Faux Rhum Le Faux Rhum Faux Rhum  

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L'apprenti  
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Maud
Maud
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Posté le 13/05/2022 à 00:04:48. Dernière édition le 18/05/2022 à 23:51:37 

Dans la cité enfouie, aucun son ne pouvait lui parvenir de l'extérieur. C'était un tombeau, vide et silencieux, et pourtant dense et vivant comme la carcasse d'un grand animal laissée à pourrir en pleine forêt.

Ce n'était pas la première fois que Maud venait ici. Elle avait longtemps arpenté les couloirs de ce temple perdu, cyclopéen, envahi par une végétation moite et foisonnante aux allures de jungle. Elle n'avait pas étudié les sciences naturelles pendant plus de vingt ans pour rien ; elle était catégorique, malgré la réalité de cette végétation insensée qui s'étalait sous ses yeux. L'existence de ces plantes était rigoureusement impossible aussi loin sous terre, en l'absence de toute lumière du soleil. Et pourtant… Ruisselante d'humidité et de vie, cette nature déplacée lui paraissait obscène en ces lieux, un impensable pied-de-nez à tout ce qu'elle avait appris pendant ses longues études. Dans le doute, elle évita soigneusement de toucher quoi que ce soit de vivant ici, plaçant chacun de ses pas avec précaution sur le sol pavé, saturé d'humidité.
 
Quand elle se retourna en sentant un courant d'air frais sur sa nuque, en lieu et place du couloir qu'elle venait d'arpenter, elle vit qu'elle était face à une arche sculptée ; l'entrée de quelque pièce aux dimensions gigantesques, apparemment. L'air qu'elle avait distinctement senti la caresser en provenait, lui balayant gentiment les cheveux et rafraîchissant sa peau brûlante. Elle s'engagea sous l'arche, focalisée sur son exploration attentive, et pénétra dans une salle au plafond si haut qu'il en était invisible.

Toute une gamme de sons lui parvenait aux oreilles. Des cris d'animaux et des chants d'oiseaux, connus ou non… Mais aussi des voix humaines, en plusieurs langues ; cris de joie, de colère, de tristesse et même de plaisir. Et, par-delà tout ceci, le bruit des vagues s'écrasant sur les rochers, le vent qui soufflait dans les dunes et celui qui hurlait en s'abattant sur la toundra glacée, l'orage se répercutant dans la vallée, les stridulations des cigales le long des sentiers autour de la Méditerranée… Tout cela étroitement mêlé.
 
Mille voix, mille mondes et mille vies à la fois, une cacophonie déroutante, indécise entre l'émerveillement et l'effroi.

Maud cligna des paupières, et elle se trouva face à l'objet qui occupait la majeure partie de l'espace, peut-être une centaine de mètres plus en avant. Le déplacement n'avait été accompagné d'aucun signe avant-coureur.
Un pilier d'obsidienne, colossal, s'élevait du sol au plafond. Il devait faire près d'une vingtaine de mètres de diamètre, plus large que n'importe quel arbre de sa connaissance, y compris les immenses troncs qu'on pouvait voir à partir du Sahel, sur le continent africain. Quand Maud l'examina plus attentivement, elle comprit que le pilier ne faisait que traverser la pièce de haut en bas. Il passait par des trous dans les parois, à peine plus larges que lui, presque comme s'il les avait creusés lui-même pour se frayer un passage dans la roche, tel quelque grand ver souterrain… La végétation l'avait envahi, lui aussi. Il était recouvert de lianes, de feuilles et de tiges grasses, énormes. Des bêtes y pullulaient.
 
Observer le pilier la mettait mal à l'aise, sans qu'elle arrive à comprendre ce qui la gênait. De ce qu'elle pouvait en voir, des visages avaient été sculptés tout autour, dans cette pierre plus noire que la nuit. Celui qui lui faisait actuellement face lui rappelait la figure féroce d'un guerrier oriental, maquillé et grotesquement déformé dans une expression de rage guerrière, tel qu'elle avait pu en voir de peints sur des estampes venues de pays lointains.

Soudain, l'objet s'anima, craquant et grondant en faisant trembler le sol de la caverne. Les lianes crissèrent en frottant contre les aspérités du visage sculpté, puis se tordirent et finirent par se rompre. La structure pivota légèrement en s'enfonçant dans le plafond, laissant le visage du guerrier se faire progressivement avaler par la pierre, bientôt remplacé par un nouveau segment du grand ver d'obsidienne. Quand le tronçon suivant s'arrêta à sa hauteur, Maud se trouva face à un nouveau visage fort différent du premier, à la bouche si large qu'il aurait pu l'avaler toute entière. C'était une vieille femme au sourire affable, les bajoues pendantes. Elle n'avait qu'un œil au milieu du front, énorme et vitreux. Le cyclope la couvait d'un regard bienveillant.

