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Gemini
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Posté le 02/02/2021 à 19:26:43. Dernière édition le 03/02/2021 à 00:07:57 

Quelque part sur une route grossière le long des côtes de la Nouvelle-Angleterre, une charrette conduite par deux silhouettes encapuchonnées traversait une forêt gelée…
 
- Gemini qui écume une île de tarés avec une fine équipe de loups de mer… Ça me fait tout drôle ! Comment elle s'appelait la jolie brune déjà ? Celle qui a fait forte impression à la cheffe. Reparle-moi d'elle, avec bien des détails ! Pour les longues nuits d'hiver…
 
- Elle s'appelle Faye.
 
- Hmmmmmmmmmm… Faye à la cuisse légère ! J'adore. On dirait le début d'une blague ton histoire : il y a Gemini, une nonne, un borgne, un handicapé et un gigolo sur un bateau…
 
- C'est difficile à expliquer.
 
- Putain, tu m'étonnes ! Et par-dessus tout, te voilà daron... Et la môme non seulement elle est zinzin, mais en plus elle est verte ! T'es vraiment impayable. T'as intérêt à écrire tes mémoires un jour.
 
- Tu me fatigues, Tulip.
 
- Ça va, ça va… Si on peut même plus rattraper le temps perdu avec les vieux copains…! minauda la rouquine.
 
- T'as eu deux mois pour ça. On en a déjà parlé, en plus.
 
- Ouais ! Daron Gemini… Nom d'un chien. Je m'en remets pas. T'as intérêt à me la présenter en premier quand tu la ramèneras, tiens. Tu me dois bien ça. Enfin, quand la moitié de la région aura arrêté d'essayer d'avoir notre peau.
 
- Si tu veux, Tulip.
 
L'irritation de Marco Gemini s'estompa bien vite, incapable de résister longtemps à la malice de sa compagne de route. Les années n'avait pas été tendres avec elle : vingt ans plus tard, la fille svelte qui parcourait Livourne en long et en large s'était muée en femme dans la force de l'âge, qui compensait sa perte d'agilité par un gain de muscles conséquent. Et puis, elle avait toujours un tour dans son sac, et la langue encore plus acérée que la dague. Elle avait longtemps été la préférée de Gemini, et encore aujourd'hui il éprouvait une affection toute particulière pour la roublarde -ce qu'il aurait nié jusqu'à la mort. Bien sûr, elle-même n'était pas dupe et chacun d'eux s'efforçait de faire comme si de rien n'était, jouant à un jeu vieux de quelques décennies.
 
La charrette avançait cahin-caha sur le sentier gelé, et plusieurs fois déjà Gemini avait du descendre pour aider le cheval qui peinait et glissait en tirant le lourd chargement. Des vivres, des outils, des fourrures, des armes... Un ravitaillement vital pour le camp, le tout acheté et échangé le long d'un trajet de six jours aller-retour les menant à travers plusieurs grands villages, dont ils voyaient enfin le bout. Il était essentiel que le clan passe l'hiver dans les meilleures conditions possibles ; car ici, en Nouvelle-Angleterre, la saison froide n'usurpait certainement pas son nom. Par bonheur, la plupart des anciens membres des diverses Maisons maintenant fusionnées par Héloïse avaient vécu dans les contrées froides de l'est et du nord de l'Europe. Ceux là se débrouilleraient. C'était ceux qui avaient vécu tout autour de la Méditerranée, parfois même jusqu'en Orient comme Ishaq et Tulip, qui souffraient le plus de l'hiver glacial. La rouquine était tassée sur le banc à côté de Gemini, qui restait imperturbable tandis que son interlocuteur de ces trois dernières heures consistait en un tas de couvertures informe duquel s'élevait la voix de sa vieille amie.
 
- Je te jure, si je me gèle pas au moins un truc d'ici ce soir, je veux bien bouffer mes bottes. Ou même les tiennes. Sans rire ! En plus j'ai le cul en compote. J'ai jamais vu une route aussi merdique.
 
- C'est pour empêcher ta langue de geler que tu l'ouvres autant ?
 
- Ha-ha. N'empêche, tu peux faire ton vieux blasé tant que tu veux, je sais très bien que t'es heureux d'être ici.
 
- Si tu le dis, pipelette.
 
- Hé, tu diras c'que tu veux, tu me la feras jamais, à moi. Bon, on en a encore pour longtemps ? La nuit tombe à vue d'oeil.
 
- Non. A vrai dire, on devrait même arriver d'ici très peu de temps. On a passé le dernier embranchement avant le relais il y a près d'une heure.
 
- Oh ho-ho ouais, pas de rata ce soir ! Bonjour le bon manger, bonjour le lit chaud ! Ce soir, pas de haricots !
 
Et de fait, un bâtiment se découpa bientôt sur le bord de la route au milieu des pins, une grande bâtisse ceinte d'une palissade d'une hauteur appréciable. Une fois la charrette soigneusement rangée à l'abri des intempéries, le cheval mis aux étables et quelques pièces données aux garçons aux épaules larges chargés de surveiller les biens des voyageurs, les deux compères purent enfin entrer se mettre au chaud. L'aubergiste ne posa pas de questions, et se contenta de leur indiquer du menton une table minuscule engoncée dans un coin de la salle. Ils s'y glissèrent non sans s'attirer quelques regards, et une serveuse entre deux âges ne tarda pas à venir les voir.
 
- Bienv'nue. Y veulent manger ? On a de la soupe et du gruau, du pain et du fromage. La viande y'en a plus, rapport à c'que c'est bondé ce soir.
 
- Deux bols eud' soupe, une miche eud'pain et une belle tranche eud' frometon. Et deux bières ! Pis on dormira ici, aussi, fit Tulip avec son plus bel accent paysan.
 
- Bon dieu… souffla la serveuse en roulant des yeux. Ça marche. Pour les chambres y'en reste y'a pas de souci, comme personne a envie de s'attarder ici…

Elle s'éloigna et revint quelques minutes plus tard avec deux chopes, deux bols d'un brouet clairet où flottaient quelques morceaux de patates et de navets, une miche de pain déjà dure et un vieux fromage dont on avait retiré le moisi au couteau.
 
- Tu disais quoi à propos du rata, déjà ?
fit Gemini avec un sourire en coin en voyant sa compagne grimacer et touiller le contenu de son bol sans grande conviction.
 
Il suffit à Gemini de parcourir rapidement la salle des yeux pour croiser les regards de quelques curieux ; la plupart étaient fuyants, mais certains étaient bien sinistres… Les colons déjà installés dans la région depuis de nombreuses années voyaient d'un très mauvais œil l'arrivée d'étrangers, sans parler des conflits entre membres de différentes religions qui n'avaient au final fui l'Ancien Monde que pour mieux trouver de nouveaux ennemis dans le Nouveau. Beaucoup de ces gens s'étaient montrés hostiles dès le départ, refusant de traiter avec le groupe mené par Héloïse et tentant même à quelques occasions mémorables de les voler ou de les chasser -avant de tomber sur un os. Evidemment, les traces de lutte et les cadavres retrouvés à ces occasions n'avaient pas aidé à l'apaisement des tensions auprès des autres colons. En bref, tout le monde était peu disposé à partager, et l'entrée dans la rude période hivernale n'avait certainement pas amélioré la situation.
 
- Nerveux.
 
- Aime pas ça non plus.
 
Sans se concerter, les deux compères s'étaient immédiatement mis à parler par signes, artifice que leur mentor à tous les deux, Ishaq l'Assyrien, avait créé. Ce formidable outil, qui permettait l'échange d'informations avec une discrétion quasi absolue, s'était vite révélé indispensable au point qu'il était devenu obligatoire de l'apprendre dès lors que l'on entrait au service de certaines Maisons -en particulier les trois alliées historiques : le Messager, l'Abysséen et l'Hydre.
 
- Sale tête approche, fit très vite Tulip.
 
- Vu. Toi parle.
 
Effectivement, deux solides gaillards vêtus comme des bûcherons, un blond et un brun, s'étaient levés du banc qu'ils occupaient pour se diriger vers eux en roulant des mécaniques. Leur air suffisant était quelque peu gâché par leurs vêtements épais qui leur donnaient une allure pataude, ainsi que par les marques d'une vie passée en extérieur : les cheveux sales collés par la sueur, les joues couperosées et même le nez brûlé par le froid pour l'un.
 
- Holà, mes bons m'sieurs ! On peut vous aider ? dit Tulip à voix haute, prenant les devants en arborant avec un naturel désarmant un sourire de façade auquel il manquait une dent. Pendant ce temps, Gemini dissimula sa face sévère en la plongeant dans sa chope de bière.
 
- B'soir, b'soir… Pas beaucoup de place ce soir, hein ? S'dérange si on s'attable ? demanda le blond d'un ton qui ne souffrirait aucun refus.
 
Le reste des conversations dans l'auberge baissa subitement d'un ton ; on tendait l'oreille un peu partout dans la salle.
 
- Oh bah non, faut bin' manger. Vous avez pas encore mangé, si ?
 
- Si, si, on veut juste une vraie table plutôt que c'banc pourri ! fit le brun, dont le bonnet descendait quasiment jusque sur les yeux.
 
- Allez-y donc ! Les bons gars ont droit aux bonnes tab'.
 
- Aaaaah ! Voilà d'bonnes âmes, fit le blond en se grattant la barbe tandis qu'ils s'asseyaient sans plus de cérémonie. 
 
- On fait c'qu'on peut, content d'voir qu'ça vous réchauffe eul' coeur !
 
- Et j'vous dis pas, après le boulot ça fait plaisir, hein
 
La conversation dura ainsi quelque temps entre le brun (Bonnet) et Tulip, un échange de banalités que Gemini trouva parfaitement assommant. De temps en temps, le blond à la barbe hirsute (Barbu) lui jetait de petits coups d'œil qui l'énervaient de plus en plus. Soudain, Barbu passa à l'attaque et coupa son compère en plein débat sur les chutes de neige à venir.
 
- Y cause pas beaucoup, lui… D'ousque vous avez dit que vous étiez, déjà ?
 
- De nulle part, pour l'moment ! On est qu'deux petits marchands, on va de ville en ville avec mon homme. On s'achètera une belle piaule quand on aura les fonds ! rétorqua Tulip du tac au tac.
 
- Aah, un petit couple ? Faudrait pas fâcher le bon dieu avec des coucheries hors mariage, hein ?
 
- Ah ça non, on est mariés ! protesta vivement Tulip, tapant fort sur la table. Quelle horreur ! On n'a pas idée d'sortir des sal'tés pareilles… Ah, j'en tremblerai presqu' !
 
Elle se signa avec ferveur, arrachant un ricanement à Bonnet. Fort heureusement pour elle, elle portait encore ses gants pour cacher l'absence d'anneau.
 
