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L’essentiel en enfer est de survivre  
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l'inconnue
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29/01/2021
Posté le 08/02/2021 à 20:25:43 

L'essentiel en enfer est de survivre (Michel Audiard)

 
la jeune femme entre dans les lieux d'un pas décidé. La lourde odeur d'encens emplit ses narines jusqu'à lui chatouiller la gorge et la faire tousser.
- kof ! kof ! kof !
 
 
Amélie la salut, et lui fait signe d'approcher.

- Bonjour madame Amélie, je viens de la part de monsieur l'Écumeur.
- Voilà qui est somptueux. Vous souhaitez utiliser nos services vous aussi ? Je vous fais préparer la chambre ?
- Non, plutôt l'inverse. Je lui ai demandé où une femme pouvait se faire de l'or ici, et il m'a recommandé la fleur bleue.
- Je vois. Malheureusement, nous ne recrutons pas. J'ai trop de mauvais payeurs, si cela continue je vais devoir mettre la clé sous la porte.
- Pourtant il n'y a pas que monsieur l'Écumeur qui m'aie dit que je trouverais du travail ici
- Vraiment ? Par les bourses du Roi, les hommes n'ont aucune idée, il ne faut jamais croire ce qu'ils disent.
- Bien. Je vous pose donc la question : comment puis-je gagner de l'or ?
- Écoute, tu m'as l'air mignonne, mais je ne suis pas sûre que tu aie les reins assez solides pour travailler ici.
- Vous avez tort
- Tu t'es déjà prostituée ?
- Non. Mais j'apprends vite
- Je n'ai pas le temps de t'apprendre. Vas voir ailleurs si j'y suis.
- J'ai ce que certains appellent un don, qui pourrait je pense vous intéresser.
- Tout le monde peut se mettre sur le dos et écarter les cuisses, ce n'est pas un don.
- C'est certain. Mais il ne s'agit pas de cela.
- Si tu savais toutes les femmes qui se présentent à moi avec un "don" : la dernière pouvait soit disant faire jouir cinq hommes à la fois; ce fut une catastrophe, le gouverneur m'en veut encore.
- Je n'ai pas cette prétention. Il s'agit plutôt de se....
- Je n'ai pas le temps, file donc !
- Je suis travailleuse. Je n'ai peur de rien. Je ne vous décevrais pas. 
- Si tu veux un jour travailler pour moi, il te faut déjà te trouver quelques bijoux, et un accoutrement plus suggestif. Cette cape est bien trop lourde, et ta coiffure : on dirait une bohémienne. Nous sommes à Port Louis, il s'agit d'être soignée et tirée à quatre épingles. Les clients viennent de toutes les caraïbes pour mes filles, il faut toujours être impeccable. Impeccable tu entends ? Reviens quand tu seras présentable, et on verra si les clients mordent.
- D'accord, merci madame.


 
l'inconnue
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29/01/2021
Posté le 10/02/2021 à 11:56:16 

Journal de poche
Liberty, jour 2

 
J'ai obtenu quelque piécettes en rendant service aux gens de la ville. Elle est grande, bien bâtie, mais plutôt vide. Je me demande où sont les habitants, car les rues sont désertes non seulement à la tombé de la nuit mais aussi en journée. Ça me permet de m'accoutumer à cette nouvelle vie, et observer ces lieux qui n'ont rien à voir avec ce que je connais. Je me fais discrète, j'épie les quelques passants et les hommes endormis à la taverne. Je n'ai croisé de femmes qu'à la fleur bleue. Où sont les autres ? 



Quelques hommes de la ville m'ont offert des bandages, de quoi manger et des petits couteaux. Quel genre de ville est-ce pour que l'on offre des couteaux à une jeune inconnue ?
Je ne dors que d'un œil, le couteau dans ma main crispée, coincée entre deux caisses de vin rouge sur le port de la ville.
l'inconnue
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29/01/2021
Posté le 11/02/2021 à 15:02:22 

Journal de poche
Liberty, jour 5

Mes pérégrinations m'ont porté dans la cité d'Ulüngnen. L'auberge est animé : les habitants boivent beaucoup et sont festifs. Leur intendant, un jeune garçon sympathique du nom de Paulus, est vraiment charmant. J'ai ressenti un besoin de se faire remarquer, et une envie de plaire bien naturelle à son âge. Il doit avoir une quinzaine d'années, comment a-t-il pu être élu à un tel poste ? Les élections doivent être truquées.

Rien de bien novateur; jeux politiques, jeux d'arnaques, on met un gamin à la tête d'une colonie et on tire les ficelles dans l'ombre. La question est de savoir qui est dans l'ombre. Je le crois sincère, il n'a pas l'air de se rendre compte qu'on se sert de lui.

Il y avait d'autre personnes (des femmes aussi, cette fois; c'est rassurant), dont je ne me souviens plus du nom tellement leur sonorité est étrange. Des guerriers, quelques prostituées, des ivrognes, une taverne comme mille autres auparavant. On m'a gentiment offert à boire et à manger; je me suis un peu méfié au début: qui offre de la nourriture sans contrepartie ?

J'avais si faim et le plat était chaud, j'ai fini par me laisser aller; ça faisait quelques jours que je me raccrochais à un bout de pain chipé à Port Louis, et ce plat a ravi mon estomac.



Le ventre bien plein; je pars sans conviction sur les traces d'une grotte du dragon et d'une cave du diable qui sonne tout comme une supercherie orchestrée par des ivrognes.
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29/01/2021
Posté le 12/02/2021 à 14:17:10 

Journal de poche
Liberty, jour 9

 
Une missive singulière m'est parvenue, de la part du Marquis de Montalvès : il m'invite à rejoindre une certaine Vieille Garde, et il a glissé la clé de cette mystérieuse Maison dans l'enveloppe.

Ceci est très curieux, je vais enquêter sur les mœurs d'une telle Maison, comme ils l'appellent. Peut-être cela aidera-t-il à me faire un peu d'or. Il faut que je trouve une source de revenus, je n'ai pu amasser qu'un maigre pécule pour le moment, qui n'est pas suffisant pour les achats dont madame Amélie m'a parlé. Il faudra économiser, puis investir dans une panoplie de Port Louisienne. En espérant que j'y verrai un retour sur investissement, sinon ça sera retour à la case départ.
 
Cette maison m'intrigue : combien d'hommes et de femmes y résident ? Sagit-il de nobles ? Quelle idée ont-ils bien eue de m'y inviter ? C'est peut-être louche. Mais je ne peux pas refuser l'offre de dormir dans un endroit abrité lorsque je suis à Port Louis. Cela changera des quais humides, emplis de poivrots aux manières très déplacés.
l'inconnue
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Posté le 17/02/2021 à 12:46:55 

Journal de poche
Liberty, jour 15

New Kingston, ville occupée par les colons britaniques : quelle foule !!!! Je la crains, mais je réalise qu'elle m'avait aussi manqué.
 
   

De la musique résonne dans ses murs, je tombe nez à nez avec une de leurs fêtes locales. Ils semblent vénérer une sorte de dieu de l'amour, ce n'est pas clair. L'église est-elle au courant? Étrange mœurs. Ce qui est toutefois limpide est que les convives boivent beaucoup, et qu'il y a beaucoup de débauche. Si madame Amélie avait bien voulu m'engager, j'aurais pu faire fortune.

Des femmes et des hommes de toutes les colonies sont présents. J'ai la chance d'en rencontrer quelques-uns, et même un petit chaton extrêmement mignon qui se nomme Aegis !

J'ai un peu honte de ma tenue, même en retirant mon manteau ma toilette est loin d'égaler celle des dames qui sont toutes plus belles les unes que les autres.  Après tout je ne suis pas tirée à quatre épingles comme madame Amélie avait préconisé pour une Port Louisienne. Mais après tout, je n'en suis pas une... J'espère qu'il ne vont pas penser que je cherche à les moquer. Il me manque simplement encore trop d'or pour m'acheter de quoi faire honneur à Port Louis. J'observe les manèges de séduction pour m'en inspirer afin d'épater madame Amélie la prochaine fois. C'est tellement ridicule parfois que j'ai envie de rire. Je ne sais pas si j'y parviendrais, tout sonne si faux ! L'on m'a offert une petite broche en forme de rose qui m'a permis de faire illusion, au moins.  
 