Maud était fascinée malgré elle par les mille détails qui ajoutaient à la véracité de ce rêve incroyable. Un serpent coloré prit la fuite, terrorisé par le mouvement brutal de la pierre qui l'avait tiré de sa torpeur. Des insectes cherchaient une issue sur la pierre noire, eux aussi dérangés. Une araignée aux pattes épaisses comme son doigt escalada une liane rompue et disparut entre les fissures du sol.

Le pilier tourna à nouveau, cette fois uniquement sur lui-même, sans monter ni descendre, dans le sens des aiguilles d'une montre ; l'aïeule cyclope disparut, remplacée petit à petit par un faciès affreux, répugnant, dont Maud désira soudain plus que tout qu'on lui en épargne la vue.

Un œil insectoïde, miroitant de mille reflets, commença à se dessiner. Cette facette-ci du pilier avait l'air encore moins humaine que la précédente. Si elle attendait encore quelques secondes, le reste de cette figure abominable lui apparaîtrait… Et quoi que ce fut, Maud refusait fermement de voir cette horreur. Elle s'y opposa de toute sa volonté, froidement. Le début d'une mandibule comme une mâchoire humaine déformée apparut sous le large œil à facettes. Maud se frappa avec force, exigeant de son corps qu'il obéisse à sa volonté et s'extirpe de ce cauchemar nauséeux.
 
Le réveil fut brutal. Elle se redressa dans sa couche, en sueur, dans la pénombre relative du dortoir. Elle souffla, expirant un air qui lui parut aussi brûlant qu'en plein hiver. Elle tourna la tête ; Yonatan, son garde du corps, était assis sur la couchette la plus proche de la sienne. L'homme, la trentaine environ, massif et vigoureux, le visage mangé par une immense barbe fournie, se passa une main sur le visage. La sueur perlait distinctement sur sa peau mate. Il avait dormi presque entièrement nu dans la chaleur des nuits tropicales, et ses yeux fatigués trahissaient son manque de sommeil malgré la nuit qui venait de s'achever. Ils échangèrent un regard las.

— Toi aussi ? lui demanda-t-il, sans avoir besoin d'expliquer de quoi il parlait.

Elle hocha la tête, prenant le temps de se rincer le visage avant d'enfiler une chemise pour couvrir son torse dénudé. Ayant traversé la moitié du monde et trop de périples différents pour tous se les rappeler, Maud, Yonatan et les autres se connaissaient depuis tellement longtemps que toute pudeur leur aurait parue superflue. Ils dormaient rarement vêtus, chacun des membres de leur petit groupe supportant encore difficilement la chaleur omniprésente, bien que la situation se soit heureusement améliorée depuis leur arrivée sous ces latitudes.

— On l'a tous fait, ajouta une voix tranquille, grave et lente. Le rêve. Encore.

La remarque venait d'Otto, toujours égal à lui-même, debout dans l'entrée de la pièce. Il se levait systématiquement aux aurores, habillé en un claquement de doigts et tout aussi rapidement opérationnel, l'expression d'une parfaite sérénité perpétuellement plaquée sur son visage taillé à la serpe.

— Ce bordel m'empêche de dormir, grogna Yonatan. Les cris… J'entends toujours les cris en premier. Les corbeaux.

— Moi, je crois que j'ai reconnu la voix de ma mère, ajouta Otto, toujours aussi peu expressif. Elle est morte il y a trente ans. Qu'est-ce que ça veut dire, à votre avis ?

— J'en sais rien, Otto, répondit Yonatan en évitant de croiser le regard de son compagnon, mal à l'aise.

Maud se tut, peignant ses cheveux crépus à la va-vite et les rassemblant en chignon sur le haut de son crâne. Maussade et fatiguée, elle ne serait pas d'humeur à parler avec les autres, aujourd'hui. Les garçons lui manquaient beaucoup, ces derniers jours. Surtout André. Il était bien plus dégourdi que son frère, et il ressemblait beaucoup à sa mère ; elle basait de grands espoirs sur lui. De mémoire, il aurait onze ans cette année. Gaston, lui, allait sur ses huit ans… Ou bien était-ce neuf ? À la réflexion, ne les avait-il pas déjà ? Elle fut prise d'un doute.
Ses deux fils étaient restés à l'abri, bien loin de cette île maudite. Il était hors de question de les exposer aux innombrables dangers du Nouveau Monde, comme les autres apprentis qui, un jour, prendraient la relève. Elle les savait impatients, mais ils devraient attendre leur heure, ses fils tout autant que les autres. Mais, parfois, la distance et le temps aidant…

— Maud ! On attend ton nouvel apprenti pour quelle heure ?

La question de Yonatan l'avait coupée au beau milieu de ses pensées teintées de nostalgie.