- Et ils font quoi, les beaux mariés ? Si j'puis demander, bien sûr, j'aime pas me mêler de c'qui est pas mes affaires ! lança-t-il d'un ton trop mielleux pour être honnête, jetant un petit coup d'œil en coin à Gemini toujours silencieux, fort occupé à touiller sa soupe et siroter sa bière.

- Calme, fit Tulip avec les doigts à l'attention de son compagnon. Rin d'bin grandiose, on échange des fourrures. Monsieur sait très bien chasser, continua-t-elle à voix haute. Le bon dieu m'a gâtée, et pas qu'dans la couche ! Alors on a des bons stocks tous les ans, un plein chariot, et on échange ça pour un prix de rien du tout -vrai de vrai ! Z'en voulez pas ? On fait aussi du troc si vous avez pas d'argent. Un tonneau de bière ou un bon gros jambon contre un ballot. On a plein de bonnes fourrures bien chaudes, alors faudrait pas s'en priver, hein ?! Ça vous intéresserait pas vous ?
 
Elle continua de bavasser, coupant la parole dès que l'on faisait mine de lui répondre, faisant tout ce qu'elle pouvait pour abrutir les deux intrus. Gem' salua la performance de son amie d'un léger geste du doigt -Tulip le remercia d'un clin d'œil furtif, sans s'arrêter de déblatérer des mondanités. Les deux types avaient la tronche qui s'allongeait à chaque seconde passée à écouter les bavardages de la rouquine.
 
- Oui, bon, ça va, ça va finit par dire Bonnet. On a bossé toute la journée, la fatigue nous gagne, va falloir qu'on vous laisse. On parlera une ot' fois.
 
Il ne faisait même plus l'effort de sourire, lassé et de moins en moins motivé à jouer le jeu face à sa proie.
 
- Oh désolé hein, moi c'est la bavarde, lui il dit rien, il est timide. Et puis, il a pas grand-chose dans le crâne, j'compense ! Ha, ha ! l'acheva Tulip avec un faux rire qui frôlait la perfection.
 
- Je vois ça ! 'Tention mon gars, on d'vine sans peine que c'est ta bonne femme qui porte la culotte ! dit Barbu en envoyant une grande claque dans l'épaule de Gemini qui était en train de porter sa cuillère à sa bouche, ce qui eut pour résultat de lui faire renverser une bonne portion de potage sur ses vêtements.

Tulip retint son souffle, la main crispée sur la gaine du couteau caché contre sa cuisse. Bonnet observa Gemini d'un air torve, attendant sa réaction. Gemini résista à l'envie de faire sauter l'œil du type avec sa cuillère et frotta vigoureusement sa chaude veste d'hiver pour en essuyer les taches de soupe, bredouillant des paroles incompréhensibles comme le ferait un simple d'esprit.
 
- Mince alors, désolé mon vieux, lâcha Barbu en cachant très mal un rire. Bon, on va vous laisser tranquilles. Dites, si jamais vous allez vers le Nord, faites attention. Il paraît qu'on a vu des types pas nets s'installer par là. Et ils ont pas l'air d'être des cons de Quakers, ceux-là. Quequ'chose d'autre. De pire.
 
- Ouais. Pire même que des anglicans. Z'êtes pas d'ceux-là vous deux, hein ? Maudit soit l'jour où on les a acceptés, cracha Bonnet comme pour tenter un dernier assaut avant de prendre congé.
 
- Oh que non ! Sainte mère ! Nous autres on n'est que des vrais bons Puritains, hoqueta Tulip, absolument scandalisée. Qu'on m'pardonne de dire ça, mais jamais la couronne aurait dû les laisser v'nir dans la Baie du Massachussetts…! ajouta-t-elle d'un ton sentencieux.
 
- Tu l'as dit ! Allez, adieu.
 
Le duo se leva et partit enfin, sortant de l'auberge non sans jeter un dernier regard en arrière, laissant le couple à son repas sommaire maintenant froid. A peine la porte s'était-elle refermée que Gemini se fendit de quelques mots dans leur langage des signes, ses yeux gris rivés sur ceux de sa compagne.
 
- Bien joué. Voleurs ? Si cherchent camp maison, futurs ennuis.
 
- Possible. Départ demain aube. Effacera traces dans neige.
 
- Bien compris. Bloquera porte chambre cette nuit.
Gemini
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Posté le 13/07/2021 à 18:43:06. Dernière édition le 14/07/2021 à 00:32:49 

Quelque part en Nouvelle-Angleterre, le 1er juillet 1721.
 
- La voilà, Gem, dit Tulip. Elle fait partie de l'équipe chargée de surveiller les bateaux.
 
Elle s’était pointée devant lui, accompagnée d’une jeune inconnue aux cheveux blonds à l’air mutin qu’elle tenait par l’épaule. La fille n’était pas très grande mais solide, on lui décelait un potentiel athlétique très comparable à celui de Tulip lorsqu’elle était jeune, adroite à courir sur les toits et à se faufiler partout avec l’agilité d’une mangouste. Gemini, qui était occupé à couper du bois, laissa reposer au sol l'immense cognée de bûcheron qu'il maniait. La hache était quasiment aussi grande que la gosse.
 
- Je l’ai eue quelques années après ton départ. Elle s’appelle Anthémis, dit Tulip en levant le menton vers le type qui les dominait de plusieurs têtes, imitée par la jeune femme à ses côtés qui fut soudain le portrait frappant de sa mère, la rousseur en moins.
 
- Je suis obligé de te féliciter ?

- Vas-y, défoule-toi, gros balourd.

- Son père…?
 
- Mort pendant l’unification.
 
Gemini se pencha sur la jeune femme qui ne bougea pas d’un pouce ; il l’observa sous toutes les coutures, prenant son temps, terminant son examen en la poussant d’un index épais comme une saucisse. Elle vacilla sur ses pieds et agita un poing rageur dans sa direction, ouvrant la bouche sans qu’aucun son n’en sorte. À vue de nez, elle n’était pas beaucoup plus vieille qu’Euphemia.
 
- Prends la même en brune et on dirait la mienne, finit par dire le colosse, faisant sourire Tulip.
 
Anthémis croisa les bras et regarda sa mère d’un air interrogateur en ayant l’air de se demander ce qu’on attendait d’elle ; tous au camp connaissaient Gemini, l’âme damnée de la grande cheffe, revenu dans ses bonnes grâces après un exil de près de deux décennies. Il parlait peu, restant morne et apathique la plupart du temps. Il n’était jamais plus expressif que lorsqu’il se battait, et alors il se déchaînait pour abattre sauvagement ceux qui lui barraient la route. Dans son dos, on disait qu’il culpabilisait d’avoir abandonné sa fille sur une île de fous furieux, et que chaque ennemi envoyé au tapis était un pas de plus vers l’accomplissement de leur but et sa libération. A ce moment là, et à ce moment là seulement, son serment serait accompli et il pourrait aller la retrouver.
 
- Elle n’est pas bien vieille, dis-moi. Elle sait bien se battre ?
 
- Assez bien pour nous accompagner. Elle l’a demandé à Héloïse en personne.
 
- Tu as déjà tué ? demanda soudain l’homme à la jeune femme, qui le dévisagea.
 
- Elle te répondra pas, Gem, intervint sa mère. Elle est sourde.
 
- Hmm…
 
Tout aussi naturellement qu’il aurait parlé à voix haute, Gemini se mit à agiter les doigts, formant des mots et des phrases selon le code en vigueur parmi leur troupe.
 
- Je suis Gemini.
 
- Je sais, répondit la blonde, en agitant elle-même les doigts avec une dextérité étonnante. Je suis Anthémis. Ma mère a déjà dû me présenter à vous. Je suis honorée de…
 
- Tu maîtrises nos signes à la perfection, la coupa-t-il. C’est rare pour quelqu'un d'aussi jeune.
 
- Pas le choix, répondit-elle du tac au tac, piquée au vif d’avoir été interrompue. Vous aussi, vous vous débrouillez pas mal… Pour quelqu'un qui entend.
 
- Montre un peu de respect. J’ai participé à l’élaboration de ces signes. Combien d’hommes as-tu déjà tués ?
 
- Sept, répondit-elle en arborant un petit sourire supérieur.
 
- Six, corrigea sa mère à voix haute ; elle suivait leur conversation silencieuse, debout derrière sa fille. Elle avait seulement blessé le premier, j’ai dû l’achever.
 
- C’est déjà bien, répondit l’homme aux yeux gris. Va, maintenant. Ta mère veut me parler.
 
La jeune blonde singea le salut des soldats des armées coloniales, portant une main à son front, tourna les talons et se mit à flâner. Le camp profitait d’une accalmie dans l’état de siège permanent dans lequel il se trouvait, et bon nombre de soldats tuaient le temps en improvisant des parties de dés, des jeux de cartes et autres occupations bénignes. On vivait au ralenti, l’humeur générale ayant grandement souffert de ce que l’on avait fini par appeler la « saison de la boue », lorsque l’abondante couche de neige avait fini par fondre et se transformer en gadoue pendant plusieurs semaines d’affilée dans ce climat humide et pluvieux. Certains ne prenaient même plus la peine de se laver, résignés à se retrouver de toute façon couverts de saleté dès qu’ils mettaient le pied hors de leurs abris.
 
Une grande bataille avait eu lieu il y a quelques semaines. Le camp, déjà mis à mal par le rude climat, avait été pris d’assaut à la tombée de la nuit par un bataillon de maraudeurs qui ressemblait plus à une troupe de bandits crasseux qu’autre chose. C’était en vérité une expédition punitive, montée de toutes pièces pour récupérer les réserves de nourriture et d’eau prétendument volées par les colons aux habitants du coin. Bien que cela soit en partie vrai, c'était surtout la convoitise et la jalousie qui motivaient ces maraudeurs à agir. Ces derniers avaient grandement sous-estimé la bande de tueurs d’Héloïse, croyant tomber sur une quelconque troupe d’expatriés religieux chassés de leur pays et relativement inoffensifs comme il y en avait déjà des dizaines d’installés dans la région, et cela avait vite tourné au massacre une fois passé l’effet de surprise. La plupart des hommes et des femmes du camp étaient les vétérans de plusieurs guerres. L’air s’était rempli des bruits assourdissants des coups de feu et de l’odeur de la poudre, certains des agresseurs avaient réussi à escalader ou abattre des sections des palissades qui entouraient le camp et un corps à corps meurtrier s’était déroulé jusque sous les tentes et les cabanes. La troupe avait essuyé un nombre non négligeable de pertes, mais tous les agresseurs avaient été éliminés. On avait pris soin de trier les morts et les blessés une fois le combat terminé, achevant sans pitié les ennemis qui respiraient encore. Leurs corps avaient été jetés sur de grands bûchers qui avaient brûlé sans discontinuer pendant deux jours, dégageant une puanteur et une fumée épaisses sous l’effet de la pluie qui rendait le bois humide et l’empêchait de bien brûler.
 
