avait parfaitement le droit de rester au lit, et les jumeaux insistaient bien assez là-dessus pour qu'elle consente à essayer de ne pas se lever aux aurores, mais faire la grasse matinée était encore nouveau pour elle. Elle était convaincue qu'elle n'arriverait pas à rester inactive si les autres la savaient réveillée.
 
Voilà près d'un an qu'elle habitait sur cette île, et certains de ses souvenirs étaient toujours aussi confus dans sa tête. Elle se rappelait d’un passé à la conclusion funeste, qu'elle ne pouvait pas avoir vécu pour des raisons évidentes… Car si elle était ici, c'était parce que Simon et sa sœur l'avaient sauvée d'un bûcher, sur lequel elle avait pourtant péri il y a des années, à l'autre bout du monde. Mais la distance franchie… et le temps ? Et… le reste…? À deux doigts de mourir d’un lynchage, dans sa vallée natale froide et rude, et l’instant suivant, libérée et en vie sous les Caraïbes… des décennies plus tard. Il lui suffisait d'essayer de donner un sens à tout cela pour être prise d'atroces migraines, et s'affairer en permanence était justement le meilleur moyen qu'elle avait trouvé pour ne plus avoir à y penser.
 
Les jumeaux en connaissaient les grandes lignes, mais Sasha n'avait jamais pu se résoudre à leur raconter toute l'histoire en détail. À l'époque, elle était tombée amoureuse d’une des filles de la famille la plus influente de la vallée, une belle brune du nom de Dina, et ensemble, elles avaient vécu un amour secret et intense. Elle se rappellerait de ces quelques mois de bonheur toute sa vie. Malheureusement, cela avait fini par se savoir. Peut-être les avait-on surprises ensemble, ou Dina s'était confiée à l'une de ses sœurs en pensant pouvoir lui faire confiance… Quoi qu'il en soit, la doyenne de ce clan puissant n'avait pas supporté d'apprendre que sa précieuse petite-fille se laissait pervertir par une paysanne aux mœurs contre-nature. Ils avaient grand besoin d'héritiers pour perpétuer leurs ambitions, et il était donc hors de question pour eux de gâcher la perspective d'un bon parti, et pas plus envisageable de voir leur réputation entachée d'une telle souillure. Aucun parent respectable ne voudrait d'une maudite lesbienne en guise de belle-fille. Il était inconcevable que Sasha soit présente dans le tableau parfait envisagé pour Dina. On tenta d’abord de l'acheter pour qu'elle aille voir ailleurs, sans succès. On la menaça de représailles, qui ne l’émurent pas. On pilla ses cultures et vola ses bêtes à la faveur de la nuit. On surveilla Dina de près, on l'enferma et on la fit même battre, mais les filles continuèrent de se retrouver malgré tout. Et puis un jour, on en eut assez. Il était temps de mettre une solution plus radicale à exécution.
 
La méfiance des villageois -qui pour certains connaissaient pourtant Sasha depuis l'enfance- avait été savamment exacerbée par la vieille harpie et sa myriade de rejetons, qui avaient fait courir des rumeurs aux festivals et aux fêtes alentour. Il n'avait pas fallu grand-chose pour faire de la rouquine la coupable idéale de bien des maux, imaginaires ou non. Vivant seule depuis la mort de ses parents et de ses frères, le cadet et seul autre survivant ayant fui sans jamais se retourner ni se soucier du destin de son unique sœur, Sasha avait déjà une réputation de membre à part de la communauté. Sa maison était en lisière du village, un peu à l'écart de tout le monde, assortie d'un poulailler, d'un potager et d'un jardin de simples soigneusement entretenus par sa propriétaire. Jamais mariée, à la fois amicale avec tous et solitaire, les jeunes hommes la courtisaient peu, malgré sa beauté qu'on reconnaissait volontiers. S’épargner les ardeurs des garçons du village lui convenait parfaitement. Sans doute étaient-ils intimidés ; elle était, en effet, celle qu'on venait voir discrètement pour des remèdes et des conseils, pour les hommes comme pour les bêtes, recevant même parfois la visite de gens venus d'en dehors de la vallée. On la payait avec ce qu'on voulait, ou pouvait : main d'œuvre pour les plus gros travaux, menus cadeaux, services et faveurs, sacs de grain, de farine, de fruits ou de légumes, pièces de viande qui lui permettaient d'améliorer son ordinaire… Elle avait rassuré des jeunes parents inquiets et des vierges angoissées par leur nuit de noces, soulagé des vieillards à la santé déclinante, nettoyé et veillé les morts partis dans la solitude, ceux que personne ne viendrait jamais réclamer ni honorer, aidé des vaches à vêler et des poulains nouveau-nés à téter, ramené le bétail égaré quand la nuit tombait ou que la neige menaçait, guéri les brebis aux mamelles douloureuses, aidé un nombre incalculable de fois des jeunes gens venus lui réclamer de quoi prévenir une grossesse ou y mettre un terme, guérir leurs plaies après une dispute qui avait mal tourné, ou tout simplement soigner leur gueule de bois… Tous ceux-là étaient les mêmes qui avaient saccagé sa maison et le peu qu'elle avait, l'avaient battue, puis traînée hors de chez elle en la tirant par les cheveux, les arrachant par poignées. Et ensuite… ensuite, ils…
 