— Comment sais-tu que j'ai accepté ? répondit-elle.

— Rien qu'une intuition. T'as pas réussi à l'en dissuader, hein ? Il a l'air d'être du genre buté quand il s'y met. Ça en serait presque drôle… Et toi, ça te fera un peu les pieds. T'es bien trop grognon depuis qu'on est arrivés dans ce trou.

— J'ai fini par céder, admit Maud. Je veux bien croire qu'il a du potentiel. Il n'a pas flanché devant Alexi. Moi, je ferai mon travail. À lui de faire ce qu'il faudra pour suivre. Mais n'oublie pas, Yonatan : c'est toi qui devra t'assurer qu'il ne lui arrive rien en cas de pépin.

Le barbu grimaça, d'humeur beaucoup moins légère à l'idée de devoir veiller sur un gamin. Il avait déjà fort à faire en un tel endroit, rien qu'avec sa protégée habituelle qu'il devait défendre contre des canailles d'une ardeur peu commune. Cette île était peuplée de démons…

— Je l'aime bien, moi, ce petit, commenta Otto. Il est calme.

— T'aimes bien tout le monde ou presque, Otto, dit Yonatan, grincheux. Ça ne compte pas.

Maud déroula sa trousse de cuir pendant que ses deux compagnons continuaient leur discussion, pour nettoyer et vérifier ses instruments en attendant que son nouvel élève la rejoigne. D'après ce qu'elle avait pu voir de cette île, où le nombre de dingues le disputait à celui des arriérés, la journée serait longue… Comme d'habitude.
Simon de Windt
Simon de Windt
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Posté le 18/05/2022 à 19:24:09. Dernière édition le 18/05/2022 à 22:23:44 

Une semaine plus tôt à Ulüngen, jour pour jour…
 
Le Toymaker était calme et silencieux à cette heure, à l’image de la majeure partie de ce quartier de la ville. La petite boutique était d'autant plus paisible que les filles étaient de sortie, avides de profiter d'une soirée en couple longtemps attendue. Les connaissant, Effie et Sasha ne reviendraient que tard dans la nuit, cherchant sans doute à faire le moins de bruit possible — avant d’échouer lamentablement, comme toujours. Anthémis était dehors elle aussi, vaquant à quelque occupation impliquant sa mère et les autres cultistes sous l’égide de Gemini qui, jusqu’ici, avait tenu sa promesse de ne pas impliquer les De Windt dans ses affaires énigmatiques. La présence du colosse s’était faite plus discrète qu’auparavant, mais on pouvait parfois encore sentir la présence du père adoptif d’Effie dans les parages, veillant sur sa fille…
 
Par conséquent, Simon de Windt appréciait une de ses rares soirées en solitaire. Le sérieux jeune homme en profitait pour vérifier ses comptes, assis au comptoir du Toymaker qui lui servait aussi de plan de travail. Il avait placé une assiette de sucreries à portée de sa main, en plus d'une des sempiternelles tasses de thé que sa sœur prenait tant de plaisir à moquer. Plongé dans ses papiers, il cherchait à voir dans quelle mesure sa blessure à la main avait affecté les revenus de la boutique — ça, et ses escapades de plus en plus régulières pour prendre l’air. Le Toymaker était un peu au point mort désormais, malgré quelques commandes sur mesure très précises et bien payées, mais trop rares… La boutique était surtout devenue le quartier général de leur famille recomposée de bric et de broc.
 
Heureusement, l'apport conséquent d'or par Effie lors de son emménagement les avait largement mis à l'abri du besoin, pour plusieurs années au moins. Plus tard, lorsque les filles avaient lancé la Terrasse et obtenu un certain succès, il y avait eu un nouvel apport de revenus quotidiens tout à fait confortable. Cependant, par principe, Simon refusait toujours d’être le seul de la maison à rester oisif, déterminé à ne pas perdre les années de travail péniblement apprises auprès de feu son maître. Les copeaux de bois, les bouts de tissu colorés, les clous, les vis et la peinture jonchaient son plan de travail du matin au soir, et ses fournisseurs habituels l’avaient vu revenir fréquenter leurs étals avec un plaisir sincère. Ses créations continuaient d'émerveiller leurs acheteurs, mais lui continuait d'en voir les défauts, frustrants bien qu'il s'améliore de jour en jour. Cela restait dur, mais il avait bon espoir de totalement récupérer sa dextérité manuelle dans un avenir proche… Il n'y avait pas de secret : il s’était juré de continuer à s’entraîner dès qu’il le pouvait.
 
Le jeune homme leva la tête des papiers étalés devant lui, interpellé par une certaine agitation en provenance de l'extérieur. Des gens s'activaient dans la rue juste dehors, devant la porte de son domicile.
 