En retournant les corps du pied, prêt à les achever d’un coup de pique, Gemini avait reconnu l’un des deux hommes qui les avaient apostrophés lui et Tulip il y avait plusieurs mois de cela dans le relais, gisant sur le flanc dans la boue ensanglantée. Il avait le ventre ouvert et laissait échapper des râles en cherchant de l’air, une écume rouge au coin des lèvres. On distinguait les méandres grisâtres et frémissants des boyaux à travers la blessure béante. C’était le brun, celui avec le bonnet, qui ne se trouvait présentement plus sur sa tête ; Gemini avait pu constater que l’homme avait apparemment été scalpé dans son passé. L’affreuse blessure avait mal cicatrisé, lui laissant comme un bourrelet épais couvert de cheveux autour du crâne, qui rappelait une tonsure.
 
- Pas étonnant que t’aies porté un bonnet, toi, avait dit Gemini sur le ton de la conversation avant de planter profondément sa pique dans le sol boueux. Il s’était ensuite agenouillé à côté du mourant pour l’achever de ses propres mains, en lui maintenant soigneusement le visage dans la boue jusqu'à ce qu'il suffoque.
 
Tulip saisit le bras de son vieux compagnon d’armes pour le tirer de sa rêverie, ses doigts s’enfonçant dans le cuir épais de Gemini.
 
- L’opposition est plus rude que prévue, Gem. On n’arrête pas de se battre, et de nouveaux adversaires arrivent tous les jours pour avoir leur part du gâteau. On a tous confiance en Héloïse, on a tous prêté serment, mais on ne tiendra pas tous à ce rythme. Je peux bien te le dire : moi, j’ai enterré trop de copains. On parle d’envoyer les plus fragiles se mettre à l’abri… Alors, je veux qu’elle parte avec eux.
 
Gemini hocha la tête, ses yeux gris plongés dans ceux de la rousse.
 
- C’est ma fille. Je la connais par cœur, elle est encore plus têtue que moi, ajouta-t-elle en crevant de fierté. Elle n’acceptera jamais de partir de son plein gré si on ne trouve pas un bon prétexte. Elle ne sera sans doute pas dupe, mais j’en ai rien à foutre. Comme ça au moins, elle ne perdra pas la face…
 
- Viens-en au fait, Tulip.
 
- Et si on l’envoyait rejoindre ta gosse à toi ? Elle fait autant partie de l’avenir de notre Maison que ma propre fille. Non seulement Anthémis serait plus à l’abri qu'ici, mais elle pourrait lui porter un message de ta part et veiller sur elle.
 
- Le voyage est long et dangereux, répondit Gemini, une lueur s’allumant cependant enfin dans son regard. On n’y a envoyé personne pour cette raison. On n’a pas de gens, ni de temps, à gaspiller pour les envoyer sur cette foutue île à la con. Angus et Salamandre sont déjà sensés veiller sur mes affaires en mon absence. Cela inclut Euphemia.
 
- Arrête, on peut pas compter sur eux. Le premier est complètement dingue et la deuxième peut-être encore plus. La saison froide est finie depuis longtemps, la boue du dégel sèche enfin et les routes sont de nouveau praticables, c’est le moment ou jamais ! Ici, c’est la guerre, bon sang. En moins d’un an, un tiers du camp est déjà mort de faim, de froid ou par les armes. Elle est de mon sang, Gemini. Ce n’est pas une grosse balade qui aura sa peau.
 
- …
 
- Allez, merde ! Je te connais, mon vieux. Je suis sûre que tu es déjà convaincu ! Comment tu pourrais me refuser ça, alors que tu as toi-même refusé d’emmener Euphemia avec toi pour lui épargner tout ça ?!
 
Gemini sourit et acquiesça, son visage sévère s’animant plus qu’il ne l’avait fait depuis plusieurs jours. La rouquine lui tapa un grand coup dans l’épaule et éclata en jurons fleuris, de ceux qu’on réserve aux vieux amis. Plus loin, Anthémis les regardait en coin ; elle souffla, moitié exaspérée et moitié amusée de les voir agir ainsi, frustrée de ne pouvoir les épier davantage. Pour un peu, elle se serait crue au milieu des histoires que lui avait racontées sa mère, celles qui se déroulaient il y a vingt ans, quand le colosse était encore le seigneur redouté de sa propre Maison et sa mère l’une des guerrières dix fois bénies d’Ishaq l’Assyrien, avant l’unification des Maisons menée par la grande cheffe qui avait renversé l’ordre établi. Anthémis haussa les épaules et partit trouver de quoi casser la croûte, jonglant crânement avec le poignard qu’elle portait toujours à la ceinture aux côtés de sa hachette favorite, jetant un œil cupide aux parties de dés qui se déroulaient non loin. Elle était toujours prête à jouer -et à tricher- pour se faire un peu d’argent de poche.
 
- Elle me manque, tu sais, dit Gemini. Il avait retrouvé son expression morne et apathique, reprenant la grande cognée en main pour continuer son travail machinal et abrutissant.
 
Tulip resta silencieuse, se contentant de regarder sa propre fille s’éloigner en direction de la cantine.
Anthémis
Anthémis
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Posté le 15/07/2021 à 23:04:05. Dernière édition le 16/07/2021 à 00:39:11 

Il y avait eu une autre attaque la semaine suivante, plus insidieuse celle-ci. On avait tour à tour tenté d’incendier une cache de vivres, empoisonné plusieurs des puits et posé des pièges dans les forêts aux alentours, envoyant plusieurs fidèles vers une mort pitoyable et déshonorante. La suite d’incidents funestes avait précipité la décision prise par Héloïse d’envoyer les membres les plus susceptibles de succomber, ou d’être des fardeaux, vers les abris disséminés le long des côtes et jusque dans les Caraïbes. Ces repaires de tailles diverses étaient précisément destinés à servir de relais, de points de rassemblement et enfin de points de repli pour les membres des Maisons unifiées si l’expédition tournait mal. On avait constitué un petit groupe de guerriers valides pour servir d’escorte, tous volontaires, autant de bras dont on pouvait raisonnablement se passer. Certains des membres les plus endurcis de la troupe avaient alors dit à voix basse qu’Héloïse avait le cœur qui s’était bien ramolli. En d’autres temps, on ne se serait pas encombré de ce genre de boulets. On se serait contenté d’éliminer quiconque n’était plus capable de tenir debout et se rendre utile.
 
Les plus virulentes de ces critiques venaient sans équivoque des quelques survivants de la Maison du Marcheur, des gens à la rancune tenace qui avaient été parmi les derniers à rejoindre l'armée de la grande cheffe. Ils avaient longtemps entretenu une culture rude et hermétique basée sur les démonstrations de force. Par simple mépris et dédain des subtilités de la politique, ils s'étaient érigés en rivaux naturels de toutes les Maisons qui trempaient dans des machinations complexes pour le pouvoir. C’étaient ceux-là mêmes contre lesquels Gemini et tant d’autres avaient guerroyé dans les Alpes avec tant de peine, il y a vingt ans. Ces fanatiques prêts à se battre jusqu’au bout n’avaient cédé que lorsque les grandes bêtes impies qu’ils vénéraient et dont ils se servaient pour la guerre avaient toutes été exterminées sans exception, leurs carcasses puantes réduites en cendres et leurs têtes aux mufles répugnants clouées sur les arbres en guise d’avertissement. Le plus bruyant des détracteurs avait heureusement été abattu lors de la dernière grosse attaque ; on l’avait retrouvé la gorge transpercée par un manche de pioche brisé en deux. Gemini avait sauté sur l’occasion au cours de la bataille, saisissant au vol le moment idéal pour éliminer le gêneur. Il avait soigneusement veillé à ce que cela passe pour les aléas du combat. Personne n’avait émis le moindre doute, et les voix mécontentes s’étaient tues pour un temps. Maintenant, tout ce qu’il fallait à Héloïse pour renouveler l’ardeur de ses troupes était une belle victoire.


***


Les grands navires sur lesquels ils étaient arrivés il y a plusieurs mois étaient là, dans la crique abritée et étroitement surveillée. Pour quelqu’un qui serait arrivé là par hasard, rien n’aurait éveillé son attention dans le paysage. Mais en vérité, l’endroit était perclus d’abris dissimulés et de tours de guet camouflées, tous occupés par des tandems de guetteurs. Un sentier parsemé de pièges descendait en lacets jusqu’en bas des falaises, sur la plage.
 
Anthémis vérifia encore son paquetage, pour la quatrième fois peut-être ; elle et les autres personnes sur le départ s’affairaient sur la plage, embarquant les vivres et les infirmes, échangeant les derniers messages, les adieux et les recommandations d'usage. On adressait ses prières de départ à ses dieux respectifs, appartenant tous au même panthéon païen célébré en secret par chacun des membres de chaque Maison. Anthémis caressa nerveusement sa bague à l’effigie d’yeux reptiliens enchaînés les uns aux autres, appelant de tous ses vœux à revenir le plus vite possible. Sa mère, qui avait pris l’habitude de plutôt la traiter en camarade, perçut son trouble et s’autorisa à lui embrasser les deux joues et à l’étreindre contre elle bien plus fort et plus longtemps que ne l’aurait souhaité la fière jeune femme. Celle-ci se considérait comme une adulte, même si à ce moment précis une angoisse toute infantile lui serrait la gorge.
 
- Mmmanhhaaan, avait-elle d’abord protesté à voix haute, ses mains bloquées contre le corps de Tulip. Elle était sourde de naissance et n’avait jamais réussi à apprendre à parler correctement, au grand dam de sa redoutable mère. Elle passa presque immédiatement au langage des signes une fois qu’elle se fut dégagée. On se reverra vite, maman.
 
- Oui, ma chérie. On se reverra vite, signa Tulip. C’était plus facile d’arranger la vérité quand on ne s’exprimait pas à voix haute.
 
 
***
 
 
Anthémis s’essuya discrètement les yeux, faisant vite par peur d’être surprise. Elle ne supportait pas de paraître faible. La crique était déjà hors de vue depuis plusieurs minutes, et sa mère et les autres avec… Hé bien voilà… On était parti, aussi rapidement et aussi discrètement que possible après des adieux expédiés en petit comité. Elle ne pouvait s’en prendre qu’à elle-même, songea-t-elle. Après tout, c’était bien elle qui râlait tout le temps sur ses corvées et les heures passées à surveiller ces putains de bateaux… C’était important, bien sûr. Très important. Cette flotte réduite constituait leur principal moyen de transport et de contact avec le reste du monde, et donc avec le reste des membres des Maisons unifiées qui agissaient encore un peu partout, attendant leur heure pour venir grossir les rangs des colons qui se battaient pour établir une tête de pont durable. Si on détruisait les bateaux, ils pourraient toujours en reconstruire, certes, mais… Cela prendrait de longs mois. Et si jamais ils se retrouvaient en mauvaise posture au même moment, il n’y aurait pas d’échappatoire. Alors on faisait surveiller les navires par des équipes qui intégraient certains des meilleurs éléments de la troupe, des guetteurs agiles et discrets, pour la plupart assassins et espions chevronnés -la spécialité de la Maison du Messager dont Tulip et sa fille étaient originalement membres.