 
 
La salle de bal !!!!! Jamais je n'avais vu autant de belles choses réunies en un seul lieu. En réalité, jamais je n'ai vu autant de belles choses. Mais qui paye pour toutes ces extravagances ? Il y a un mélange d'odeurs de poudre, de rose, de musc et de cire dans cette salle aux mille promesses.
 
l'inconnue
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Posté le 18/02/2021 à 13:31:47 

Journal de poche
Liberty, jour 17

 
Ces trois jours ont été riches en émotions. Emplis de surprises. Des magnifiques et des plus sombres.

J'ai dû briser mon serment, mais c'était pour aider un ami qui m'est cher. Monsieur Paulus a des ennuis. De gros ennuis. Le type d'ennui qui coûte la vie. Alors j'ai fait ce qu'il fallait faire.

Mais, c'était sans doute trop, trop vite, après des semaines sans exercer. C'était de la folie, à vrai dire, de lire l'envoyé du diable. J'ai failli plonger : j'étais au bord du précipice, la délivrance me tendait les bras, elle m'appelait si fort, froide et implacable... je la voulais, je lui frôlait les doigts... mais une main solide m'a ramenée vers les vivants. S'il savait que je lui dois la vie, ça le ferait rire.

Heureusement cette ville ne manque pas d'alcool et de tabac; cela me permet de calmer mes nerfs et flouter les horreurs qui se rejouent en boucle dans ma tête . Et ce tintement de grelot en fond sonore, ça me donne de désagréables frissons dans l'échine dont je me passerais bien. J'essaye de faire bonne figure, pour ne pas éveiller les soupçons. Heureusement, je ne suis pas seule.
 
Si je venais à disparaitre et qu'une personne lise ce carnet, méfiez-vous de cet homme, cet envoyé du diable qui vous séduit pour mieux vous utiliser selon ses besoins. Il s'agit de monsieur Dejais, voici son croquis:
 
 
C'est le dernier jour de la grande fête donnée par New Kingston. Je compte bien faire honneur à cette magnifique ville et ses habitants, ainsi qu'à mon cavalier.
 
Les étals des commerçants regorgent de bijoux tous plus beaux les uns que les autres, mais ma bourse est bien trop maigre. Plus de deux mille piécettes pour un collier ? C'est l'équivalent de mille pains, une fortune ! Ca ne se mange pas, un collier; les gens sont aussi fous que sur le continent.
 
Ce foutu grelot.... et monsieur Dejais qui murmure à mon oreille quand je m'y attends le moins... il me faut des orties, ça devrait atténuer la douleur et l'éloigner un peu. Hélas, je les ai cherché au cimetière, mais en vain ! où cachent-ils donc leurs orties dans cet endroit ??? Tout est trop bien coupé et ordonné, pas de place pour la nature.



En cherchant bien, j'ai trouvé de la violette de sorcière, enfin, des pervenches, comme on dit, pour ne pas faire peur aux gens. Faute de mieux, la plante lunaire pourrait me protéger de ce tintement de grelot du Diable avant que je ne devienne folle. 
Mais je ne peux pas me promener avec une guirlande de pervenches autour du cou, alors j'ai arraché plusieurs pieds de fleurs et paré ma chevelure à la façon des belles Dames que j'ai croisées ces jours à la fête. Utile et joli, du deux en un. J'aime beaucoup ces fleurs, l'odeur douce et sucrée ravivent toujours mon esprit les jours difficiles. Ce n'est pas Byzance, mais c'est un peu mieux, on dirait presque que je ne suis pas là par hasard.

l'inconnue
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Posté le 22/02/2021 à 16:12:24. Dernière édition le 22/02/2021 à 16:22:42 

Journal de poche
Liberty, jour 19


J'ai Vu la guerre. Beaucoup de sang, et de morts. Entre ça et les souvenirs de Monsieur Dejais... n'aurais-je pas de répit sur cette île ? Je commence à douter de mon choix. Ai-je fait une erreur en venant sur Liberty ? On m'a vanté la tranquillité d'une île paradisiaque et la fortune... je n'ai trouvé ni l'un ni l'autre pour l'instant.
 


La fête de New Kingston est finie et tout le monde est reparti. Pire, la violence s'insinue doucement dans ma vie. Encore et toujours.
 
Un fou furieux de la Vieille Garde, un certain Enthoven, me promet de me nuire; persuadé que j'ai mené Monsieur Paulus à lui lors de notre séjour à New Kingston. Quel sot : si je voulais le trahir, je ne serais pas venue avec Monsieur Paulus lorsqu'il l'a tabassé avec sa pelle. Pis encore, je n'aurais pas tout tenté pour arrêter Monsieur Paulus dans son geste.

Encore un rompiscatole, j'ai bêtement cru les avoir laissés sur le continent. Il faut croire qu'il y en a partout, comme les blattes qui infestent les cités. Ce paranoïaque menace de me pourchasser malgré la main que je lui tends pour nous expliquer pacifiquement. Il pourchassera mes amis aussi. Je me vois donc contrainte de me cacher un temps, alors qu'il se trouvait simplement au mauvais endroit au mauvais moment. Tout comme moi. C'est l'histoire de ma vie : déjà dans le ventre de ma mère, j'étais au mauvais endroit, au mauvais moment... 

 
Je ne suis qu'une poussière née sans bonne étoile,
Virevoltant entre les rayons des astres, glaciale;
Sans jamais les atteindre, loin de tout idéal.
 

Après l'agression d'un certain monsieur Lebrun sur monsieur Paulus au cœur de New Kingston, monsieur Solal et moi nous réfugions dans un manoir dont les voix hantent mes jours et mes nuits. Combien d'âmes n'ont pas trouvé le repos ici ?
 
 
 
l'inconnue
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Posté le 23/02/2021 à 08:22:02. Dernière édition le 23/02/2021 à 08:22:32 

Journal de Poche, 
Liberty, jour 20

 
Une nouvelle attaque, toujours de la violence et du sang alors qu'impuissante, je vois mon ami tomber. Les souvenirs de monsieur Dejais s'entrechoquent encore et toujours dans un tintement de grelots : New Kingston en flammes, les purges, la mort, un orphelinat où l'on dévore des enfants, des citoyens transformés en goules dans des caves, un bateau aux voiles noires, un fauteuil avec des jambes, de l'opium, tellement d'opium que j'en ressens les effets dans mon propre corps...
 
Ma tête est prête à exploser, le corps bouillant, les mains glacées; je n'en peux plus, laissez-moi rejoindre les âmes en peine de ce manoir, qu'on en finisse... Faites que cette agonie prenne fin, à qui donc dois-je m'adresser ?
Est-ce toi Vile Destinée ?
Est-ce toi Divine Fortune ?



Mais ça ne sera pas pour cette fois. Pas encore. Un sursis : une belle dame vient s'occuper de moi comme elle le peut. Petit à petit, je refais surface. Je passe outre l'opium, et les grelots. Je reste à flot. A peine, mais cela suffit pour ne pas sombrer.
 
Je passe une journée avec elle, et je rencontre son amant. Leur relation est curieuse, et je ne peux pas m'empêcher de lire cet homme pour voir à qui j'ai affaire. Intéressant.
 
Le petit chat Aegis et ma nouvelle amie me disent de ne pas sortir dehors. Tout comme Monsieur Paulus me disait de partir me terrer loin... "C'est la guerre !" Répètent-ils tous en boucle. Oui, je sais bien, je l'ai vue venir celle là. Elle est ses Anges de la mort. Comment puis-je me terrer alors que des gens se battent pour ma liberté ? Je ne suis pas lâche. Je n'ai plus beaucoup de forces, mais assez pour apaiser l'âme de ceux qui se battent sur le front. Je décide donc de me rendre vers Port-Louis, où je pourrais être utile et par la même occasion rencontrer un peu plus de Français qu'à la fête de New Kingston. 
 
Ma lettre à monsieur Cavendisch, le ministre de Port Louis, est restée sans réponse. C'est étrange. Sans doute a-t-il beaucoup de travail ? Je lui ai simplement demandé si je pouvais acheter à crédit quelques équipements de médecine, pour m'aider à soigner mieux.
Me ne frego, je me débrouillerai seule, comme d'habitude.
 