— Déjà ? dit-il, s’exprimant spontanément à haute voix comme il le faisait si souvent quand il était seul chez lui.
 
Des pas piétinèrent sur le seuil de la boutique, et on se débattit avec la poignée. Il s’agissait sans doute des filles qui rentraient plus tôt que prévu, alcoolisées comme la dernière fois. Il rit tout bas, amusé à ce souvenir. Quand elles étaient rentrées cette fois-là, Sasha était tellement avinée qu’Effie avait…
 
La porte s'ouvrit à la volée, poussée par un pied impérieux. Maud, la doctoresse, fit son entrée. Elle supportait un homme qui s'appuyait lourdement sur elle, très mal en point ; blond, les traits marqués de fines ridules soucieuses, il avait l’air d’un vétéran proche de Gemini en âge. Simon le reconnut vaguement comme l'un des membres de la sinistre clique liée au géant peu recommandable, sans pouvoir se rappeler son nom. Qui qu'il soit, celui-ci faisait partie des moins démonstratifs, restant soigneusement à l'écart de la petite famille en toutes circonstances. L'homme saignait d'une blessure à la cuisse, abondamment, laissant une traînée de gouttes de sang vermeil sur le parquet bien propre de la boutique. Sa jambe traînait derrière lui, et Maud soufflait fort en le tirant à l'intérieur. Elle referma la porte derrière elle d'un coup de pied rageur.
 
— Que…? fit Simon en se levant, alarmé.
 
La nuit était tombée depuis longtemps dehors. Il n'était vêtu que d'une chemise de nuit, déjà prêt à aller se coucher, et il renversa accidentellement ce qu'il restait de sa tasse sur le comptoir. Le liquide heureusement refroidi lui trempa une manche, et il se précipita pour sauver ses précieux documents éparpillés sur ce qui lui avait fait office de bureau.
 
— Sur la table, vite ! aboya Maud.
 
Le ton utilisé par la doctoresse était sans appel, et Simon fit le tour du comptoir en vitesse pour lui prêter main-forte. Il saisit le blessé par les aisselles pour soulager Maud et l’aider à le hisser comme sur une table d’opération, remerciant sa bonne étoile de s’être endurci à force de voyages et d’entraînements avec Anthémis. L'homme gémit, blême à faire peur, quand on l’installa sur le dur comptoir en bois. Simon l’avait senti raidi par la douleur sous son étreinte, tendu comme la corde d’un arc. Maud balaya sans ménagement l'assiette qui manqua valser par terre, gâteaux compris, et installa mieux l’inconnu, allongeant ses jambes bien à plat.
 
— Maud ! commença Simon, que l'anxiété guettait. Vous auriez pu…
 
— Frapper ? le coupa-t-elle, le réduisant au silence d'un regard dur. Sonner, peut-être ? Tu m’excuseras si je n’ai pas pris le temps de regarder s’il y avait une cloche à l'entrée !
 
Le blessé se débattait à peine, et Maud écarta d'autorité ses mains malhabiles qui tentaient d'atteindre la blessure. Simon croisa le regard aux yeux vitreux de l'homme, de mauvais augure.
 
— Est-ce que je peux au moins savoir ce qu'il se passe ?!
 
— Coup de couteau, lui répondit-elle, sans daigner lui apporter plus de détails pour le moment.
 
— Les entrées fracassantes au Toymaker, ça devient une habitude…! fit Simon en écartant largement les bras, se sentant impuissant. Pardon, mais il n'y avait vraiment pas de meilleur endroit où l'amener ?
 
— Non. Tiens-lui les mains, ou il va me gêner.
 
Simon s'exécuta, saisissant les poignets de l’homme, tâchant de le rassurer comme un enfant bien qu’il soit largement son aîné. L'autre ne l’entendit pas, et d’ailleurs, il n'avait même plus la force de lutter contre sa poigne. Maud s'affairait déjà, concentrée, élargissant la déchirure dans le tissu du pantalon d'un coup de bistouri jusqu’à en retirer la majeure partie, sans égards pour la pudeur du blessé qui se retrouva nu en-dessous de la ceinture. Simon montra les dents en voyant l'état de sa jambe, largement plus grave qu'il ne l'avait imaginé.
La plaie était une ouverture large et béante en travers de la cuisse. De couleur rouge vif, elle tranchait net sur la peau pâle et le tapis de poils blonds qui couvrait l'entrejambe tout proche. Ça n'allait pas jusqu'à l'os, dieu merci, mais on pouvait distinctement voir les différentes couches de peau, de muscles et de graisse. Le sang coulait en abondance. L'homme tressaillit, ses yeux roulant en arrière dans leurs orbites, et un flot de sang jaillit de la plaie en redoublant de violence, arrosant le parquet en un long jet chaud. Ses bras retombèrent mollement, inertes entre les mains de Simon, et Maud jura avec véhémence.
 