C’était important, oui. Mais bon sang, qu’est-ce que c’était chiant… ! Elle s’appuya sur le bastingage, morose, partagée entre l'excitation du départ et sa tristesse. Un homme vint se tenir à quelques pas derrière elle, prenant soin d’attendre un peu pour laisser le temps à la jeune femme de reprendre contenance.
 
- Alors ? On surveille que les éclopés aillent bien crever ailleurs que dans les pattes des grands chefs ? l’apostropha-t-il en lui tapotant doucement l’épaule afin que la jeune sourde s’aperçoive de sa présence.
 
- Aaanh, se réjouit la fille, surprise, qui s’était retournée d’un coup pour découvrir un vieil ami. Ma mère m’a dit que tu venais aussi… J’attendais que tu viennes m’emmerder, ajouta-t-elle en signant rapidement.
 
Nul autre que Fumeur était du voyage. L’ancien compagnon de route de Gemini était toujours aussi sec et décharné, occasionnellement secoué par des quintes de toux rauques dues à la pipe qu'il s'obstinait à fumer et à laquelle il devait initialement son surnom. Il connaissait Tulip depuis des années et avait quasiment assisté à la naissance d’Anthémis ; c’était lui qui avait appris l’art du déguisement et de l’infiltration à la jeune femme, et leur lien, d'abord celui du mentor et de l'élève, avait fini par ressembler à celui plus intimiste entre un oncle et sa nièce préférée. Il lui manquait un bras, arraché quelques mois plus tôt par un boulet de canon tiré par les défenseurs d'un hameau que la troupe avait nettoyé. Les habitants, des membres d’une communauté religieuse qui vivait en autarcie, avaient été un peu trop curieux et vindicatifs pour leur bien en venant prêcher la bonne parole à coups de fusil près du camp et il avait fallu les réduire au silence. Le canon, pièce d'artillerie de fortune récupérée sur un bateau et maniée par des gens qui n'avaient pas de véritable formation militaire, n'avait eu le temps de tirer qu'une seule et unique fois. Le projectile n'avait pas fait de victime, se contentant de réduire le bras gauche de Fumeur en bouillie au niveau du coude. Il n'avait eu le temps de se rendre compte de rien : il était en train de pointer du doigt un duo de tirailleurs mal cachés dans des fourrés proches quand il avait entendu une détonation assourdissante. La seconde d’après, il était éclaboussé de son propre sang et l'os brisé de son humérus saillait au milieu des chairs en charpie de son bras. La cicatrisation avait été longue et douloureuse, et l'homme déjà cynique de nature prenait depuis un malin plaisir à se plaindre pour faire enrager ses compagnons.
 
- J’ai un peu la trouille, confia Anthémis à l’une des rares personnes auxquelles elle pouvait le faire sans crainte.
 
- Faut pas. On te fait confiance.
 
- C’est surtout que ma mère me tuerait si je lui faisais honte.
 
- Aussi, oui.
 
- Au fait… Je resterai pas avec vous. Gemini m’a confié une mission, avec l’aval de la cheffe. On se séparera quand vous serez à l’abri. Moi, je continuerai jusque dans les Caraïbes.
 
- Dommage, j’adore te mettre ta branlée aux cartes avec une seule main. Mais intéressant… Qu’est-ce qu’il prépare, le sale vieux gredin ?
 
- Rien, c’est juste pour prendre contact avec quelqu'un pour lui. Une gosse.
 
- Une gosse ? SA gosse, tu veux dire ?
 
- Ouais. Je dois lui apporter des nouvelles et la surveiller pour lui… Moi, je pense que ma mère voulait pas que je reste. Du coup ça tombait bien, ils ont pu s’arranger.
 
- Tu n’as probablement pas tort. Mais n’en veux pas trop à ta mère… Ce n’est pas manquer de respect à Héloïse que de dire que tout ne se déroule pas comme prévu ici. Tulip veut te protéger. C’est normal.
 
- Patron ou pas, j’aimerais autant ne pas avoir à faire ses corvées, au Gemini… C’est vraiment sa fille ? Lui c'est déjà un sacré morceau, mais elle elle a vraiment pas l’air normale. Ils me l’ont décrite : elle est verte, les cheveux noirs et les yeux jaunes. Elle a la gueule d'un animal… Qu’est-ce que t’en penses ? Il a couché avec quoi pour pondre ça ?
 
Fumeur suivait sans peine les signes de la jeune femme. En revanche, sa lenteur et son incapacité à exprimer facilement les signes les plus complexes avaient agacé son interlocutrice, qui le coupa alors qu’il allait répondre sèchement à sa remarque insolente. Il n’avait pas l’air content et remuait les lèvres pour formuler ce qui devait être des insultes… Elle crut déceler un « petite peste » ou un « petite conne », elle n’avait pas pu bien voir.
 
- Tu te traînes, le vieux ! Déjà que t’es manchot… Pas facile de s'exprimer en langue des signes avec une seule main, hein ?
 
- Parle donc un peu, pour voir. C’est un ordre, merdeuse, signa-t-il, sa pipe serrée entre les dents. Il posa sa main valide sur la crosse du pistolet passé en permanence à sa ceinture. Manchot ou pas, il restait un excellent tireur -et Anthémis se rappelait fort bien des tannées qu’il lui mettait lorsqu’elle le décevait pendant une leçon étant petite. Elle renâcla.

Elle détestait perdre.
 
- Ooom ‘u-heuuu. Tin-hièèèheu ‘aaa. Heunnn geaainr, Humeurrn, articula-t-elle laborieusement.
 
- Je m’inquiète pas, et je sais bien que tu vas gérer, répondit-il en se détendant un peu. Elle lui faisait toujours un peu de peine quand on la sortait de sa zone de confort, mais c'était comme ça.
 
- Hnnhun, ânonna-t-elle en levant la main, le pouce et l’index joints.
 
- Bon sang, j’arrive toujours pas à savoir si ça me fait marrer ou si ça me fout les glandes quand tu parles comme ça, dit l’homme à voix haute en lui adressant le même signe en retour.
Anthémis
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Posté le 17/07/2021 à 20:31:20. Dernière édition le 17/07/2021 à 20:32:38 

Anthémis tapa dans l’épaule de son compagnon pour attirer son attention, pointant l’index vers l’horizon. Fumeur plissa les yeux, mettant son unique main en visière pour se protéger du soleil. Au loin, on distinguait une nuée d’oiseaux qui volaient en cercles autour de quelque chose de gros, en plein milieu de l’océan.
 
- Qu’est-ce que c’est ? signa la jeune femme.
 
- C’est droit devant nous, on va bien voir.
 
L’odeur exécrable et les cris des mouettes leur parvinrent avant de pouvoir discerner clairement ce dont il s’agissait ; c’était un cadavre de baleine qui flottait mollement, quasiment coupé en deux. La puanteur était insoutenable à cette distance, et on réprima de nombreux haut-le-cœur sur le pont. Tous les membres valides de l’équipage étaient montés voir le spectacle, appelés par leurs camarades. D’innombrables mouettes et goélands tournaient autour de la carcasse, frénétiques dans leur quête d’un morceau de lard arraché au géant qui pourrissait au soleil avant d’être rappelé dans les profondeurs, quand les gaz de putréfaction qui le maintenaient à la surface se seraient échappés. Autour d’eux, les eaux bouillonnaient : le festin se déroulait aussi dans l’eau. Requins opportunistes et autres charognards marins se battaient pour avoir leur part. Anthémis vit un énorme aileron gris crever la surface, foncer droit vers la carcasse en écartant les rivaux plus petits, et disparaître après avoir saisi une pleine bouchée de chair. Elle tira fort sur la veste de Fumeur, impressionnée.
 
- Qu'est ce qui peut chasser une baleine adulte…? signa-t-elle.
 
- J’oubliais que t'es encore un bébé… On voyait ça beaucoup plus souvent avant la guerre, répondit-il, pointant ensuite du pouce les autres marins qui se tenaient derrière eux sur le pont, faisant se retourner Anthémis.
 
Certains d’entre eux avaient commencé à chanter des louanges, principalement les membres des sectes de L’Abysséen et de L’Hydre, respectivement les Maisons originelles de Gemini et d’Héloïse qui avaient fait des mers et des océans leur domaine. Leurs clameurs et leurs prières étaient inaudibles pour elle, mais l’aura pieuse qui se dégageait de ces hommes et de ces femmes galvanisés était contagieuse. Elle en eut la chair de poule.
 
Peu après, on entendit un grondement sourd et saccadé, tellement profond et grave qu’Anthémis le sentit malgré sa surdité. Cela réduit au silence tous les présents. Les charognards fuirent subitement les eaux environnantes, et les oiseaux perchés sur la carcasse prirent leur envol en criant de plus belle. La vigie hurla quelque chose. Fumeur et la jeune femme se penchèrent sur le bastingage tandis qu’une forme imprécise d’une taille invraisemblable passait sous le bateau. Elle était au moins aussi grande que la carcasse de baleine, peut-être même encore plus. Elle se rapprocha de la surface et Anthémis crut distinguer un grand corps serpentin, pourvu d’une unique paire de bras ressemblant à des nageoires. Ses yeux de la taille d’une assiette, placés haut sur son crâne, surplombaient un museau allongé aux lèvres lisses qui s’ouvrit sur des crocs effilés. La créature referma la gueule sur la carcasse pour en arracher une bouchée gargantuesque ; la baleine morte fut secouée d'une secousse terrible, et ses deux moitiés achevèrent de se séparer tout à fait pour dériver doucement chacune de leur côté. Ses yeux étranges s'étaient brièvement voilés d'un blanc laiteux pendant l'attaque, comme ceux des requins. La chose semblait espionner tout ce qui se trouvait au-dessus d’elle ; ça vous donnait l’impression que nager en surface ferait obligatoirement de vous une proie. Elle heurta doucement le bateau en s’éloignant, lâchant un dernier grondement guttural avant de disparaître.
 
Les marins se réjouirent. Bénis par la bête… Si ça ce n’était pas un signe de bon augure, alors !
 