 
Cette nuit là, en quittant le manoir des âmes, je croise une belle jeune femme aux cheveux de jais. Cachée dans les fourrés, elle porte une rose rouge carmin dans les cheveux qui me ravit les sens, et un bandeau bleu. Sur son bracelet, je lis son nom qui résonne en souvenir de mes origines : Tristana. J'ai eu la force de soigner son âme dans son sommeil, j'espère qu'elle se réveillera plus sereine au petit matin.
 
Je me faufile sur cette île encore inconnue à la faveur de la nuit, fait quelques détours involontaires et retrouve enfin mon chemin. Au loin, les bruits de lames qui tintent, les hurlements des soldats... j'approche de mon but.
 
l'inconnue
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Posté le 23/02/2021 à 13:50:58. Dernière édition le 23/02/2021 à 13:51:38 

Journal de poche,
Liberty, jour 21

 
Je me réveille en sursaut. Un rat portant les couleurs de Port Louis et une perruque frisée est en train de me mordre. Pezzo di merda ! Il ne me loupe pas et emporte avec lui la clé de la Vieille Garde ainsi que le bandeau bleu de ma colonie. 
Je cherche une quelconque explication, en vain. Je réalise que l'On m'a retiré la clé de ma maison et mon bandeau dans le silence et l'indifférence les plus complets. 
 
Je comprends alors pourquoi monsieur Cavendish ne répondait pas à ma lettre. Suis-je donc si effrayante ou manque-t-il de politesse ? 
Désorientée, j'envoie un message au Marquis de Montalvez. Il m'envoyait il y a peu les clés de sa maison sans que je n'en fasse la quelconque demande, puis l'un des siens, m'agresse verbalement et promet de me pourchasser, et enfin aujourd'hui il envoie son rat faire ses basses besognes. Tout ceci sans le moindre mot, sans la moindre explication.
 
Une fille des rues comme moi à l'habitude de n'être désirée nulle part et tout ceci était trop beau pour être vrai. Cela dit, j'aimerais comprendre cette décision. Aura-t-il l'amabilité de m'expliquer en quoi je suis un danger pour sa maison ou la France ? Moi, petite poussière insignifiante dans les rouages de la destinée ? Pas de réponse... le silence le plus total. Ni lui, ni aucun de ses acolytes du gouvernement. Ces messieurs ne se rabaissent pas à parler aux petites gens comme moi. 
 
 
 
 
Je me demande si je n'ai pas sous-estimé cet Endoven. C'est le genre d'homme qui nourrit les rumeurs pour combler son manque de classe apparent : il aurait pu tenter de se rendre important aux yeux des dirigeants de Port Louis et affabuler sur moi. Où bien est-ce parce que j'ai refusé d'écarter les cuisses ? 
 
Tout ceci me dépasse. Je suis choquée. Humiliée. Une fois de plus, mais j'ai perdu le compte... 
 
Je fouille mon sac : quelques bandages, quelques alcools, un bout de pain et la broche que le serveur m'a offerte à la fête de New Kingston. C'est la seule jolie chose que j'ai, un des rares souvenirs de joie depuis si longtemps, mais les jolies choses ne se mangent pas.
 
Je note ici les noms des responsables de ce gouvernement de muets corrompus, à l'âme noircie :
 
Cavendish
Montalvez
Lebrun 

Nul besoin de prédire leur avenir : ils creusent leur tombe seuls, avec leur pelle dorée ornée de joyaux volés....

Je comprends enfin que Port Louis soit si vide à chaque fois que je m'y rend, s'ils expulsent les gens à tour de bras sans raison.
 
Ainsi je quitte Port Louis, libre de ce groupuscule gouvernemental qui me semble malsain et tout à fait maléfique. Est-ce dommage ? Oui. Je suis persuadée qu'il y avait de belles âmes en son sein auxquelles j'aurais pu apporter douceur et réconfort. Mais peu importe, je n'ai besoin d'un passeport de Port Louis pour rencontrer ces personnes. La fortune me conduira vers eux, au gré des vents contraires et alors j'apprendrais à les connaître. Je préfère mourir de faim que faire partie d'une colonie de corrompus qui traitent leur ressortissants comme de la vermine.
 
Le pire dans tout cela, c'est que ça me fait mal. 
 
C'est entièrement de ma faute. J'ai baissé ma garde, je me suis permise de rêver. Mais les rêves c'est pour les riches, tu le sais petite fille. Tout était trop beau pour être vrai ici, j'ai voulu y croire, je me suis laissée entraîner dans ce rêve éveillé. Une nouvelle vie, un nouveau départ, au revoir les ruelles et le froid, les agressions, le qui-vive et la survie de chaque instant. Je pensais trouver des personnes tolérantes ici. Je me suis fourvoyée. On ne tolère jamais personne, nulle part, jusque dans les enfers de ce monde.
 
 
Pourquoi ai-je si mal ? J'ai l'habitude qu'on ne veuille pas de moi. Pourquoi diable me suis-je laissée berner par la douce illusion qu'un jour je trouverai ma place ? Cette île ne veut pas de moi. Ce monde ne veut pas de moi. Je ne veux pas de moi.
 
Je ne suis qu'une pauvre poussière;
Happée par les vents contraires;
Incapable d'atteindre les rayons de l'astre solaire.
 

Je finis ma bouteille d'absinthe pour atténuer le goût amer dans ma bouche. 
Les larmes salées glissent sur mes lèvres.
J'ai envie d'une cigarette.
 
l'inconnue
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Posté le 25/02/2021 à 13:43:33. Dernière édition le 25/02/2021 à 13:46:21 

Journal de poche,
Liberty, jour 23


Je me suis réfugiée dans ce manoir hanté, c'est le seul endroit que je connaisse où il fait assez sombre pour passer inaperçue. Les visions s'entrechoquent inlassablement: le passé de monsieur Dejais, le mien, le présent, le futur... les sensations brûlantes et vives des visions qui se jouent en boucle. Je perds pied, je titube sur la ligne invisible, personne pour me retenir cette fois...
 

Je me noie dans l'absinthe ou ce qu'il en reste. Je trouve un journal au sol. Je le feuillette et tombe avec horreur sur mon propre visage dessiné de façon plutôt réaliste.
Qu'est-ce donc encore que cette histoire ? Je parcours les lignes. il s'agit d'une prime qu'un ou une certaine Scotchmo a passé sur ma tête. Mais qui donc est cette personne ? En quoi l'ai-je offensée ? Je cherche la raison et lit avec horreur le mot bûcher.
 
Je panique, je froisse le papier et je me met à courir vers l'inconnu, loin d'ici, loin de là, loin de tout. Cours petite fille, cours vite, avant qu'ils ne t'attrapent ...
Sibylle
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Posté le 02/03/2021 à 13:55:04. Dernière édition le 02/03/2021 à 15:39:25 

Journal de poche
Liberty, jour 33


Je cours à en perdre haleine. Mes jambes me portent à toute allure vers une main tendue, j'étire les doigts pour la frôler. Ulüngen m'offre l'asile. C'est dans ses murs que je retrouve un semblant de normalité, entre la crainte et l'incompréhension de ce qui m'arrive.

Les jours passent. Je fais des choix. Pour moi. Pour ces amis qui me sont devenus chers. Un peu trop sans doute. Mais que vaut cette foutue vie si on la vit pas pleinement, quitte à se brûler les ailes ? 

De nouveaux papiers. Une nationalité étrangère, un pays à l'histoire qui m'est inconnue. Des accents si loin de mon accent latin, des mots que je n'arrive pas à prononcer qui raclent ma gorge et qui me font tousser.
 
Peu importe mon insignifiance. Peu importent ma pauvreté et mon inutilité. Ulüngen m'ouvre les bras pour me recueillir, accueillante comme la mère que je n'ai jamais eue. Dans ses jardins aux odeurs de tiaré, je me promène le cœur léger et pour la première fois depuis des années, me reprend l'envie de chanter.