— Merde !
 
Elle se précipita pour fouiller dans la besace contenant son matériel tandis que Simon restait là les bras ballants, ne sachant que faire. La doctoresse l'attrapa par le col de sa chemise et l'attira près d'elle, le forçant à se pencher au-dessus de la plaie pour regarder. Elle y plongea directement la main, pinçant d'un geste précis un genre de tube rouge violacé, étonnamment large. Simon comprit avec un haut-le-cœur qu'il devait s'agir d'une grosse veine, sans doute sectionnée par le coup de couteau responsable de cette blessure affreuse.
 
— Mets ton doigt là-dedans, siffla Maud.
 
— Quoi ?!
 
— Mets ton doigt là-dedans ! lui ordonna-t-elle avec plus de force. Je dois l’empêcher de saigner comme un porc, et pour ça, je dois avoir les mains libres… Alors, aide-moi à boucher ça !
 
Simon fixa, interdit, la veine qui dégorgeait encore du sang, malgré les doigts de Maud qui la pinçaient avec assez de force pour en avoir les ongles qui blanchissent.
 
— Vite, bon sang ! fit-elle en le secouant rudement.
 
Elle lui agrippa la main et la lui fourra de force dans la blessure sanguinolente, le guidant pour qu'il glisse son pouce dans l'artère ouverte, lui faisant utiliser pour cela le seul de ses doigts qui soit assez large. Il manqua sursauter en constatant combien la chair était chaude au toucher, presque plus que ses propres mains après ces quelques heures passées à rester immobile, dans la douce fraîcheur du rez-de-chaussée de la boutique.
 
— Qu'est-ce que… Que dois-je faire, maintenant ? demanda-t-il d'une petite voix, incapable de ne pas sentir les muscles, les tendons et les veines, humides et frémissants, directement en contact avec sa peau.

— Ne bouge plus. Et si tu dois vomir, fais-le sur toi ou par terre, je m'en fiche, du moment que tu ne me gênes pas.
 
Les bras couverts de sang jusqu'aux coudes, Maud travailla à une vitesse incroyable. Simon, incapable de regarder trop longtemps le blessé au départ, finit par céder, trouvant étrangement un échappatoire dans la vision de la blessure plutôt que dans celle du visage cadavérique et inerte. Il se mit à regarder Maud opérer de bout en bout, essayant de suivre ses gestes d’une précision qui touchait au virtuose, si semblable à la sienne quand il sculptait des détails parfois grands de quelques millimètres seulement.
Fasciné, il vit le flot de sang ralentir puis stopper tout à fait, endigué par des pinces de métal placées plus haut sur l’artère par la doctoresse. Elle retira lentement la main de Simon pour voir si les pinces faisaient leur office, soupirant de soulagement quand elle constata que le tout tenait. Elle se mit à réparer la veine sectionnée, silencieusement, ses mains aux doigts fins parcourant méthodiquement la plaie. Simon souffla, appuyant ses fesses sur le comptoir, refusant de s’éloigner au cas où l’on ait encore besoin de lui. Il continua de la regarder travailler, captivé, sans tout comprendre à la magie qui opérait sous ses yeux.
 
— Ça devrait aller, dit-t-elle après un long moment, la bouche pincée. Maintenant, il faut le rafraîchir et le nettoyer. Apporte-moi une bassine d'eau propre, du savon et des serviettes. Et une brosse, aussi.
 
Le blessé était toujours inconscient, mais visiblement, le plus urgent était passé. Quand Simon se rendit à la réserve, au trot, sans se poser de questions, il constata avec surprise que ses propres mains étaient elles aussi rougies jusqu'aux coudes. Il trouva difficile de se faire à l'idée que c'était un sang qui -heureusement ?- n'était pas le sien. Il baissa les yeux, voyant aussi avec un certain détachement à quel point ses vêtements avaient été souillés dans l'opération.
 
Il s'empara de tout ce qu'elle lui avait demandé, bassine d'eau, pain de savon qu’il bloqua sous son bras avec une brosse, et enfin des serviettes qu’il jeta à la va-vite sur son épaule avant de revenir auprès de son hôtesse impromptue. Maud l'attendait, debout et bien droite, les mains levées pour ne rien salir. Elle gardait en permanence un œil sur le blessé dont la respiration était de plus en plus régulière. Il posa la lourde bassine, le savon, la brosse et les serviettes à côté d’elle, sur le peu de place laissé par le blessé.
 
— Pardon pour ça, dit Maud en jetant un œil distrait sur le rouge qui souillait le comptoir et le parquet. C’est arrivé dans la rue d'à côté. Je ne savais pas si l'artère était touchée, et je n'avais pas le temps de l'amener à la planque.
 