Anthémis allait souvent rêver de cette chose à l’avenir. Elle avait détourné les yeux au dernier moment, quand elle avait senti que sa fascination était sur le point de se transformer en horreur. Sa Maison à elle, celle d’Ishaq, faisait commerce de cachotteries, d’énigmes et de secrets, amassant des savoirs interdits pour les échanger à prix d’or. Il était rare que les objets de leur vénération se manifestent de manière aussi… crue. Gemini, Héloïse et tous les adorateurs des abysses qu’elle accompagnait depuis des années avaient pris une nouvelle dimension dans son esprit, beaucoup plus inquiétante qu’auparavant. Allongée sur sa couchette la nuit suivant la rencontre, elle songea que la coque du navire était un peu trop fine à son goût.
Anthémis
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Posté le 21/07/2021 à 23:31:44. Dernière édition le 21/07/2021 à 23:35:49 

Le voyage s’était déroulé sans incident majeur jusqu’ici. L’épisode de la carcasse de baleine avait apporté un regain de moral aux membres de l’expédition, et un remous étrange croisait parfois la route ou le sillage du bateau, comme si la créature dont ils avaient été témoins du repas leur tournait autour. Ils en furent définitivement convaincus le jour où ils croisèrent un banc de dauphins qui avaient été massacrés ; les marins de L'Abysséen et de L’Hydre leur confièrent alors que les cétacés de toutes tailles étaient les proies favorites de ces choses, qui prenaient un malin plaisir à chasser ces animaux marins doués d’une intelligence et d’une sensibilité bien supérieures à celles de bêtes poissons. Anthémis prenait soin de ne pas regarder trop longtemps dans la direction supposée de la bête ; d’autres en revanche pouvaient passer de longues heures à la contempler, au point qu’il faille parfois les rappeler à l’ordre.
 
La jeune femme se languissait de la terre ferme, elle qui à l’instar de sa mère n’avait jamais eu le pied marin. Toujours affronter les mêmes partenaires d’entraînement, lire les mêmes bouquins, parier encore et encore les mêmes choses aux cartes et aux dés devenait lassant à la longue, et cela valait pour tout l'équipage. Loin de l’influence de la grande patronne, les tendances xénophobes et paranoïaques reprenaient le dessus chez la plupart des membres de la bande, qui ne se mêlaient plus vraiment aux autres. Anthémis s’ennuyait ferme. Peu efficace en ce qui concernait les travaux associés aux voyages en mer et ne pouvant servir de vigie à cause de son handicap, elle passait le plus clair de son temps sur le pont à effectuer des tâches barbantes et répétitives.
 
Et puis, il y eut un peu d’action imprévue. Le bateau filait tranquillement sur l’eau, et soudain on sonna l’alarme, vers midi : une embarcation rapide, plus petite et maniable que la leur, leur fonçait droit dessus, apportant à son bord une trentaine d’hommes. Le bateau agile et rapide louvoya, restant sur l’arrière pour rester à l’abri des possibles tirs, et se rapprocha en quelques heures. On échangea des ordres à voix basse, constatant sans paniquer qu’on ne pourrait jamais distancer l’esquif, et Anthémis alla s’armer comme les autres. Les pirates abordèrent enfin le bateau, lançant grappins et échelles de corde, et montèrent promptement à bord comme en terrain conquis, riant et lançant insultes, quolibets et cris de guerre. Ce fut un drôle de face à face : hommes et femmes d’âges variés ne portant aucun uniforme, tatoués, piercés, scarifiés ou mutilés, un assemblage tout aussi disparate des deux côtés. La différence tenait au silence quasi absolu des assiégés, qui se contentaient de se rassembler sans bruit autour des assaillants. Le soleil se reflétait sur les armes. Les pirates débarquaient les uns après les autres, d’abord fanfaronnant, puis circonspects, et enfin inquiets en voyant leur proie facile les accueillir dans le plus grand des calmes. Une vingtaine de pirates se tint bientôt sur le pont ; les autres étaient restés sur leur propre bateau. On les examina posément, des pieds à la tête. Un geste discret fut échangé parmi la troupe : pas besoin de pincettes ou de parlementer. Ils ne représentaient pas une menace sérieuse, tout au plus un exercice bienvenu.
 
- On vous a pris pour des pauvres gens, mais je vois que z’êtes bien armés en fin de compte, fit un gars qui devait être l’une des grandes gueules de la bande, peut-être même le capitaine en personne, poussé devant par ses camarades. Il regarda Fumeur s’avancer lentement vers lui, la main sur la crosse du pistolet passé à sa ceinture. Z’êtes du même bord que nous en fait, pas vrai les gars ? On peut s’arranger, peut-être ? Pourparlers, et ce genre de ch...
 
Sans sommation, Fumeur dégaina et fit feu dans la foulée, lui tirant dans l’œil à bout portant ou presque. Sa mort fut immédiate, et même ces forbans qui n’en étaient pas à leur coup d’essai furent surpris par la soudaineté de l’acte. C’était le signe de la curée. On se rua sur eux et on tira, planta et trancha le temps qu’ils se réveillent pour défendre chèrement leur vie, pris à leur propre piège. Le combat s’annonçait bref : déjà, bon nombre des pirates en déroute fuyaient le pont pour sauter sur leur propre embarcation, laissant à leurs camarades plus combatifs le soin de mourir pour couvrir leur retraite.
 
Anthémis se faufila entre les combattants, tranchant des jarrets, abattant sa hachette sur les poignets exposés. Elle finit par accrocher le regard d’un des hommes, un Indien qui maniait une gaffe courte et robuste, uniquement vêtu d’un grand pantalon bouffant. Son torse brun était largement recouvert de cicatrices. Elle le pointa du doigt sans émettre un son ; le défi était sans équivoque, et l’homme s’avança vers elle en montrant les dents. Il projeta sa lance improvisée en avant, visant sa gorge ; elle se glissa par en-dessous, plongeant sous l’ergot cruel et déviant l’arme de son adversaire en utilisant la courbure du fer de sa hachette. Mais l’homme s’y attendait, et il contra en lui envoyant son genou dans la poitrine. Elle avait sous-estimé sa rapidité. Anthémis se rétablit aussi bien qu’elle put, se réceptionnant sur le côté, et l’homme profita de l’occasion pour se laisser tomber sur elle, comptant sur la différence de taille et de masse pour l’écraser. Il frappa le bras de la jeune femme pour la désarmer, et appuya son arme en travers de sa gorge ; elle eut juste le temps de glisser une main entre le bois et sa peau, poussant de toutes ses forces avec l’autre qu’elle avait encore libre. Rien à faire, le type était bien plus costaud. Elle ne pouvait pas entendre les jurons qu’il lui lançait, mais cela l’énerva quand même. Elle regarda autour d’elle, cherchant une arme de secours. « Idiote ! » se morigéna-t-elle. Elle avait imprudemment abandonné son couteau dès le début de l’affrontement, dans la cuisse d’un type. Elle tâtonna jusqu’à ce que ses doigts rencontrent la crosse d’un pistolet, passé à la ceinture d'un corps encore chaud. Elle n’avait plus qu’à espérer qu’il soit encore chargé. Elle le braqua d’un geste vif en direction de la tête de l’homme, qui lâcha sa prise sur l’arme pour écarter le danger. Bientôt, chacun avait une main sur la gaffe et l’autre sur le pistolet et luttait d'un côté et de l'autre. Elle pensa soudain à Gemini, qui avait mauvaise réputation parmi la bande car il usait de tous les artifices possibles pour gagner sans se soucier de leur vilenie, y compris pendant les entraînements. Elle projeta un jet de salive dans les yeux du type, comptant là-dessus pour le distraire, ne serait-ce que pour une seconde. Il cilla et cela suffit pour qu’elle regagne quelques centimètres avec le pistolet, qu’elle réussit à rapprocher de la tête de son adversaire jusqu’à ce qu’il repose tout contre sa joue. Elle pressa la détente ; l’arme fit feu juste à côté de l’oreille du type. Il cria, se dégageant et se remettant debout en plaquant une main sur son oreille déchiquetée et assourdie, les yeux irrités par la fumée. Anthémis toussa, bondit sur ses pieds, récupéra sa hachette, prit son élan et le cueillit d’un coup sous la mâchoire qui l’envoya basculer par-dessus bord. « Et cette fois, ça vraiment sept, » se félicita-t-elle. Autour d’elle, les combats prenaient fin. Les pirates jetaient leurs armes sur le pont, implorant pitié. Les autres étaient déjà partis avec le bateau, fuyant le massacre.
 
- On s’encombre pas. Pas de prisonniers, commenta l’un des hommes de l’expédition, un barbare hirsute.
 
- Pas de prisonniers, approuva une femme aux cheveux rasés et aux oreilles coupées.
 
La phrase fut petit à petit reprise par tous, montrant leur accord. Les derniers pirates survivants furent projetés dans la mer, hurlant et suppliant, et furent bientôt suivis par les corps de leurs camarades massacrés dont on se débarrassait sans plus de cérémonie. Trois membres de l’expédition seulement avaient trouvé la mort, et leurs dépouilles furent emmenées dans les profondeurs du bateau avec déférence pour être honorées comme il se doit.
 
Tout le monde resté sur le pont vint guetter la grande bête. Elle les avait suivi tout ce temps, pendant quasiment quatre jours entiers. Elle n’allait sûrement pas tarder. Elle s’annonça avec un autre grondement guttural, qu’Anthémis sentit encore vibrer dans tout son être à défaut de l’entendre. Ce cri-là était empli d’une drôle d’impatience : il faisait affamé, et cela excita les marins.
On se tut et l’on regarda les eaux parsemées de naufragés, qui se débattaient sans réussir à discerner quoi que ce soit dans ces eaux noires. Un premier pirate disparut sous la surface avec un cri ; il reparut peu après en vomissant un flot de sang quelques mètres plus loin, les jambes disparaissant dans la gueule du monstre. Les longs crocs effilés lui traversaient le torse de part en part, et on entendit distinctement les côtes céder. Anthémis cilla en revoyant les deux grands yeux laiteux qui apparurent brièvement à la surface, juste avant que la créature ne fasse rapidement claquer ses mâchoires pour faire progresser sa prise plus avant dans son gosier, l’engloutissant et ne laissant plus dépasser qu’un bras de sa gueule fermée. La main du type se serra convulsivement et ils disparurent enfin sous l’eau, laissant une mare de sang s’étaler à la surface derrière eux.
 
Petit à petit, tous les naufragés terrorisés et les macchabées furent dévorés de manière similaire sous les acclamations des marins qui assistaient à la scène. Avec une telle offrande, ils seraient probablement dans les bonnes grâces de la bête jusqu’à la fin du voyage…
Anthémis
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Posté le 23/07/2021 à 13:47:36. Dernière édition le 23/07/2021 à 13:48:13 

- Méfie-toi d’eux lorsque tu les rencontreras, signa l’homme. Si jamais cela arrive, bien sûr.
 
- Qu’est-ce que tu veux dire ? répondit Anthémis.
 