Elle coinça la fine couverture sous son menton pour cacher instinctivement sa nudité, sa chevelure cuivrée étendue en auréole autour de sa tête, flamboyante des premiers rayons du soleil qui passaient par la fenêtre. Pire que tout, jamais elle ne saurait ce qui était arrivé à Dina par la suite. Avait-elle eu une vie correcte ? S'était-elle remise de l'avoir perdue ? Avait-elle jamais pu trouver la paix, et passer à autre chose…? Parfois, y penser lui étreignait le cœur à en avoir la nausée, et l'emplissait d'une tristesse que seule sa femme pouvait espérer alléger. Elle avait craint les moqueries et les punitions en s'affichant aussi ouvertement avec Euphemia, et rien que tenir la main de sa bien-aimée en public lui avait paru relever de l'inconscience. Effie avait eu du mal à comprendre sa réticence, avant que son frère ne réussisse à la convaincre qu'elle n'avait rien fait de mal. Simon et Sasha en avaient ensuite discuté à plusieurs reprises, la rouquine trouvant en lui un ami cher et un confident, et la douceur et le naturel du garçon à ce propos l'avaient grandement aidée à apaiser ses craintes. Il avait ouvertement déclaré s'en ficher de qui aimait sa sœur tant qu'elle était heureuse, et avait même paru gêné à l'idée que Sasha pense avoir besoin de sa permission.
 
Petit à petit, elle avait été forcée de constater que dans un tel endroit les mœurs étaient aussi variées que les habitants venus des quatre coins du globe, et jusqu'ici, elle avait surtout rencontré de l'indifférence quant à sa sexualité. Personne n'avait encore essayé de l'empêcher d'être elle-même. Depuis, elle avait trouvé un nouveau foyer, fait quantité de nouvelles rencontres, et surtout elle avait dit oui à la femme qui partageait sa vie, et qui l'avait demandée en mariage en tremblant de tous ses membres. Elle ne se privait plus d'être démonstrative et portait son alliance avec fierté, symbole de leur union qui ne serait probablement reconnue nulle part mais qui n'en était pas moins réelle à leurs yeux, ainsi qu'à tous ceux qui importaient dans leur entourage.
 
L'image des jambes fuselées de la brune en train d'enfiler ses dessous lui revint, et Sasha se remémora les évènements de la nuit dernière. Elle avait fermement entamé les hostilités et pris les choses en main, avec l'extase en cadeau dans le creux de sa paume. Réduit ce corps souple et puissant à sa merci, jusqu'à ce que la victime de ses attentions ne crie grâce, secouée de spasmes incontrôlables. Elle avait le souvenir, très net, de cette même paire de jambes prises de tremblements violents… Elle sentit une agréable chaleur l'envahir, prenant naissance dans son ventre, avec la même vitalité enivrante que la veille. Si jamais Effie repassait le pas de cette porte, elle s'assurerait qu'elle ne reparte pas d'ici avant quelques heures. Elle s'étira sur sa couche, très satisfaite d'elle-même, puis se tourna ensuite sur le ventre et saisit son oreiller à bras-le-corps pour s'y enfoncer, espérant presque y étouffer cette flamme qu'elle sentait encore vive.
 
Dehors, une voix masculine s'éleva, annonçant l'arrivée de Simon dans le jardin. Elle capta quelques bribes d'une discussion peu après, ponctuée de rires étouffés. Quand elle aurait fini de paresser, elle les rejoindrait. Mais en attendant, qu'Effie profite donc de son frère chéri pour elle toute seule.