—  Ce n'est pas grave. Je nettoierai. Comment va-t-il ?
 
— Il ne mourra pas ce soir. Quand je serai sûre qu'il est stable, j'irai chercher de l'aide et on l'enlèvera d'ici.
 
Elle regarda autour d’elle, presque distraitement.
 
— Les autres ne sont pas là ? demanda-t-elle d’un ton neutre. Anthémis, si j’ai de la chance ? Ou les deux lesbiennes, peut-être ? Ça fait quelque temps que je n’ai pas vu la simplette ni son insupportable rayon de soleil ambulant.
 
Simon tiqua, choqué par la manière dont Maud parlait d'Effie et de Sasha. Au pire, les membres de la clique de Gemini se contentaient d'ignorer les De Windt ; Maud était la seule, à sa connaissance, à exprimer ouvertement son dédain envers sa sœur et sa compagne.
 
— Non. Aucune d'elles n'est là, je suis seul chez moi ce soir. Et d'ailleurs, une heure de plus et vous auriez trouvé porte fermée, lui rétorqua-t-il avec une certaine sécheresse. Et maintenant, dites-moi comment c’est arrivé, s’il vous plaît.
 
— Rien qu'un mauvais perdant aux cartes, qui a voulu se venger et nous a suivis depuis les rues du port. Il doit déjà être loin à l’heure qu’il est… J'avais prévenu Alexi que ça risquait d'arriver : les gens d'ici sont fous à lier. Mais je suis heureuse d'apprendre qu'il a eu le bon goût de se faire poignarder au bon moment, dit Maud avec un rictus.
 
— Ce n'est pas ce que je voulais dire, mais, enfin… Laissez tomber. Vous êtes sûre qu'il s'en sortira ?
 
— Il devrait, répondit-elle en plongeant ses mains dans l’eau propre, qui prit immédiatement une teinte écarlate. Il a eu une chance incroyable que je sois avec lui ce soir, plutôt qu’avec Yonatan.
 
Elle utilisa un tissu humide pour éponger le sang qui recouvrait les cuisses et le ventre de son patient. Elle termina son travail en posant un bandage impeccable, enroulant une bande de tissu propre autour de la cuisse meurtrie après l’avoir ointe d’un onguent blanchâtre, puis elle couvrit la nudité de son patient d’une serviette.
 
Simon la regarda ensuite se frictionner la peau des bras jusqu’aux coudes, brossant sous ses ongles pour en retirer la moindre parcelle de sang. Elle prit son temps, sans lui prêter grande attention. L'idée persistante qui s'était implantée en lui tandis qu'on s'occupait de sa main brisée, des mois plus tôt, lui revint. Simon avait déjà observé Madre Anna ou Althéa exercer leur art avec une certaine fascination, sans jamais oser les déranger ou réclamer de leur temps ; mais cette fois, sa décision était prise. Étrangement, l'absence de sa sœur et des autres l'encouragea à se lancer.
 
— Maud…
 
— Quoi ?
 
— Apprenez-moi.
 
Il gardait les mains levées, ensanglantées, l'imitant en attendant son tour pour pouvoir les laver. Elle arrêta de savonner les siennes, haussant un sourcil en se tournant vers lui.
 
— J'ai dû mal entendre.

— Je veux me rendre utile, comme a su faire ma sœur, expliqua le jeune homme. Mais je n’aime pas me battre, pas comme elle. Alors, apprenez-moi à soigner les gens. S'il vous plaît.
 
— Pas question.
 
Elle se détourna une première fois, catégorique. Il insista, désarçonné par la rebuffade mais refusant d'abandonner sans combattre.
 
— Non ? Pouvez-vous au moins me donner une raison ?
 
— Je n’ai pas le temps, et encore moins l'envie.
 
— Si j'étais votre élève, je pourrais vous aider.
 
— Et pendant combien de temps me ralentirais-tu avant de pouvoir te débrouiller tout seul ? Crois-tu que j'aie le temps de superviser un ignorant quand j'ai les mains plongées dans les entrailles de quelqu’un ?
 
— Mais… C’est pourtant ce que vous venez de faire, non ?
 
Elle se retourna à nouveau, pour le foudroyer sur place cette fois-ci. Simon se fit tout petit, réussissant néanmoins à ne pas baisser les yeux. Maud pouvait l'effrayer plus encore qu'Anthémis pendant ses crises de colère, ou même l'imposant Gemini au regard beaucoup trop pénétrant à son goût. Il pria pour qu'elle ne remarque pas combien il avait instinctivement rentré la tête dans les épaules.
 
— Écoute-moi bien, jeune sot. Tu as déjà, quoi, vingt ans ?
 
— Dix-huit, la corrigea-t-il.
 