- Angus et Salamandre sont des renégats. Lorsque Héloïse a pris le contrôle des Maisons jumelles, elle a évincé l’autre chef -Gemini- et tous ceux qui ne se sont pas pliés à son autorité. Angus, Salamandre et quelques autres ont préféré suivre leur seigneur déchu dans son exil plutôt que d’intégrer les Maisons unifiées. Ceux-là ont beau ne pas être nos ennemis à proprement parler, ça n’en fait certainement pas des alliés très fiables pour autant. Et Salamandre fait preuve d’une jalousie maladive dès qu’il s’agit de son ancien chef… Elle était connue pour régler ses comptes de manière proprement explosive. Si cela l’arrange que tu n’arrives jamais jusqu’à cette Euphemia, elle n’hésitera pas une seconde à trouver un prétexte pour se débarrasser de toi. En vérité, je ne suis même pas sûr que Gemini se rende compte d’à quel point ces deux-là sont ingérables.
 
- Ou peut-être qu’il s’en fiche, tout simplement, signa la jeune femme contrariée. Il ne m'a jamais paru à la hauteur de sa réputation, à moi.

L'homme ne répondit que par un léger geste de la main sans signification précise.

- Qu’est-ce tu me conseilles de faire, alors ?
 
- Évite-les si tu peux. Ta priorité doit être de contacter directement la destinataire de ton message, c’est ta meilleure chance de mener ta mission à bien sans heurts.
 
Elle hocha la tête. On pouvait compter sur Silas. C’était l’un des rares adeptes du Rêveur qui avaient rejoint leurs rangs dans leur conquête des Amériques. C’était aussi l’un des plus affables et des plus ouverts des membres de ce petit cercle, ce qui en avait rapidement fait le plus populaire d’entre eux, qu’on allait voir pour glaner quelques conseils avisés. On considérait ces gens comme des sages mystiques ou des illuminés, au choix, et on les laissait généralement en paix malgré qu’à l’instar des parjures et des renégats, qui eux étaient volontiers pourchassés, ils n’appartiennent à aucune Maison.
 
En fait, Anthémis avait découvert que ce dernier point n’était pas tout à fait vrai : il existait bel et bien une Maison du Rêveur. Mais celle-ci était disséminée de par le monde, n’obéissait à aucune règle précise et ne possédait aucune armée. Ses membres allaient et venaient, suivant leurs desseins plus impénétrables encore que ceux d’Ishaq l’Assyrien lui-même. Ils n’avaient même pas de chef, bien qu’on dise qu’un des frères Gemini trempait dans leurs combines et avait autorité sur ses pairs à un niveau rarement égalé dans l’histoire commune des Maisons. Comment pouvait-il faire cela en étant prisonnier du corps de « Marco », ça…
 
Elle observa Silas à nouveau, sans que celui-ci ne semble s’en offusquer. Ni ses robes grossières, ni ses parures et ses ornements banals n’enlevaient à son aura. Sa mère disait qu’il avait fait partie de sa Maison à elle avant de découvrir l’illumination en partageant les affreux songes du Rêveur. On disait aussi qu’il avait été très proche d’Ishaq, et que celui-ci ne parlait plus que rarement de ceux qui avaient quitté le Messager pour rejoindre le Rêveur. Ce n’était pas mal vu, non… c’est plutôt qu’on se mettait à les regarder de loin. Un peu comme s’ils étaient perdus, ou qu’on devenait jaloux de ce savoir auquel ils accédaient subitement. Si on leur disait qu’il était stupide de vénérer un dieu mourant, piégé dans ses rêves éternels, ils se contentaient de hausser les épaules sans montrer la moindre contrariété.
 
Anthémis, elle, avait rêvé des sables du désert une fois -un désert qu’elle n’avait jamais vu. Elle était encore petite. Elle avait contemplé une étendue vide et morte, sans végétation ni relief, hormis une seule et unique chose dressée au milieu de ce paysage désolé : une tour intégralement faite de milliers de colonnes d’ivoire entrelacées, au sommet coiffé de pierre noire et luisante, dont la base semblait flotter à plusieurs dizaines de mètres au-dessus du sol. Derrière, deux soleils brillaient dans le ciel d’un bleu tellement pâle qu’il en paraissait gris. Le tout baignait dans un silence encore plus profond que celui auquel elle était habituée depuis toujours. Les autres enfants l’avait arrachée à cette vision en la réveillant de force ; apparemment, elle avait tellement violemment remué et gémit dans son sommeil qu’elle avait réveillé tout le dortoir. Ensuite, Ishaq en personne s’était rendu à son chevet pour parler avec elle. Anthémis se rappelait très bien du soulagement que le chef avait laissé transparaître lorsqu’elle avait expliqué tant bien que mal ce qu’elle avait vu. Le vieil homme l’avait bénie, estimant qu’elle avait été touchée par le Messager, et elle avait passé les semaines suivantes à parader devant les autres enfants. Elle se demanda de quoi étaient peuplées les nuits des fidèles du Grand Rêveur, et ce qu’il se serait passé si elle avait vu la même chose qu’eux lors de cette nuit étrange.
 
Elle se mordit la lèvre et agita ses mains jointes, puis les ouvrit pour libérer les dés. Son visage se décomposa en découvrant le résultat obtenu ; celui de Silas s’éclaira largement devant la moue boudeuse de sa compagne de jeux.
 
- Encore perdu, ma jeune amie.
Anthémis
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Posté le 26/07/2021 à 19:12:57 

Anthémis, assise sur un tonneau arrimé sur le pont, regardait Silas écrire directement sur ses genoux les vers qui célébraient l’exode des Maisons dans le Nouveau Monde. Cultiste ou pas, on racontait qu’il avait toujours été poète dans l’âme et que ce talent ne l’avait jamais quitté. Sans oser trop lire par-dessus son épaule, elle admirait le processus de création qui était à l’œuvre sous ses yeux.
 
- Ça a l’air beau, commenta la jeune femme après avoir timidement attiré l’attention du poète.
 
- C’est aussi une tâche terrible. Car en chantant nos péripéties, je dois aussi y citer nos défunts. Je me désole de les imaginer dans ces vers plutôt que dans mon public… Mon royaume de chants et de gloire se dépeuple à mesure que s’allonge cette saga.
 
Une ombre se profila sur eux.
 
- Fais attention, le Barde… elle s’intéresse à toi, on dirait. Ne nous la pourrit pas, lâcha Fumeur d’un ton neutre, à voix haute. Elle est comme ma fille.
 
- Tu me prêtes plus de pouvoir que je n’en ai, répondit doucement l’homme à la peau sombre. Mon maître choisit lui-même ses sujets. Moi, je n’ai pas le pouvoir de convertir les fidèles.
 
- C’est ça, conclut Fumeur en se tapotant le nez, arborant un rictus entendu. Allié ou pas, je te surveille, Silas.
 
- Grand bien te fasse, mon ami, rétorqua l'intéressé sans se formaliser tandis que le manchot décharné s’éloignait, ayant repéré un quelconque troufion qui s’empêtrait dans les cordages.
 
Anthémis balança ses jambes, le nez baissé. Elle n’avait rien perçu de l’échange, évitant soigneusement de tenter de discerner des mots sur les lèvres de ces deux lascars. Elle savait qu’il était parfois plus sage de faire l’idiote et laisser les gens profiter de sa surdité.
 
- Pardon, signa Silas en retour. On nous observe, petite.
 
- Fumeur me surveille un peu, ouais…
 
- Je ne te parlais pas de Fumeur.
 
Il tendit la main, les yeux fixés sur rien, et referma la main sur le vide ; il y eut un miroitement et un visage surpris apparut dans les airs, ses contours flous donnant l'impression d'émerger de l'eau au milieu de nulle part, tiré par la poigne de fer de Silas qui s’était refermée sur le col de sa chemise. C’était un jeune homme aux traits doux, le visage marqué par de profondes cicatrices de brûlure, les yeux roulant follement dans leurs orbites.
 
- Qui es-tu ? demanda Silas, serein et curieux. Je te sens semblable à moi, et pourtant je ne te connais pas…
 
Anthémis s’était figée, son air stupide rivalisant avec celui du garçon affolé dont elle croisa le regard. Il parla mais elle n’entendit ni ne comprit quoi que ce soit, trop surprise pour tenter de signer quelque chose. Silas le rapprocha de lui pour mieux le dévisager puis il relâcha sa prise. L’intrus repartit en arrière, presque comme s'il était aspiré de l'autre côté, s’évanouissant dans les airs en une fraction de seconde. Anthémis signa immédiatement tout un tas de gestes confus, tous exprimant différents degrés de surprise, de consternation ou d’inquiétude. Silas secoua la tête.
 
- Rien qu’un fou qui met les pieds là où il ne devrait pas, se contenta-t-il de répondre, juste avant de prendre la feuille où il avait écrit ses vers pour souffler doucement sur l'encre en train de sécher.
 
C’est la seule explication à laquelle eut droit la jeune femme dont les mains tremblaient violemment, qui comprit enfin pourquoi la plupart de ses camarades évitaient soigneusement tout contact avec ces dingues du Rêveur.
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Posté le 27/07/2021 à 17:37:13. Dernière édition le 27/07/2021 à 18:07:51 

Malgré les signes de bon augure qui s'étaient accumulés lors du voyage, la discorde menaçait l’expédition depuis maintenant plusieurs jours, alimentée par certaines indécrottables mauvaises langues. C’est un regrettable accident qui avait mis le feu aux poudres.
 
Un marin avait bêtement trouvé la mort dans une bousculade. On déplaçait de lourdes caisses vers la cale par équipes lorsque quelqu’un avait trébuché, poussant sans le vouloir l’équipe précédente qui n’avait pu retenir son chargement. La caisse avait dégringolé l’escalier menant à la cale sous les cris d’alerte, emportant au passage un homme du Marcheur. Le malheureux avait été tué sur le coup, écrasé entre la caisse et la paroi contre laquelle elle avait fini sa course. On se lamenta d’abord, mais très vite on pointa des doigts accusateurs. On l’avait sans doute fait exprès. Celui qui avait soi-disant trébuché était de L’Abysséen... Tout le monde craignait et détestait ceux du Marcheur, après toutes ces années ! On tira quelques couteaux, on échangea quelques menaces et des invectives. Heureusement, on évita le désastre de peu ; la discussion suffit à calmer les esprits. Mais ce n’était que partie remise, et beaucoup retournèrent à leurs affaires non sans s'adresser quelques regards lourds de menace.
 
Ce matin même, on avait trouvé le responsable de l’accident mort dans sa couche, la gorge ouverte d’une oreille à l’autre. La nouvelle s'était répandue comme une traînée de poudre, et on avait fini par convoquer tous ceux qui pouvaient tenir debout sur le pont supérieur lorsqu'il était devenu évident que personne ne se dénoncerait.
 
- Qui est le coupable ? Qui a osé ? hurla Fumeur, furieux, sur les gens rassemblés.
 