 
Bien sûr, ce n'est pas la Seine
Ce n'est pas le bois de Vincennes
Mais c'est bien joli tout de même
À Ulüngen, à Ulüngen

Pas de quais et pas de rengaines
Qui se lamentent et qui se traînent
Mais l'amour y fleurit quand même
À Ulüngen, à Ulüngen

Ils savent mieux que nous, je pense
L'histoire de nos rois de France
Herman, Peter, Helga et Hans
À Ulüngen

Et que personne ne s'offense
Mais les contes de notre enfance
"Il était une fois" commencent
À Ulüngen

Bien sûr nous, nous avons la Seine
Et puis notre bois de Vincennes
Mais Dieu que les roses sont belles
À Ulüngen, à Ulüngen

Nous, nous avons nos matins blêmes
Et l'âme grise de Verlaine
Eux c'est la joie de vivre même
À Ulüngen, à Ulüngen

Quand ils ne savent rien nous dire
Ils restent là à nous sourire
Mais nous les comprenons quand même
Les enfants blonds d'Ulüngen

Et tant pis pour ceux qui s'étonnent
Et que les autres me pardonnent
Mais les enfants ce sont les mêmes
À Port Louis ou à Ulüngen

Ô faites que jamais ne revienne
Le temps du sang et de la haine
Car il y a des gens que j'aime
À Port Louis, à Ulüngen

Et lorsque sonnerait l'alarme
S'il fallait reprendre les armes
Mon cœur verserait une larme
Pour Port Louis, pour Ulüngen

Mais c'est bien joli tout de même
À Ulüngen , à Ulüngen

Et lorsque sonnerait l'alarme
S'il fallait reprendre les armes
Mon cœur verserait une larme
Pour Port Louis, pour Ulüngen

(adapté des paroles de "Göttingen"- Barbara)
 
Sibylle
Sibylle
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Posté le 22/03/2021 à 21:27:43. Dernière édition le 22/03/2021 à 21:28:36 

Journal de poche
Liberty, jour 38

 
Esperance, la ville aux toits d'or...

Je me perds dans les rues aux odeurs épicées, et aux couleurs du soleil. Quelle beauté... vide. Malheureusement, mis à part quelques commerçants, pas d'âme avec qui échanger. Cela me rappelle tristement mes journées à Port Louis. Où sont donc passé les habitants ? Il doit décidément y avoir tout un monde au-delà de ces remparts dont j'ignore encore tout.



Après une journée à fouiller la ville de fond en comble je me perds dans un fabuleux petit musée dont le jardin est à tomber. La bibliothèque, elle, est simplement grandiose et renferme tellement de secrets que le reste de ma courte vie n'y suffirait pas.



Monsieur Paulus me sert de guide et m'amène dans un petit recoin perdu, une antre abandonnée, où les livres un peu plus poussiéreux et moins catholiques qu'à la bibliothèque officielle m'attendent.
Justement ce qu'il me fallait pour vérifier mes théories. Je cherche avec précaution, je tombe sur des livres portant le pentacle, l'hexagramme ou encore l'étoile elfique ou la roue solaire... Non, non, non et encore non.
 
Je désespère quand mes mains tombent enfin sur mon trésor : un ancien recueil relié de cuir rouge sang au symbole de la triple lune. Un frémissement parcourt mon corps. L'excitation de retrouver une vieille amie avec qui on a des bons souvenirs.  Et des moins bons.

 
Monsieur Paulus et Mademoiselle Euphémia me jettent des regards mal à l'aise lorsqu'ils voient mon bonheur de mettre la main sur le livre. Monsieur Paulus marmonne des "sorcellerie" à tout va et évite de marcher sur les signes au sol, il devient nerveux. Tant pis, je l'étudierai plus tard, lorsque je serai seule. Mais il ne faut pas que je tarde, le temps presse. Je range ma trouvaille et sort du lieu avec mes deux amis.
 
Je suis un peu déçue de ne pouvoir faire connaissance avec les habitants de cette superbe cité, mais fort heureusement mes compagnons de route égayent ma soirée à base de jeux bon enfant et de rires. Beaucoup de rires. Même Mademoiselle Euphémia, d'habitude plus distante, se prête au jeu de Monsieur Paulus et m'offre un gage osé. Je ris. Je joue. Je ris encore.

Un crâne volé, un verre brisé et tout le monde s'endort dans les bras de morphée.
Dès demain notre folle aventure au Jardin des amoureux nous attend. Un nom aux mille promesses de quiétude... si toutefois l'amour peut-être ainsi défini ?
Sibylle
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Posté le 28/03/2021 à 21:16:46. Dernière édition le 28/03/2021 à 21:17:04 

 
Italie - des années auparavant

 
Une gamine d'une douzaine d'années, maigrichonne, les cheveux blonds comme le soleil, se tient devant un homme de grande carrure, bien habillé, aux cheveux bruns. Lui est assis à son bureau en bois d'acajou, ouvrant une missive à l'aide d'un ouvre-lettres au pommeau d'ivoire sculpté. La lame argentée brille de mille feux, coupante comme le fil d'un rasoir.
 
- Sibylla, t'es-tu préparée pour demain soir, selon mes indications ?
- Oui Maître.
- Es-tu parvenue à créer le diamant noir ?
- Oui Maître.
Le regard brun de l'homme se met à luire. Il tend les mains vers la jeune fille.
- Montre-moi.
Elle tortille ses petites mains blanches derrière sa robe rose pâle, et se mord les lèvres avant de trouver le courage de répondre :
- Je l'ai détruit.
- Pardon ?
- Ce n'était pas...  j'ai étudié le grimoire, et...
- Et... ?
- Et... ce n'est pas l'intention initiale de la cérémonie. Vous la... détournez.
- Comment cela ?
- J'ai tout lu. Les préceptes, les intentions de la triple lune...
- Basta ! Ce ne sont que des lignes directrices.
Elle secoue la tête vivement : 
- Non, vous détournez la bienveillance, la création, pour détruire... vous déshonorez la déesse lunaire en faisant cela. Plutôt que de célébrer la vie, vous appelez la mort.
- La vie, la mort... tu es pourtant bien placée pour savoir que tout ceci n'est qu'un cercle continu... (il pointe son doigt sur la jeune fille d'un air accusateur) Tu as encore trop les préceptes des Nonnes dans la tête. Tout n'est pas blanc ou noir. Mais je t'apprendrais, Sibylla. Dès demain tu comprendras, ce n'est que le début, il y a tant d'autres possibilités, qui ne demandent qu'à être créées au creux de tes mains. Tu verras.
- Ce n'est pas comme les dernières fois. Vous me faites dénaturer le bien en mal... si je fais ceci j'irai tout droit aux Enfers.
L'homme se met à rire à gorge déployée, du rire franc et sonore des hommes surs d'eux : 
- Tu iras tout droit aux Enfers quoi qu'il advienne... tu es une aberration, ma douce Sibylla. Si je ne t'avais pas sauvée in extremis, tu serais déjà morte noyée ou brûlée. Tu me dois tout. Alors sois une gentille fille : baisse les yeux, dis "oui Maître" et fais ce que je te demande comme je te l'ai appris.
Elle secoue de nouveau vivement la tête : 
- Ce n'est pas vous qui invoquez les esprits, ce n'est pas vous qui allez maudire cette personne.
- Non, en effet, c'est toi Sibylla.
- No ! fit-elle en levant le menton, d'une voix qu'elle ne s'était encore jamais entendue utiliser, même pas ce jour ou elle avait osé braver la Mère Supérieure.
- Tu me défies ? demande-t-il froidement.

Elle lui répond par un regard sans équivoque. Il se lève et fait le tour de son bureau pour la rejoindre. Soudain, une violente gifle lui fait tourner la tête. Elle va s'écraser contre le mur, sonnée.
Il s'approche, le regard menaçant :
- Ne me teste pas.

Il lui faut quelques minutes pour recouvrer ses esprits. L'homme reste devant elle, attendant qu'elle se plie comme elle s'est pliée cent fois auparavant.
Mais cette fois-ci c'est différent. Elle relève les yeux vers lui, toujours aussi colère, une lueur de violence dans son regard vert d'eau d'habitude si paisible.