— Dix-huit ans. Mon fils aîné en a onze. Il est légèrement plus vieux que je ne l'étais quand j'ai commencé à accompagner mon maître, pour qu'il m'apprenne son métier. Ça a duré des années, dont plusieurs de guerre. J'ai ramassé des tripes pour les remettre à leur place, scié des bras et des jambes dévorés par la gangrène et tellement d'autres choses encore… Le corps humain n'a plus de secret pour moi : je pourrais opérer les yeux fermés. Toi, tu es doué pour créer de jolies babioles qui amusent les enfants. Reste-en là, ça vaudra mieux pour toi et pour moi.
 
— Mais…
 
— C'est non. Et puis, pourquoi perdre mon temps à me justifier ?! Va donc t'en plaindre à Gemini si tu n'es pas content, c'est lui le chef, après tout. Quoi ? Tu t'en veux de ne pas y avoir pensé avant ? dit-elle durement en voyant son expression outrée. Essaye donc si ça te chante ! Mais je ne me ferais pas trop d'espoirs si j'étais toi.
 
— Non madame, avait-il répondu calmement, sa crainte envolée. Je n'irai pas me plaindre. Ça n'a aucun intérêt : c'est à vous que je demande, pas à lui.
 
Maud jeta la serviette avec laquelle elle s'était essuyée les mains sur le comptoir, quasiment sur le blessé ; elle le considéra ensuite en silence, les bras croisés sur la poitrine.
 
— Pas étonnant que tu plaises à Tulip, dit-elle, le nez froncé. Parfois, on pourrait presque te confondre avec ta diablesse de sœur.
 
Il soutint son regard, presque effrontément.
 
— On me le dit de plus en plus souvent, oui. Merci pour le compliment.
 
— Peu importe, ma réponse est toujours non. Mais merci pour ton aide de ce soir. Moi aussi je suis pleine de surprises, tu vois ? Je ne suis pas qu’une simple ingrate.
Maud
Maud
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Posté le 22/05/2022 à 11:47:21. Dernière édition le 22/05/2022 à 18:18:41 

Six jours avant le rêve, à Ulüngen…

Assis torse nu sur un tabouret qu'il écrasait de sa masse considérable, Gemini se laissait examiner par Maud. La doctoresse insistait pour surveiller de près la santé de tous les membres de la bande ; pour ce faire, elle avait instauré un passage en revue complet des troupes au moins une fois par semaine. Tous s'y pliaient sans protester à l'exception d'Anthémis, dont la fierté avait sans doute mal supporté les conseils autoritaires de son aînée en matière de contraception. Maud, bien au courant des fréquentations de la fille de Tulip, refusait tout net d'avoir une grossesse inattendue sur les bras dans un endroit pareil.

— Vous avez toujours cette vieille cicatrice…? demanda-t-elle pour faire la conversation à son patient du moment.

Elle vouvoyait toujours Gemini, se rappelant avec un certain amusement sa méfiance à l'égard du géant la première fois qu'elle l'avait vu. À l'époque, elle n'était encore qu'une adolescente efflanquée qui suivait son mentor à la trace. On était alors à l'autre bout du monde, à l'orée d'un conflit occulte dont elle se rappellerait toute sa vie. Mais tout cela était derrière eux maintenant, rien de plus que des souvenirs d'une ère depuis longtemps passée. Depuis, toutes les Maisons avaient été rassemblées sous l'égide d'Héloïse, la compagne de toujours de Gemini.

À la cuisse, tu veux dire ? Oui, bien sûr, lui répondit-il. Pourquoi, tu te sens nostalgique ?

— Un peu. C'est un témoin du passé, à sa manière. L'idée m'amuse.

C'était la toute première blessure qu'elle avait soignée à Gemini, une entaille assez profonde sur la cuisse, pas très différente de celle qui avait failli coûter la vie à Alexi la veille. Le reître se reposait depuis, bien à l'abri dans la planque principale des cultistes de Gemini. Ce dernier tenait à débusquer le responsable, pour le punir d'avoir osé porter la main sur l'un de ses hommes ; on prenait l'affaire très au sérieux, mais pour l'instant, même leur plus fin limier n'avait su retrouver que peu de traces de l'agresseur.

— C'était du bon boulot, Maud, dit-il en portant instinctivement la main à l'endroit concerné, dissimulé par son pantalon. Même si ça me tire parfois, quand le temps est sec…

— Ça arrive. Je faisais mes points un brin trop serrés, à l'époque. Vous avez fait avec pendant vingt-deux ans, vous pouvez bien continuer comme ça.

Maud fit mine de n'avoir rien remarqué quand il réprima un ricanement. Elle massa une épaule à la musculature épaisse, cherchant à sentir des tendons potentiellement usés par des décennies de combats. Tout semblait aller pour le mieux.