C’était l’un des vétérans de la guerre, et l’un des proches d’Héloïse. Faute de mieux, il faisait office de voix de la raison et garant des volontés de la grande cheffe. Anthémis était là avec les autres, collant Silas malgré l’épisode inquiétant de l’autre jour. Elle n’avait pas assisté à l’accident, et jouait aux cartes avec d’autres la nuit du meurtre, dont Fumeur lui-même. Elle observa tour à tour les gens présents sur le pont, réalisant avec tristesse qu’elle ne faisait même pas confiance à la moitié d’entre eux. Même elle, qui n'avait jamais eu à combattre ses semblables dans leurs luttes fratricides pour le pouvoir, ne pouvait se défaire d’une certaine défiance contre qui n’était pas originaire de sa Maison.
 
- J’vais te dire, grand con. C’est moi qui l’ait refroidi, dit un homme en s’avançant, rapidement suivi de quelques marins de Maisons diverses qui lui firent comme une escorte.
 
C’était un type à la large carrure, le barbu hirsute qui le premier avait déclaré qu’on ne s’encombrerait pas de prisonniers après l’attaque des pirates. Du nom de Bouos et adepte du Marcheur, il s’était lui aussi illustré pendant la guerre, et avait même eu l’occasion de croiser le fer avec Gemini, lui laissant l’une de ses nombreuses cicatrices. Salamandre l’avait plus tard gratifié d’une balle en représailles, dont la marque balafrait le côté de son cou. Elle avait manqué de très peu la jugulaire.
 
- Pourquoi mettre en danger l’expédition, espèce de crétin ? On va s’entretuer pour un accident ?!
 
- C’était pas un accident, s’entêta le barbu. Il avait poussé les autres.
 
- Ouais, on l’a vu faire, acquiesça l’un des hommes qui l’avaient rejoint.
 
- Ferme ta grande bouche, abruti ! aboya un homme du Messager. T’as vu que dalle !
 
- Vous êtes dingues, dit Fumeur, sidéré. Si on avait su que vous supporteriez pas un autre voyage en mer
 
- Alors quoi ? Vas-y, termine ta phrase ! J’ai jamais pu vous blairer, bande de pédales, rétorqua Bouos. On vous a rejoints parce qu’on avait pas le choix. On a perdu la guerre que parce que vous êtes des lâches et des tricheurs, qui avez empoisonné nos terres jusqu’à ce qu’on crève.
 
- Mauvais perdant, ricana une vieille femme à laquelle il manquait un œil. On vous a botté le cul, c’est tout. On aurait juste dû finir le travail.
 
- Vous êtes des reliques du passé, approuva une femme de l’Hydre en reniflant. Je sens ta sale odeur où que j'aille, de la proue à la poupe, espèce de porc.
 
- Non, il a raison, rétorqua une autre femme de la même Maison. La cheffe s’est dévoyée, ça ne mène à rien. Et vous, vous la suivez comme des chiens dociles !
 
- Je respecte la cheffe, mais tout ce qu’elle a réussi à faire en nous unifiant, c’est forcer ensemble des ennemis de toujours ! On peut pas compter sur ces attardés, cracha un guerrier d’âge mur en montrant Bouos et ses sbires.
 
L’échange d’insultes gagna en puissance, et on ne put bientôt plus comprendre grand-chose parmi les voix essayant de crier plus fort les unes que les autres. Bouos dégaina un poignard et se jeta sur Fumeur qui essayait toujours de ramener les gens à la raison. Immédiatement après, les deux camps se jetèrent l’un contre l’autre, armes tirées. Anthémis poussa un cri étranglé en voyant son vieil ami pris à parti ; il se plia en deux, sa main unique pressée sur son flanc qui pissait le sang. Le couteau de la brute barbue en face de lui était rouge. La foule se referma sur eux et elle ne les vit plus. D’autres marins vinrent se joindre à la mêlée, prenant parti ou profitant de l’occasion pour régler leurs comptes indépendamment de la mutinerie. Une main solide se posa sur l’épaule d’Anthémis, et elle fit volte-face, sa dague à la main. Silas ne broncha pas malgré les six pouces d’acier qui étaient apparus sous son nez.
 
- Suis-moi, Anthémis, signa-t-il. Il faut partir d’ici.
 
- Je veux me battre ! Ils ont tué Fumeur !
 
- Tu as une mission à accomplir. Cela ne servirait à rien de rester. Tu préfères mourir pour rien dans cette pagaille ?
 
Elle se retourna et constata que ça tournait effectivement au massacre, et pas en faveur des loyalistes. Déjà, plusieurs combattants s’étaient écartés de la mêlée en direction des cabines où se reposaient les blessés, pour les achever peut-être. Silas se fit plus pressant et la poussa en direction des canots répartis à divers endroits du navire. La mort dans l’âme, la jeune femme obéit. Isolés dans leur embarcation, ils pourraient au moins attendre que le gros de l’orage passe dans une relative sécurité.
 
- Pas si vite, persifla une voix bourrue dans leur dos, que seul Silas entendit. Il fit demi-tour en lâchant la fille.
 
Anthémis se retourna en ne sentant plus la main du barde sur son épaule. Silas se tenait bien droit, un long sabre incurvé à la main. Face à lui se tenait Bouos, apparemment indemne si ce n’était sa chemise déchirée et des traces de sang qui lui maculaient les bras -probablement celui d’un autre. Anthémis frémit de rage en imaginant qu’il devait s’agir de celui de son ancien mentor, mais elle recula d’un pas et laissa le barde régler cette histoire, prête à prendre le relais. Elle ne l’avait jamais vu se battre. Les deux hommes échangèrent des paroles qu’elle ne put parfaitement comprendre, n’en captant que des bribes.
 
- Sacrilège, clama Silas le Barde d’une voix claire et nette. Tu as osé porter la main sur les envoyés de la grande cheffe.
 
- Rien à foutre, gronda le bonhomme. Cette salope n’a fait que nous emmener plus vite vers la mort qui nous guettait.
 
- Je te maudis, Bouos, fils de chien, rétorqua l’homme à la peau sombre sans élever la voix. Ton nom sera pour toujours synonyme de honte dans mes écrits.
 
L'insulte toucha en plein dans le mille. La brute piquée au vif s’avança pour un assaut sans finesse, armée d’une courte pique et d’une masse levée haut vers le ciel, prête à défoncer le crâne de son adversaire. Silas changea d’appui, propulsant son sabre en diagonale. À l’aller, il trancha net le bras de l’autre au milieu de l’avant-bras ; on vit les deux ronds blancs et roses des os du bras au milieu des muscles rouges vif. Les yeux de Bouos s’agrandirent, juste le temps de ressentir les prémices d’une douleur affreuse arrivant avec les premières giclures de sang, et puis le sabre de Silas revint et lui ouvrit la gorge d'un geste fluide. Il s’écroula comme une masse en gargouillant.
 
Silas saisit le bras de la jeune femme abasourdie pour la propulser en avant vers les barques, ne s’embarrassant d’aucun geste supplémentaire, les paroles étant inutiles. Elle eut la présence d'esprit de ramasser la pique au passage, probablement un manche d'outil brisé au bout pointu. Le temps pressait. Ils arrivèrent à destination, et on tenta encore de les arrêter, deux hommes qui visaient le même but qu’eux. Adieu, la belle entente des Maisons unifiées. Silas les engagea immédiatement, indiquant d’un signe à la jeune femme de se contenter d’aller préparer de quoi fuir.
 
On avait déjà utilisé la plupart des barques. Quelqu’un était présentement en train d’en mettre une autre à l’eau -la dernière de ce côté-ci du pont. L’embarcation était à mi-chemin, et en se penchant Anthémis vit la femme aux oreilles coupées dedans, seule. Peu importe son camp, on ne pensait plus qu’à sauver sa peau : pas le temps de faire des sentiments.

- Loyale ? signa Anthémis.

La femme ne répondit rien. À la place elle se pencha brusquement, fouilla un sac dans le fond de la barque et dévoila la crosse d'un pistolet. Obéissant à son instinct, Anthémis enjamba le bastingage et se laissa tomber dans la barque, pique en avant, comptant sur l’autre pour amortir sa chute. La femme pointa l'arme à feu dans sa direction, mais elle n’eut pas le temps de tirer : la lance d’Anthémis entra au-dessus d'un sein pour ressortir sous l’omoplate, l’empalant proprement. Elle était déjà morte quand Anthémis la fit basculer par-dessus bord, pique comprise. Elle fouilla rapidement le sac laissé par sa victime ; il n'y avait là que quelques vivres, en quantité bien trop réduite à son goût.
 
Silas sauta et se réceptionna en souplesse à ses côtés dans un tourbillon de robes. Ensemble, ils achevèrent de mettre la barque à l’eau. Ils s'éloignèrent doucement, ramant en cadence. Quelques autres embarcations étaient déjà raisonnablement loin. On entendait encore les combats faire rage sur le pont, ponctués de cris et de coups de feu occasionnels. Un petit groupe de vieux guerriers de L’Hydre et de L’Abysséen tenaient bon dans un coin du pont, peut-être rassemblés autour de la dépouille de Fumeur. Si les mutins gagnaient, ils détourneraient le bateau. Si les loyalistes gagnaient, le nombre de morts et de blessés supplémentaires condamnerait l’équipage à une lente agonie, à la merci des premiers pirates venus. L’expédition était perdue.
 
« Quel gâchis… Cette conne a intérêt à en valoir la peine, » songea Anthémis avec rage.
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Posté le 28/07/2021 à 23:12:11. Dernière édition hier à 13:15:36 

Silas était debout dans la barque, une main en visière. Anthémis faisait l’inventaire de leurs maigres vivres et matériel pour la troisième fois, s’ennuyant déjà au bout de deux heures passées dans cette coquille de noix. Par bonheur, ils n’avaient pas que le sac de la précédente propriétaire du canot : chacune de ces embarcations possédait quelques compartiments aménagés pour abriter des outils et des vivres. À vue de nez, ils devaient avoir une demi-douzaine de litres de flotte et de quoi manger pour deux ou trois jours. On distinguait tout juste encore le navire de l’expédition à l’horizon. Les autres barques avaient, elles, disparu de leur côté. Silas se pencha et tapa du doigt sur l’épaule de la jeune femme.
 
- Toi qui a de bons yeux, petite… Dis-moi si tu vois bien ce que je crois voir.
 
Anthémis s’exécuta, sautant prestement sur ses pieds, les yeux plissés. Un panache d’épaisse fumée noire montait au loin. Elle accusa le coup, puis confirma les soupçons de son compagnon en quelques gestes. Le bateau brûlait… Quelqu’un avait dû y mettre le feu en désespoir de cause, loyalistes ou mutins, quand la défaite s’était avérée inévitable. C’était bel et bien fini.
 
Elle regarda son compagnon, les bras ballants. Lui était stoïque, le visage parfaitement inexpressif. Qu’ils se retrouvent naufragés en mer semblait n’être qu’un léger contretemps pour lui.
 
- Silas… Qu’est-ce qu’on fait, maintenant ?
 