- Sibylla, baisse les yeux.
- No.
Un coup de pied dans le ventre lui coupe le souffle. Elle lève la main pour se protéger la tête, attendant les prochains coups qui ne viennent pas. Elle relève les yeux vers lui, craintive... mais toujours aussi défiante.
- Baisse les yeux.
- No.
Il empoigne ses cheveux et tire sa tête vers lui.
Elle lui crache au visage, un mélange de sang et de salive qui atterrit dans ses yeux.
Il l'envoie de nouveau valser contre le mur, alors qu'il s'essuie les yeux du revers de la manche. D'un geste rapide, il prend l'ouvre-lettres et s'approche d'elle, plus menaçant que jamais. Il le passe à plat contre son bras nu, la promesse d'une violente caresse. Le froid de la lame lui donne la chair de poule alors qu'il continue de promener le couteau sur son corps tout en faisant claquer sa langue sur son palais.
- Sibylla... ma douce Sibylla. J'aime ta peau veloutée et si parfaite... mais ne t'y méprends pas. Cela ne te donne pas tous les droits. Va-t-il falloir que je te punisse comme la dernière fois ? Maintenant, baisse les yeux. 
- No. Je ne ferais pas le rituel.
- Tu le feras. Et tu baisseras les yeux.
- No ! hurle-t-elle en pleurant de rage, luttant contre les images de l'enfer que lui inspirent ce qu'il lui demande de faire. Le diamant noir, l'appel de la mort et la tragédie qui s'ensuit pour cette pauvre âme qui n'a aucune idée du sort qui lui est réservé...
 
Un quart d'heure plus tard, la jeune femme est allongée au sol, ventre contre terre, les bras en croix. Le regard vert empli d'eau, plongé à mille lieues de là. L'homme lui caresse les cheveux, se relève, puis lui donne un dernier coup de pied dans le ventre.

- Tu feras tout ce que je te demande demain.
- Si, murmure-t-elle, d'une voix d'outre tombe.
- Si, qui ?
- Si, Maître Massimo.

 
Sibylle
Sibylle
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Posté le 06/04/2021 à 11:14:09. Dernière édition le 06/04/2021 à 11:19:27 

Italie - des années auparavant

Une adolescente de quatorze ans, dont la poitrine naissante se cache dans une robe bleue un peu trop grande pour elle est assise sur son lit. Sur ses genoux est posé un corset court, s'arrêtant à la taille et au laçage frontal. Les lacets sont entremêlés à plusieurs endroits en d'énormes nœuds dont elle n'arrive pas à en voir le bout.



D'un coup, elle passe sa main sur son ventre, se roule en boule dans un souffle de douleur, respirant difficilement. Elle se tourne sur le dos et remonte ses jambes sur sa poitrine. Le regard ailleurs, ses yeux se mettent à briller un peu trop. Ses mains serrent ses jambes jusqu'à ce que ses jointures deviennent blanches, puis elle relâche un peu, et se retourne pour se remettre en boule sur le lit. Elle se signe et se met à réciter le Pater Noster suivi du Ave Maria dans un souffle tremblant. Le long de ses joues blêmes, quelques larmes coulent. Puis sèchent.
 
Sans frapper, un homme aux cheveux sombres débarque dans la chambre. Elle sursaute du lit et lui fait face. 
- Sibylla, il faut te préparer pour ce soir.
Elle se place devant lui, le regard fatigué, bras croisés et moue boudeuse :
- Je ne veux plus le faire.
- Tu crois que la nourriture, les draps propres... tout cela ne sa paye pas ? (il montre sa chambre d'un geste agacé) Qu'est ce que quelques souvenirs à fouiller pour les épater ? 
- Ils vont se douter de quelque chose...
- Mais non, la magie ça fait toujours rêver, surtout les devinettes sur le passé des gens. Rien à voir avec la sorcellerie. Et tu le fais si bien.
- Non mi piace.
- Pourquoi ?
- Ce ne sont pas juste leurs souvenirs. Ce sont les sensations associées aussi, les bonnes comme les mauvaises. Surtout les mauvaises. Ce petit garçon qui est mort, j'ai ressenti la souffrance de sa mère, ce n'était pas juste un fait quelconque dans son passé, laissé là pour que je le lise, c'était... j'étais elle.
(elle déglutit difficilement puis se mord les lèvres avant de continuer) Je suis elle, toutes les nuits. Et tous les autres. Ceux qui ont volé l'or de leur voisin sans culpabilité. Ceux qui ont violenté leurs enfants sans regrets, ceux qui.... (elle le regarde, serre les dents et baisse les yeux), les autres qui jalousent leur proches, ou qui rêvent de grandeur. Tout se mélange dans ma tête, je me perds, moi. Je ne peux plus rien y ajouter, je n'ai plus la place....
- Fais la place.
- Si. Comment ?
- Avec ça.
- Qu'est-ce que c'est ?
- De l'absinthe. Tu en bois un verre. Ca te fera de la place ici (il montre sa propre tête avec son doigt).

Elle hésite, absorbée par le liquide vert hypnotique qui se reflète dans ses yeux. Elle prend la bouteille, faisant danser un peu le liquide à la lumière. Elle l'ouvre et renifle puis grimace. Lui, lève les yeux au ciel et souffle d'une voix menaçante tout en versant le liquide dans un verre :

- Bois je te dis.
- Si. (elle soupire et s'exécute)
 
Il lui lance le sourire de satisfaction qu'il lui lance toujours quand elle cède. Elle le hait, ce sourire, suffisant et imperturbable. Son âme gronde, ses entrailles se soulèvent, si elle pouvait, elle l'étranglerait ici et maintenant, ce minchia. Mais elle ne le peut pas, ce n'est pas faute d'avoir essayé maintes fois. Alors, au lieu de ça, elle boit le verre. C'est très fort, sa gorge la brûle, elle tousse comme la fois où elle a failli se noyer, mais dans sa tête, les images qui s'entrechoquaient violemment s'éventent un peu. Elle recommence. A chaque gorgée d'alcool, un peu de place, un peu d'espace pour respirer... 

Il quitte la pièce d'un pas décidé, pour la laisser se préparer.
 
Elle, elle boit pour se retrouver un peu plus seule. Juste un peu. Savoir si ce qu'elle ressent c'est à elle, ou pas. 
 
 
 
Il la secoue de son sommeil sans ménagement : 

- Sibylla ? C'est à toi.
- Pardon... ? ( Le regard ensuqué, elle essaye de faire la netteté sur son visage sans y parvenir.)
- Combien de verres as-tu bu ?
- Deux.. ou trois, je ne me rappelle plus. Tout est flou maintenant, les voix, les images... comme si j'étais sous l'eau... c'est bien... mais j'ai un peu la tête qui tourne. Et la nausée...
Il lui donne une gifle et la secoue : 
- Je t'avais dit un verre. Pas trois. Quand m'écouteras-tu ?
Il sort de sa veste une petite boite pleine de poudre et en prend un peu avec la pointe d'une dague, qu'il lui porte sous le nez.
- Respire ca.
- Qu'est-ce...?
- Respire, grogne-t-il alors qu'il lui maintient le nez au-dessus, empoignant ses cheveux.

Elle s'exécute. Son regard se fait vif, ses muscles tendus, elle revient à elle comme si elle avait la force de lire cent âmes en une soirée. Elle écarquille les yeux, les fronce, se masse les tempes, un peu perdue par la sensation d'acuité trop vive soudainement acquise. Il sourit, satisfait. Il passe ses doigts sous son nez pour nettoyer le reste de poudre, puis lui arrache sa robe bleue d'un geste expert, prend le corset sur le lit, et lui enfile. Il maudit les nœuds du laçage. 

- Le fais tu exprès Sibylla ?
- No, je... N'ai pas eu de le temps de.... 
 
Il soupire, jette le corset sur le lit et va fouiller dans une commode. Il en rapporte un corset plus long. Celui ci se noue dans le dos, et descend jusqu'à la naissance des cuisses.

- Tiens, celui ci ira mieux pour ce soir. Et puis tu es assez grande maintenant. 
Il remonte délicatement sa chevelure blonde pour passer le corset autour d'elle, tout en s'assurant qu'il est bien mis. Il se place derrière elle, et par à-coups secs, lui serre le laçage sans ménagement. Elle peine à respirer et blêmit.
Il lui renfile ensuite sa robe bleue, d'une douceur rare, tout en caressant quelques grains de beauté parsemant sa peau laiteuse, puis la regarde amoureusement, fier de sa création. Elle frémit sous ses mains, retient un haut le cœur, serre les dents et les poings alors qu'il l'entraine hors de la chambre.