Jamais Sasha n'aurait imaginé que quiconque puisse remplacer Dina, mais avec les De Windt, voilà deux fois que l'impossible lui arrivait. Elle serra l'oreiller comme elle l'avait fait du corps de son amante la nuit dernière, frissonnant malgré la chaleur qui montait sitôt le soleil levé, et s'abandonna aux images enivrantes qui s'obstinaient à défiler dans sa tête. Elle avait bien gagné le droit de rêvasser un peu, après tout.
 
 
***
 
 
Toute guillerette, Effie s'était réveillée avec les premiers rayons du soleil, emprisonnée dans des bras possessifs. La nuit avait plus que duré et Sasha s'était montrée aussi féroce qu'inspirée, profitant à fond de l'énergie que sa période de repos lui avait redonnée. Euphemia, hébétée et même un peu intimidée, en avait encore la chair de poule.
 
Une fois n'est pas coutume, elle était la première debout. Elle s'était tranquillement habillée, laissant son épouse dormir, puis elle s'était préparé un robuste petit-déjeuner à apprécier dehors. Elle dévora ses œufs à la coque et ses tartines généreusement garnies de beurre et de confiture à grands coups de dents, installée seule sur le banc en fer forgé du jardin. Deux tasses complétèrent le tout, la première de jus de fruits et la seconde de café. Englouties coup sur coup, elles furent suivies d'un rot sonore qui fit glousser la jeune femme toute seule.
 
Elle appréhendait la soirée à venir avec un plaisir sincère, accompagné par son lot d'angoisses. En effet, Pieter, le commis du boucher d’à côté et ami de Simon, avait accepté de confier son bébé aux filles De Windt pour quelques heures. Lui et sa femme, qui n'avaient pas les moyens d'engager une nourrice ni le temps de s'occuper autant qu'ils le voudraient de leur enfant, seraient heureux d'avoir un peu d'aide. Effie leur avait spontanément proposé ses services quand Simon lui avait fait part du problème.
 
Elle découvrait sur le tard, fascinée, ce que signifiait vivre une enfance heureuse. Elle était obsédée par l'idée de la transmission du savoir, de la protection, d'avoir un adulte avec soi pour grandir et apprendre, elle qui en avait été privée. Simon compensait son manque d'expérience avec les enfants par une douceur à toute épreuve, et la plupart des bambins trop jeunes pour comprendre ou associer sa figure abîmée à quelque chose de mal se contentaient de le dévisager, bouche bée. D'ailleurs, il lui suffisait souvent d'un jouet pour calmer les pleurs les plus terribles, ce qui était, honnêtement et selon sa sœur, de la triche. Sasha, quant à elle, accompagnait les découvertes hallucinées et souvent maladroites de sa compagne avec patience, et la pratique née d'une longue habitude. Apparemment, dans son village natal, il était parfaitement normal et même attendu des enfants qu'ils s'occupent de leurs camarades plus jeunes. La jolie rousse faisait partie de ces gens qui semblaient nés pour être parents, sachant se faire obéir, dissipant les peurs des petits et leur insufflant le sommeil par un simple contact ou quelques paroles. Pour la brune envieuse, ça relevait de la magie.
D'ailleurs, Effie avait bien remarqué les regards que lui lançait son épouse dès qu'elles étaient en présence d'enfants. Le désir d'en avoir un avec elle lui était venu soudainement, et était resté depuis. Savoir comment elles pourraient procéder était une question qui devrait malheureusement se poser à un moment ou à un autre…
 
Quand Simon vint la rejoindre dehors, le jeune homme avait encore les yeux bouffis de sommeil d'avoir lu trop tard, et grattait sa barbe de quelques jours en bâillant. Effie l'aimait bien comme ça, ça lui donnait un air plus sauvage dont il avait selon elle bien besoin. Et puis, elle ne se lassait jamais de frotter sa main dessus pour l'embêter, fascinée par le contact des poils courts et rêches contre sa peau. Elle avait déjà obligé son père à garder sa barbe grisonnante pour la même raison.
 