- Nous allons accoster au premier de nos refuges le long de la côte, et puis nous rejoindrons ta destination ensemble. Je n'aurai nul intérêt à repartir là d’où nous venons, alors autant que je m’assure que tu arrives à bon port. Le voyage sera pénible. Prions le Rêveur qu’il nous épargne l’orage et la tempête !
 
Il s'assit à l'arrière du canot, fouilla un instant dans ses robes et sortit un paquet de feuilles maintenues ensemble par une fine enveloppe de cuir et de quoi écrire. Sous les yeux d’Anthémis, il commença à rédiger le récit du fiasco. La fille se laissa tomber sur les fesses, plus en colère que démoralisée, et fouilla une fois encore les compartiments dans l’espoir d’en avoir oublié un recoin. Avec un peu de chance, elle aurait de quoi fabriquer une canne à pêche ou un filet…
 
 
***
 
 
Une nuit avait déjà passé depuis la catastrophe. Silas s’enfonçait régulièrement dans de grandes périodes de silence méditatif, où il restait assis sans manger ni boire pendant plusieurs heures d’affilée. « Ainsi, j’économiserai mes forces et nos vivres, » avait-il dit. « Pardonne-moi pour ces longues heures de solitude qui s’annoncent ; c’est la meilleure chose à faire ». Il n’y avait même pas particulièrement besoin de ramer ; Silas avait assuré à sa compagne qu’un courant clément les poussait doucement vers la côte. Pour Anthémis, il n’y avait aucune différence visible : ils étaient plantés comme des cons au milieu de beaucoup trop de flotte.
 
Elle remonta sa capuche sur sa tête pour se protéger du soleil, accablée de fatigue après avoir tout de même donné de pitoyables coups de rame pendant quelques minutes, rien que pour faire quelque chose. On devait être en plein après-midi, et le soleil tapait fort. Le moindre effort devenait vite pénible. Si seulement il pouvait pleuvoir… On pourrait au moins remplir les gourdes à neuf. Elle s’affala dans son côté de la barque, jaugeant son compagnon silencieux. Elle n’avait même pas un jeu de cartes pour s’occuper. Elle gratta le bois de la barque avec son couteau, esquissant la forme grossière d’un poisson, jetant un coup d’œil dégoûté au bout de filet ridicule qu’elle avait pu construire et attacher à l’un des bords du canot. Au moins, elle avait pu s’enfuir avec ses armes.
 
 
***
 
 
Anthémis battit des paupières, reprenant vaguement conscience plusieurs heures plus tard. La nuit était tombée sans qu’elle ne s’en rende compte. Les premières étoiles brillaient dans le ciel aux côtés de la lune, et toutes se réverbéraient à la surface de l’eau. Le canot donnait l’impression de flotter sur un miroir géant, ventre à ventre avec son reflet. En se penchant au-dessus de l’eau, la jeune femme vit sa propre frimousse lui rendre son regard. Petit à petit, elle discerna des éclairs argentés filer dans l’eau, ponctuant le paysage d’étoiles supplémentaires. Intriguée, elle vit l’un d’eux s’empêtrer dans son filet, qu’elle releva avec mille précautions ; elle découvrit alors un petit calmar qui agitait ses tentacules en tous sens dans ses tentatives pour se libérer. Il projetait des éclairs lumineux par vagues le long de son dos et de ses nageoires. Sans oser le toucher, elle le dégagea du filet et le regarda filer vers les profondeurs, trop méfiante et pas encore assez affamée pour envisager de manger un animal aussi étrange.
 
Une demi-heure plus tard, les calmars montèrent par centaines à la surface, formant de grands nuages lumineux qui baignaient le canot d’une lueur fantomatique. Elle contempla longuement le spectacle, fascinée par le ballet des couleurs qui éclairait parfois jusque plusieurs mètres sous la surface. Le grand nuage s’écarta soudain en deux parties tandis qu’une silhouette noire le traversait en son milieu ; les calmars émirent une myriade de lueurs affolées. La chose était de retour.
 
Une grande queue apparut plusieurs mètres plus loin, de l'autre côté du canot, envoyant des vaguelettes qui brouillèrent le reflet des étoiles et de la lune dans l’eau. La bête lâcha une plainte saccadée, bien plus affreuse et sinistre que les grondements puissants qui avaient fouetté les sangs de l’équipage de l’expédition perdue. Anthémis recula doucement, serrant avec force le bord du canot pour empêcher ses mains de trembler. La créature leur tourna autour pendant plusieurs minutes, son corps primitif éclairé par-à-coups par les lueurs vertes et bleues émises par les calmars au milieu desquels elle évoluait.
 
Sa tête au mufle répugnant creva la surface. Elle monta haut, bien au-dessus du canot, portée par un cou long et puissant. Elle entrouvrit la bouche, ses yeux placés haut sur le crâne et étonnamment proches l’un de l’autre examinant les alentours. L’eau goutta le long de ses crocs effilés. Elle regarda la jeune femme bien en face, puis leva encore le nez et mugit à l’adresse de la lune, produisant un cri qui suggérait une intelligence cruelle et une voracité insatiable. La créature s’abattit ensuite de tout son long dans l’eau, envoyant des éclaboussures qui secouèrent la barque et dispersèrent les calmars.
 
Silas n’avait pas bougé, toujours assis en tailleur à l’arrière du canot.
Anthémis
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Posté hier à 22:41:24 

Ils venaient de passer deux jours et deux nuits à dériver, seuls dans cet enfer ; la créature semblait être repartie dans les profondeurs qui l’avaient vue naître. Anthémis préférait encore cette lente agonie silencieuse et assommante à la terrible présence de la chose. Comment Gemini et les autres pouvaient-ils vénérer ces êtres ? Elle eut à peine l’énergie nécessaire pour frissonner en se remémorant la gueule dégoulinante en train de hurler à la lune.
 
Le pire, c’était la chaleur. La température grimpait en flèche dès le lever du soleil et ne redescendait quasiment pas jusqu'à son coucher. Ça vous sapait toutes vos forces en un rien de temps. Silas regardait le ciel sans ciller malgré l'astre brûlant, les yeux perdus vers l’horizon, sa peau sombre luisante de transpiration. Il avait passé le reste de la nuit dernière immobile, ne bougeant même pas lorsqu’une pluie fine avait arrosé le canot et ses occupants un peu avant l’aube. Anthémis s’était réveillée en sursaut, trempée et les cheveux plaqués sur le crâne, se précipitant pour remplir au mieux les gourdes bien entamées ; mais l’averse avait trop vite cessé. Elle avait émis des borborygmes imitant les jurons préférés de sa mère, et jeté un regard peu amène à son compagnon apparemment inutile. Des nuées d’orage se déchaînaient au loin, illuminant le ciel sombre d’éclairs autrement plus impressionnants que ceux émis par les petits calmars luminescents.
 
Ils n’avaient plus rien à manger, ayant terminé la boîte de biscuits stockée dans les compartiments de secours le matin même. Une mauvaise odeur s’était répandue dès qu’ils l’avaient ouverte, une fois qu’ils avaient fait un sort aux quelques rations plus fraîches contenues dans le sac. La boîte avait été visiblement mal scellée et la moitié des aliments avaient par conséquent moisi. Ils avaient sauvé ce qu’ils avaient pu, utilisant les biscuits irrécupérables comme appâts avec un succès relatif. Anthémis put ainsi attraper quelques poissons grâce à son filet de fortune, qu’elle mangea crus, mais ceux-ci étaient si petits qu’ils ne firent qu’exciter son appétit. Silas avait fermement refusé de s’alimenter, insistant pour lui laisser sa part et ne montrant que peu ou pas de signes de fatigue malgré la situation.
 
- Bois, ordonna-t-il en mettant la dernière gourde d’eau intacte entre les mains d’Anthémis.
 
- Tu n’as pas bu depuis hier, signa-t-elle en rassemblant ses dernières forces.
 
- Je n’en ai pas besoin. Pas autant que toi, en tout cas. Nous devrions voir la terre très bientôt.
 
- Tu as l’air bien sûr de toi… Moi, je ne vois toujours que de l’eau.
 
- J’oubliais combien vous croyez tout savoir tout de suite, vous autres du Messager. Regarde donc un peu par ici.
 
Il tendit l’index vers le ciel. Très loin, très haut, on distinguait quelques oiseaux blancs volant de concert. Des mouettes… La terre ne devait effectivement pas être loin. Anthémis ne protesta pas plus, laissant couler un filet d’eau désagréablement tiède dans sa gorge desséchée, et baissa la tête. Une ombre bienvenue vint la couvrir ; Silas venait de se lever et de se placer de telle manière que son corps fasse obstacle aux rayons du soleil qui commençait à descendre.
 
- Profite donc de ce répit.
 
La jeune femme ne discuta pas et se roula en boule au fond de la barque, la tête appuyée sur le sac désormais vide.
 
 
***
 
 
Ce bref moment de repos la revigora bien plus qu’elle ne l’aurait cru. Silas ne bougea que lorsqu’elle retrouva ses esprits tard dans la soirée, laissant le soleil plus doux à cette heure caresser son visage à nouveau. Une bande de terre était apparue entretemps, et elle grandissait vite. Anthémis se sentit assez de forces pour donner quelques coups de rames, accélérant la cadence sous l’œil vigilant du barde qui la relaya bientôt. À la lenteur mesurée de ses gestes, la jeune femme comprit alors à quel point il était affaibli, bien plus qu’il ne le laissait paraître. Ils approchaient rapidement d’une côte aux falaises abruptes, et quand ils la longèrent de plus près Anthémis décela la présence d’une végétation sauvage et singulière, bien différente de celle de sa Méditerranée natale. Tout était beaucoup plus humide et foisonnant par ici, et coloré en diable. Ils étaient sans conteste dans les Caraïbes.
 
- Nous sommes arrivés, signa Silas. Voici l’île de Montserrat. Elle a longtemps servi de refuge aux voyageurs de nos Maisons de passage dans cette région du monde, mais un grand volcan y trône et les tremblements de terre sont fréquents. L’alliance des deux ne fait pas bon ménage, crois-moi. Nous avons donc préféré l’abandonner plutôt que risquer la catastrophe. L’île est néanmoins toujours habitée par un certain nombre de colons… Nous pourrons nous y mêler à la population, nous ravitailler d'une manière ou d'une autre et trouver un moyen de rejoindre Liberty.
 
- Passerons-nous vraiment inaperçus ? signa-t-elle.
 
- Tu sous-estimes la diversité de la faune qui navigue dans ces eaux, répondit-il doctement. Et puis, n’es-tu pas membre de la Maison réputée pour son ingéniosité ?
 
Sa confiance était contagieuse, et Anthémis esquissa un petit sourire supérieur. Déjà, on distinguait quantité de feux allumés plus loin sur la côte, indiquant sans conteste la présence d’une activité humaine.
 

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