- Bene. Va travailler maintenant. Et ne me déçoit pas.
- Si.
- Si, qui ?
- Si, maître Massimo.
Sibylle
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Posté le 12/04/2021 à 23:16:48. Dernière édition le 12/04/2021 à 23:29:42 

Liberty, Ulüngen, jour 71

 
Une vieille couturière est assise sur une chaise en bois au milieu de son atelier. Elle porte ses petites lunettes de travail, et son foulard sur ses cheveux.
 
 
 

A genoux devant elle, Sibylle entourée de quelques affaires de médecine éparpillées au sol.

-Nee nee ! Pas comme cela, Juffrouw Sibylle, j'ai bien vu que vous avez triché.
-Veramente ? Pourtant je ne vous ai pas montré ma main !
-Neen, mais j'ai bien senti la chaleur remonter le long de mon bras... c'est agréable ne vous y méprenez pas, mais ce n'est pas ce que l'on ressent quand on va chez le médecin, croyez-moi.
 
La jeune femme fait la moue, et balance son bandage au sol, avant de croiser les jambes et souffler :
 
- ... è difficile !
- Bien sur, mais vous allez y arriver. Tentez de nouveau.
- Si.
 
Sibylle fait la moue, lâche un soupir, puis se remet sur les genoux, face à la vieille dame sur sa chaise, qui lui tend le bras, tout en regardant la jeune fille avec bienveillance :
 
- Je me rappelle lorsque vous êtes entrée chez moi, la robe déchirée de ronces que vous aviez rencontré dans votre course pour venir trouver asile ici. Du sang dessus, et tellement d'autres saletés... Vous étiez si effrayée, Juffrouw. Regardez-vous maintenant, une habitante de notre cité, et qui soigne !
- Grazie Madame Marit, vous avez été si gentille avec moi, à m'offrir mes premières affaires à crédit.
- Entre femmes il faut s'entraider, c'est naturel !
 
Après un sourire partagé, Sibylle s'applique à enrouler un bandage après avoir appliqué ses mains sur le bras de la femme et sourit :

- Bene. C'est fini.
Marit secoue la tête d'un air désapprobateur :
- Neen, Juffrouw Sibylle, vous mettez le bandage trop tard, regardez, j'ai le temps de voir ce que vous faites si je fais attention.
- Si. (elle lève une main dans les airs) Mais la plupart des personnes, lorsqu'elles souffrent, préfèrent tourner le regard ailleurs...
- Pas toutes. Il faut que vous passiez le bandage en même temps que vous soignez avec vos mains.
- C'est un peu compliqué.
- Vous avez besoin des deux mains ?

Elle passe une main dans ses cheveux, pensive :

- No. Si c'est une plaie superficielle ou peu étendue, une seule suffit.
- Bien, alors en ce cas vous prenez le bandage dans l'une, et avec l'autre vous soignez pendant que vous bandez...
- Si. Bene. Je vois. Et si j'ai besoin des deux mains ?
- Vous faites la discussion, parlez du temps qu'il fait, de la dernière guerre, du manque de pluie, ou encore de la dernière bagarre à la taverne...
- Si. Bene.
- Et pour les grosses plaies, vous faites cela à la traditionnelle ?
- C'est à dire ?
- Au fil et à l'aiguille... et puis n'oubliez pas l'alcool... s'ils n'ont pas mal ils vont trouver cela louche.
- Je leur fais mal... exprès ? C'est ridicule, no ?
- Non, c'est malin. S'ils changent leur bandage après un ou deux jours et ne voient pas de trace de leur blessure, vous allez vous attirer des ennuis.
- Si. Mais vous savez, j'ai vu quelques choses surprenantes ici... je ne suis pas sure que tout le monde soit aussi... traditionnel qu'en Italie, ou en France.
- Neen. Mais il y a toujours des fanatiques, croyez-moi, j'en sais quelque chose. Allons, recommencez encore quelques fois avant que je ne reprenne mon travail.


Sibylle effectue encore quelques exercices avec l'aide de la dame.

- Grazie pour votre aide Madame Marit. A propos, j'ai failli oublier : une jeune fille du nom de Cendre va venir vous voir, c'est mon amie, vous lui ferez un bon prix ?
- Bien sur Juffrouw Sibylle. Que veut-elle ?
- Des habits.... je ne sais pas trop quoi, mais elle a reçu un magnifique bout de soierie et je crois que cela lui ferait une jolie robe. La couleur irait bien avec ses grands yeux verts et sa jolie peau de bronze. 
- Cela fait longtemps que je n'ai pas crée de jolie robe, ce sera avec plaisir ! D'ailleurs quand me demanderez-vous de vous en faire une, Juffrouw Sibylle ?
- Je n'en ai pas l'utilité, ni les ressources. Et j'aime beaucoup celle que vous m'avez faite, elle est pratique, le tissu respire et j'aime beaucoup le blanc. Cela me rappelle les petits nuages dans le ciel bleu, que je regardais quand j'étais petite, pour leur donner des noms, comme à des amis éphémères.

(Sibylle range ses affaires de médecine dans son sac et lève la tête d'un coup, ayant pensé à quelque chose )

D'ailleurs, il m'en faudrait une similaire, ainsi qu'un autre corset, pour avoir un change. La dernière expédition avec mes compagnons, je me suis retrouvée avec une robe et un corset trempés - plusieurs fois, ne me demandez pas comment - sans rechange, et c'est loin d'être pratique...
- Bien entendu, vous voulez exactement le même modèle de robe ?
- Si... mais, je me demandais, si vous pouviez ajouter des poches ?
- Des poches dans une robe !
- Si... juste une petite de chaque coté, cachées dans les pans, ici. Voyez ?
- Hm. Pourquoi pas. Que voulez-vous y mettre ?
- Mes secrets.
 
Sibylle
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Posté le 15/04/2021 à 16:00:01. Dernière édition le 15/04/2021 à 16:04:49 

Italie - plusieurs années auparavant


https://youtu.be/MQL5zdEy-3k (O'Children, Nick Cave & the Bad Seeds)

Une jeune fille d'à peine quinze ans, grande et filiforme, un peu gauche, se tient debout dans une robe verte assortie à ses yeux. L'homme est sur un canapé, affichant sa bonne humeur tout en fumant sa pipe à la lecture de son journal. Il tapote la place à ses cotés pour lui intimer de le rejoindre. Elle l'ignore et reste debout, devant lui, bras croisés.
 
- Sibylla, tu t'es surpassée hier soir... 
- Je ne veux pas le refaire.
- Bien au contraire. Tu vas le refaire. Ils t'ont adorée.
- Pas moi.
Lâchant son journal, il lève les yeux vers elle, le regard menaçant:
- Tu aurais dû pourtant. Que des gens de la haute, des personnes avec qui il fait bon se mélanger...
- Je n'ai pas aimé.
- Avec tout ce que je t'ai donné, peux-tu réellement prétendre te rappeler de la soirée ?
- Assez pour savoir que je n'ai pas aimé.
- Faut-il que nous ayons encore cette... "conversation". (il lui lance un regard menaçant)
- Me ne frego. 
- Ne me parle pas comme cela. (il pousse un soupir théâtral et lève la main dans les airs ) Va bene ! J'imagine qu'il faudra que j'aille voir le boulanger demain...
- Qu'a-t-il à voir là dedans ?
- Il parait qu'il est endetté... Je t'ai vue avec sa cadette, cette petite Clara, un joli bouton de fleur.
- Je ne vois pas le rapport ?
- Réfléchis. (un sourire malsain se dessine sur ses lèvres) Les pères parfois pour quelques pièces d'or ferment les yeux sur beaucoup de choses.
Elle blêmit tout à coup, et souffle :
- No !
- Va Bene. Nous sommes donc d'accord.
- Vous êtes abominable.
- Je ne le serais pas si tu étais plus obéissante. Je t'ai interdit d'avoir des amis.  Ce n'est pas une gentille fille à son papa, ça...
- Vous n'êtes pas mon père. Vous me dégoutez.
- Attention, Sibylla.
 