Hormis Sasha, ils étaient seuls à la maison ; Anthémis, qui avait accepté leur offre et était par conséquent libre de séjourner au Toymaker autant quelle le souhaitait -on lui avait solennellement offert un double des clés-, s'était absentée, sans doute pour tenir compagnie à sa charismatique mère. La dernière fois qu'Effie l'avait vue, le matin précédent, Anthémis était vautrée sur le divan destiné aux clients, près de l’entrée. Simon avait chassé ses pieds posés sur les coussins en passant, qu’elle avait remis sitôt qu’il avait tourné le dos. Le garçon revenait de chez ses fournisseurs en ville, auxquels il avait acheté quelques belles pièces de bois et de la peinture fraîche, de quoi se remettre convenablement au travail. Il était déterminé à continuer la laborieuse reconquête de son savoir-faire. La blonde l'avait épié par-dessus le dossier du divan tandis qu'il dépoussiérait son établi, puis ressortait ses outils pour les aligner dessus avec soin. Lorsqu'il avait entamé la sculpture d'un petit lion de bois, concentré sur ce qu’il faisait, Mimi avait tourné de plus en plus fréquemment la tête pour suivre sa progression, et peut-être aussi tout simplement pour le regarder pendant qu'il était plongé dans son travail. Effie avait fait de son mieux pour résister à l'envie d'embêter la jeune femme, se bornant à la bombarder de quelques boules de papier froissé, brouillons de ses leçons de mathématiques sur lesquelles elle était penchée. Marco était intraitable quant à l'instruction de sa fille, qu'il avait été forcé d'arrêter à son départ et qui selon lui souffrait de lacunes inacceptables. Elle peinait avec les nombres ? Elle n'aurait qu'à travailler plus dur, jusqu'à ce que ça rentre. Sasha l'accompagnait en général, motivée non seulement par la solidarité, mais aussi par une envie sincère de s'instruire. N'ayant jamais profité d'une quelconque éducation, elle avait déjà sauté sur l'occasion d'apprendre à lire et à écrire, et sa présence détendait la brune qui avait souvent du mal à rester concentrée plus de quelques minutes sur un exercice. Les chiffres avaient tendance à se chevaucher et à se mélanger dans sa tête, aussi sûrement que si elle les avait enfermés dans une bouteille pour les secouer. Plus lente en leçons que son frère ou Sasha, elle n'en désirait pas moins prouver à son père qu'elle n'était pas une ignare.
 
Simon s'assit à côté d'elle, sur le banc, sans rien échanger d'autre pour commencer qu'un bonjour et un sourire, apportant son propre petit-déjeuner avec lui. Effie prit le temps d'observer le ciel, où flottaient encore les derniers lambeaux d’obscurité nocturne déchirée par l'aurore.

Elle adorait par-dessus tout contempler l'aube. Elle raffolait de ces rouges, ces ors et ces oranges, ses couleurs préférées entre toutes, qui dansaient là-haut. À ce moment précis, en suivant le soleil qui montrait le bout de son nez, sa tête se vidait momentanément de tout souci. Du coin de l'œil, elle vit que son frère savourait le même spectacle avec un plaisir équivalent. Elle essuya discrètement une montée de larmes, provoquée par une émotion indéfinissable comme il en arrive parfois, en le voyant simplement assis là avec elle. Simon ne remarqua rien, et il continua de manger rêveusement son repas, heureux d'une matinée qui commençait si bien. Elle apprenait à lui laisser le temps d'émerger avant de l'assaillir des mille questions, blagues et rires qu'elle ne manquait jamais d'avoir envie de partager avec lui, à l'instant même où il entrait dans son champ de vision. Elle avait enfin compris qu'il ne comptait pas s'envoler de sitôt, et surtout pas sans elle.
 
Elle avait la tête envahie de problèmes sans doute triviaux pour autrui, très loin des sauvetages du monde et des combats pour l'or et la gloire qui agitaient Liberty, et de toutes ces prétentions grandioses qui l'animaient elle, il n'y a pas si longtemps encore. Peut-être se rangeait-elle trop tôt, trop vite… mais elle n'arrivait pas vraiment à y croire. Si ça lui convenait, en quoi avait-elle tort ? Et si ça en faisait rire certains, hé bien… Ce n’était pas très grave. La vie lui paraissait suffisamment belle ainsi. Ses cauchemars se raréfiaient, et l'avenir était loin de lui faire aussi peur qu'avant. Et puis, son vieux canif ne serait jamais très loin de sa main. Il lui suffirait de s’en saisir, le jour où elle serait sujette à de nouvelles envies d’aventure, et de franchir le pas de sa porte pour s'aventurer à nouveau dans le monde. Et Euphemia savait d’avance qu’elle y serait bien accompagnée, quoi qu’il arrive.


-Fin ?-
 

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