Elle ferme la bouche et serre les dents sur le flot d'injures qu'elle rêve de lui sortir. Elle serre si fort qu'elle se fait saigner la joue. Le gout âpre du sang la ramène à la réalité et contraste avec le goût résiduel des alcools dont elle s'est abreuvé le soir précédent.

Pour oublier et pour se contrôler, elle repense à son amie Clara et ses beaux cheveux noirs qui brillent comme les plumes d'un corbeau sous le soleil italien. Comme ils encadrent sa peau blanche parsemée de taches de rousseur, et ses yeux pétillants qui rient aux facéties de Sibylle lorsqu'elle lui offre des coquillages multicolores dans la paume de sa main. Leurs après-midis volés sur la plage, à jouer dans l'eau, en s'éclaboussant, chassant les bulles que la blonde fait s'envoler à coups d'éclats de rires. Clara est sa seule amie. De fait, c'est sa meilleure amie, et elle y est très attachée. Les rares moments passés avec elle sont des petits diamants qu'elle collectionne dans son esprit pour les jours de pluie.

 
 

L'homme grommelle et la sort de ses pensées. Il fait signe à la jeune fille de le rejoindre sur le canapé. Cette fois-ci, elle s'exécute dans un mouvement contrarié.

- Bien Sibylla, repasse-moi le déroulé.
Elle soupire, lasse :
- Le don du sang. Le mien et celui de votre victime que vous aurez récupéré... (elle fait la moue) ...je ne veux pas savoir comment. L'eau pure de la source et l'eau putride des corps en décomposition. La terre nourricière et l'air qui emporte tout, puis le feu qui lie et condense... (elle s'arrête, blêmit)
- Puis...
Elle finit dans un souffle inaudible :
- J'invoque la Mort...
- Rapide.
- Si. Rapide... J'imagine... que c'est encore moi qui paye le prix ?
- Oui. C'est ton invocation, ton sablier.



La jeune fille se mord les lèvres dans un mouvement contrarié. Il soupire :

- Tu as encore des millions de grains de sable, ne t'en fais pas.
Elle hausse les épaules avec nonchalance :
- Ce n'est pas cela. 
- Quoi, alors ?
- Puis-je demander en quoi ce pauvre homme vous a fâché ?
- Tu trouves un intérêt soudain à mes affaires ?
- J'aimerais comprendre. 
- Disons qu'il occupe un siège qu'il me plait d'occuper... 
- Je ne comprends pas ?
- Je ne te demande pas de comprendre. Je te demande de faire ce que j'attends de toi. Et à la perfection. Ne vas pas me refaire le coup de la dernière fois.
- De quoi parlez-vous, Maître ?
- Tu sais très bien... Signore Paganini, qui est tombé gravement malade, a frôlé la mort mais s'est rétabli comme "par miracle"... ne crois-tu pas que je vois dans ton jeu ? Essaye de me doubler une nouvelle fois et Clara en paiera les conséquences. Moi aussi je peux jouer à ce jeu là, et crois moi, je gagnerai. (il s'approche d'elle et passe sa main dans ses cheveux avant d'approcher ses lèvres de l'oreille de la jeune fille pour souffler) Je gagnerai car tu es faible Sibylla. Il y aura toujours une personne que tu voudras sauver, comme personne ne t'a sauvée... et tu n'as pas assez de tes mains pour sauver le monde.
- Je peux essayer...
- Tu en mourrais.
- Il faut bien mourir de quelque chose.
- C'est pitoyable, mais cela m'est bien utile alors continue à t'entêter. Je t'offre un pouvoir grandiose et tu oses à peine le toucher du bout des doigts... tu pourrais être tellement plus. Tu n'as aucun courage. 
- Me ne frego de ce que vous pensez.
- Ne me parle plus comme cela, sinon je vais faire un tour chez le boulanger.
- ...
- Va Bene. Laisse-moi. (il fait de nouveau un geste théâtral dans le vide) Vas travailler. Ton œil du diable laisse à désirer. J'en veux un parfait pour la prochaine lune.
- Il est compliqué...
- L'oeil ?
- Le Diable.
- Plus que la Mort ?
Elle fronce le nez en réfléchissant puis hoche la tête :
- Si.
- Raison de plus pour travailler plus dur. 
- Si.
- Si, qui ?
- Si, Maître Massimo.
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Posté le 20/04/2021 à 14:03:49. Dernière édition le 20/04/2021 à 14:12:56 

Journal de poche
Liberty, jour 73


Non va.
Non va... du tout.

Je crois que je deviens folle. Plus qu'auparavant... le comble ! Je ne pensais pas que c'était possible, mais je réalise que je sais bien peu de choses. Troppo pochi.
 
Depuis que je suis arrivée sur cette île, les visions sont encore plus fortes, plus vraies, je les vis dans mon âme et dans chaque parcelle de mon corps, je perds le contrôle... il y a de tout, mais ce sont souvent les mêmes qui me hantent avec force...

Comme cet homme qui a battu ses deux enfants à mort, à coups de ceinture. L'odeur des corps mutilés, des larmes, les cris des enfants qui le supplient. Et ces petits corps meurtris que leur mère retrouve, avant de subir le même sort. La colère folle de ce diable qui s'insinue dans mon propre ventre.

Cet autre encore qui s'est fait torturer par la milice, je tremble avec son corps... ce corps qui s'est fait déchirer, brûler, amputer, arracher. La douleur, l'odeur de chair calcinée, et enfin ce reste de corps qui n'en est pas un... cette agonie de la vie qui s'accroche pour continuer à... quoi ? Sa colère, son incompréhension... son désespoir et son envie de vengeance qui courent dans mes veines jusqu'à les brûler.

Ce grelot di merda qui tinte dans les visions, qui s'immisce comme la mauvaise herbe, partout dans les sons des images pour me donner la migraine. Diavolo !

Clara... douce Clara qui tend les mains vers moi, qui m'appelle au secours et moi... qui l'enterre de mes mains.
 
 
Tout cela me met dans une profonde tristesse, suivie d'une colère que je peine à contenir. Un brin de discorde dans mon entourage, quelque chose qui me blesse, et je sens que je risque de tout lâcher... déverser cette force chaotique qui ne demande qu'à reconstruire.

L'autre soir, il y a encore eu des disputes. Rien de grave, des bêtises, mais cela m'a affecté plus qu'à l'accoutumée. Alors, j'ai préféré ne pas dormir à la maison, pour ne pas les blesser si jamais je perdais le contrôle... la maison n'y survivrait pas, et s'il leur arrivait malheur par ma faute... no. Alors j'ai dormi ailleurs. Mais ailleurs, c'est pareil : et si je faisais sauter la banque d'Ulüngen ? Ou le coffee ? Je pourrais faire des blessés, même si certains seraient ravis de voir une pluie de couronnes ou d'herbes euphorisantes s'abattre sur la cité. 
 
Alors, si, je bois, molto. Sans cela je ne peux pas avoir une conversation normale. Et grâce à ça je maintien une sorte d'illusion. Je souris, je discute. Si, va bene, va bene. Jusqu'à ce qu'enfin j'abdique dans la nuit : je laisse toute la place aux visions, je les laisse se déchainer à loisir, et au petit matin, je rampe au soleil pour oublier et reprendre un peu de place dans mon chez moi.

Je vous hais Maître Massimo, vous qui m'avez fait lire tous ces gens, ces âmes pleines de secrets maudits. Jamais je n'aurais voulu les Voir.
Ni leur passé, ni leur présent et encore moins leur avenir. Maintenant, ils sont là, avec moi, pour toujours, comme si j'étais leur temple, une résonnance des bouts de leurs âmes dans cette misérable vie.

Mais je ne veux pas être leur foutu temple! Qu'ils s'en trouvent un ailleurs, fait de pierres et de croix de fer. Qu'ils aillent chez les Catholiques !! Qu'ils aillent au Diable, tutti !!!

 
Et l'absinthe... ma douce absinthe, n'y fait plus grand chose. Pourtant, en Italie j'avais trouvé l'équilibre. Il n'était pas parfait mais acceptable, j'arrivais à vivre avec mon petit rituel journalier :
 
Le verre d'absinthe du matin, le petit verre qui évite les tremblements de mains.
Le verre d'absinthe du midi, celui qui me donne du répit,
Trois verres d'absinthe le soir, pour éviter les cauchemars.
Cinq verres... pour les cinq doigts de la main.
 
Et je recommence, ancora et ancora.
Et va bene.
Mieux qu'ici. 
 
Ici... les verres se transforment en bouteilles... mais même mes plus vieilles amies aux reflets de pré d'été n'y peuvent rien. J'ai essayé la poudre d'opium l'autre soir... c'était un peu similaire à ce que me faisait prendre Maître Massimo. J'ai mélangé avec des herbes... c'était... intéressant, mais pas satisfaisant.

Le lendemain, c'est pire. Tout revient en force, comme pour se venger du léger répit que je me suis offert. Alors je refais des mélanges, je tâtonne dans les dosages, dans les choses à employer ou même comment les employer... Lili Belle me jette des regards un peu curieux, parfois inquiets, mais tant que je paye... Alors je paye, et bien. J'achète son silence. Tout à un prix, même la tranquillité.
 
 
Je me suis disputée avec Signore Kayvaan à ce propos, mais au fond je sais bien qu'il n'a pas tord. Que je bois trop. Qu'à force de vouloir contrôler ces tempêtes, je vais finir par me détruire. A ce rythme je ne tiendrais plus longtemps. Le soleil aide encore un peu, mais... trop peu. E allora ?
 
Etrangement, par un phénomène que je ne comprends encore pas tout à fait, sans doute à cause de la nature des limbes, ou de son passé inexistant, il y a une personne qui peut m'apaiser sur cette île mystérieuse. Mais on ne peut pas dépendre d'une personne, c'est ridicule.

On nait seul, on vit seul, on meurt seul. 

Tu le sais bien, Sibylla. C'est una costante. La verità. Inaltérable.
No, il faut que je trouve quelque chose de stable. Il faut que je me débrouille seule. Comme avant. Au travail Sibylla, personne ne trouvera la solution pour toi, ma fille !
 
Je ne peux m'empêcher d'y réfléchir parfois... qu'a donc cette île de si particulier pour me retourner la tête sans dessus dessous ? J'ai bien demandé à Edwin si ses absinthes étaient frelatées, il l'a mal pris. Molto. J'ai cru qu'il allait m'envoyer un tonneau de rhum à la figure ! Il ne plaisante pas avec ses bouteilles.

Elles ont sensiblement le même gout qu'en Italie, ou en France, alors je ne crois pas que ce soit cela. No, il y a autre chose... il y a quelque chose d'étrange ici. Une sorte de... force ? Qui amplifie mes dons. Sans doute ceux des autres aussi. J'ai rencontré quelques personnes avec des dons similaires aux miens. Il faudrait que j'en discute avec elles. Si. Plus tard.

In verità, les propriétés de cette île sont intéressantes, et pourraient me permettre de créer plus, avec moins... ce qui n'est pas négligeable.

Mais tant que cela exacerbe les visions, elles tourmenteront la création pour l'entrainer dans le chaos. J'en fais donc ma priorité, il faut que je les contrôle.
A tutti i costi !!!


https://youtu.be/u9Dg-g7t2l4 (Disturbed - The sound of silence)
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Sibylle
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29/01/2021
Posté aujourd'hui à 12:19:14 

Italie - plusieurs années auparavant


Une jeune femme est assise au sol dans une petite chambre, riant seule, les mains levées dans les airs, jouant avec une cinquantaine de papillons multicolores qui se posent sur ses cheveux, sur ses bras, ou sur le mobilier de la pièce.
 
L'homme entre sans frapper, comme à l'accoutumée et reste bouche bée devant ce spectacle désolant.
 
- Qu'est ce que tout cela, Sibylla ?
- ... des papillons ? (elle rougit coupablement)
- Je vois bien. Mais pourquoi faire ?
- Ils sont beaux...
- Et alors ?
 
 
Il s'avance et ouvre la petite fenêtre pour les faire partir d'une main impatiente. Elle les regarde voler vers le soleil dans un soupir de tristesse.

- Combien leur as-tu donné ? Une heure ?
- Un jour.... (ou plutôt dix, pense-t-elle)
- Un jour ? Ces maudits papillons n'ont pas besoin de vivre un jour, ni même une seconde ! Tu gaspilles ton énergie. Tu te gaspilles. Je te l'ai déjà pourtant expliqué.
- Si... rien n'est gratuit.
- Voilà. Et je ne suis pas prêt à payer pour des papillons, ou des bulles d'eau comme l'autre jour. Des bulles, Sibylla ! De l'air, enveloppé de... Niente !
- Mais moi si. Et ce sont mes grains de sable, vous l'avez dit.
Il la gifle sévèrement
- Tant que tu vis sous mon toit, ce sont les miens. Tu es à peine en lune croissante, et je compte bien te garder jusqu'à la lune décroissante, quand tes cheveux seront blancs et ton ventre empli de sagesse. Compris ?
- Je suis née pour créer... si je ne peux pas rendre ce monde plus beau à quoi sers-je ?
- A créer... le désordre... la mort... à me donner les petits secrets des gens.... a nous enrichir, Sibylla ! A rendre notre monde plus beau. Avec de l'or, de l'influence, des pouvoirs démesurés.... Les fleurs ne servent a rien dans la conquête de la Mort !
- Elles sont belles.
- Le beau n'amène rien. Niente !
- Il amène du baume dans le cœur ?
- Le cœur ?  Le cœur ! Le cœur est un petit bout de chair inutile qui t'emprisonne et te tourmente l'âme.  Il ne te mènera nulle part dans la vie, sauf à gaspiller ton temps sur ces choses inutiles. Tu veux créer de belles choses ?
- Si
- Viens brûler le parlement avec moi, raser des villages, lire les vices cachés des plus grands de ce monde, arracher la vie aux corps de ceux qui se mettent en notre chemin, prolonger celle de nos alliés... faire de grandes choses !
- No... je veux simplement faire de jolies choses.
- Inutiles ! Tu es inutile Sibylla !
 
Il la gifle deux fois : l'aller, et le retour.

Elle ne bouge pas, serre les dents, plante son regard sans le sien pour lui exprimer tout son mécontentement et son dégout pour ce qu'elle sait qu'il s'apprête à lui faire.
Lui, esquisse un sourire, l'envie de dompter sa pupille se fait sentir.
Il lui envoie une nouvelle gifle, plus forte cette fois et la retourne contre le mur.

Le nez en sang, elle perd son regard dans une petite fissure du mur, tellement fine que personne ne la remarque... elle fraye son âme dedans, petite, malléable, en sécurité dans sa fissure. Elle se concentre... ailleurs. Un autre temps. Un autre endroit... Un cerisier de fleurs roses apparait, au milieu d'un champ vert pré. Le soleil lui réchauffe la peau nue, l'odeur de l'herbe verte emplit ses narines puis le bleu de l'océan tout autour, dans lequel elle se fond... le cerisier grandit pour emplir son âme... elle est loin de l'ici et du maintenant. Affranchie. Elle sait qu'il reste quelques années. Et ensuite, elle sera libre.

Tic-Tac...
 
 
 
Il quitte sa chambre une fois sa colère assouvie, sans lui jeter un regard, et claque la porte. La violence du bruit la fait sursauter, la ramène à l'ici et au maintenant. Elle met du temps avant de se relever, s'appuyant au bois du lit pour se faire. Elle titube, blême, puis remet sa robe d'aplomb d'un geste devenu reflexe. Elle replace son corset, repasse minutieusement de ses mains glacées les pans froissés de sa robe, avec insistance jusqu'à ce que tout soit parfait, pour effacer toute trace de violence. Ses mains tremblantes recoiffent ses cheveux, pour enlever les quelques nœuds, et fait tomber quelques mèches blondes au sol par la même occasion.

Elle passe ses mains sur ses joues pour sécher ses larmes et s'agenouille au sol, le regard déjà parti ailleurs. Elle se met à créer des fleurs.... des dizaines de fleurs de couleurs et de formes différentes, aux parfums enivrants sucrés, citronnés, musqués, qu'elle cache sous son lit jusqu'à ce qu'elle tombe d'épuisement et cède à un sommeil agité.

 
https://youtu.be/Bf01riuiJWA (Exit Music (for a film) - Radiohead )
 

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