— Le petit veut devenir mon apprenti, ajouta-t-elle du bout des lèvres, concentrée.

Gemini tourna légèrement la tête, interloqué. Maud s'était mise à lui tâter les côtes et la poitrine, écoutant avec attention les battements de son cœur et sa respiration.

— Le petit ? demanda Gemini.

Elle amplifiait les sons à l'aide d'un cornet de cuivre porté à son oreille ; la voix grave de Gemini fit vibrer sa poitrine et, de là, l'instrument appliqué à même sa peau.
 
— Le brûlé, précisa-t-elle. Le frère de votre gamine.
 
Elle connaissait très bien le nom du jeune homme dont Anthémis s'était entichée, mais elle voyait peu d'intérêt à s'en rappeler en cet instant.
 
— Simon, fit Gemini, assez sèchement. Étrange… Effie ne m'a pas parlé de ça.
 
— Pas étonnant : nous ne sommes pas censés nous mêler de leurs affaires, et inversement. En tout cas, selon votre petit arrangement avec Euphemia. Serrez les dents deux ou trois fois, voulez-vous ?

Il s’exécuta tandis qu’elle avait posé ses doigts sur les articulations de sa mâchoire, de chaque côté.

— J'ai refusé d'accéder à sa demande, de toute manière, dit-elle ensuite. Il n'a pas vraiment l'air du genre dégourdi.
 
— Ne va pas trop vite en besogne, Maud, dit le colosse. C'est un bon gamin. Intelligent. Je le pense capable.
 
Maud s'arrêta, se redressant et regardant son chef en posant les mains sur les hanches, sidérée. Il lui rendit son regard, placide. Maud était l’une des rares à réussir sans mal à ne pas baisser les yeux devant lui.
 
— Depuis quand dites-vous tant de bien d'autrui, Gemini ?
 
Elle se mit à compter sur ses doigts.
 
— D'abord votre fille, qui vous rend tour à tour plus doux qu’un agneau et plus susceptible qu'un putois… Et puis sa compagne, qui vous contamine avec son espèce de… de joie maladive, faute d'un meilleur mot… Ensuite, la *sorcière* à laquelle vous offrez l'un des trésors les plus importants de tous nos cultes, rien que ça, et dont il crève les yeux que vous désirez en faire votre concubine… Et maintenant, lui ? Un garçon au visage en charpie, caché un jour sur deux derrière un foulard ?
 
— Les temps changent, répondit-il laconiquement. Les gens aussi. Qui suis-je, pour faire exception ?
 
— Épargnez-moi vos platitudes ! Et sachez que je vous préférais moins philosophe.
 
Elle enfonça un doigt dans un muscle du dos pour en éprouver l'élasticité. La colonne vertébrale de Gemini se dessinait nettement sous la peau, prolongée en parallèle par une fine ligne, opération d'une perfection telle qu'elle mettait à mal les nerfs de physicienne endurcie de Maud. Elle massa les reins de l'index et du majeur, avec précaution.
 
— Des douleurs, ici ?
 
— Non. Pas la moindre.
 
Elle changea ses doigts de place, attentive à tout changement dans le souffle de son chef, son maintien ou sa posture. Gemini restait impassible, et Maud maudit intérieurement la fierté de cette tête de mule. Plus de vingt ans après qu'elle ait pris soin de lui pour la première fois, il refusait toujours obstinément de révéler tout signe de faiblesse physique. Elle aurait dû tenir sa langue au lieu de l'asticoter, il aurait peut-être été plus conciliant par la suite.
 
— Rien ici non plus, je suppose ?
 
— Rien, Maud. Je me porte comme un charme.
 
— Je n'y crois pas une seconde, lui rétorqua-t-elle. Vous n'êtes plus tout jeune.
 
— Et pourtant, je me sens mieux que jamais.
 
— Si vous le dites. Bref. Au pire, c'est votre compagne qui tranchera. Je sais qu'à elle, vous n'oserez pas mentir.
 
— Qu'est-ce que je dois comprendre ?
 
— Héloïse m'a spécialement demandé de veiller sur vous. Elle a accepté de vous laisser rejoindre Euphemia et votre… soupirante ici, mais elle vous veut dans la meilleure forme possible pour chacune de vos retrouvailles. Je gage que je n'ai pas besoin de vous faire un dessin ?
 
— Je vois, grinça Gemini en remuant sur son siège, vaguement gêné — et flatté.
 
— Je ne fais qu'obéir à ses ordres, fit la doctoresse avec un rictus discret.
 
— Je vais *bien*, Maud. Je n'ai pas besoin d'être spécialement surveillé…
 
— Soyez gentil et laissez son verdict au médecin. Je compte bien faire mon travail et cela en fait partie, ne vous en déplaise.
 
— Dois-je te présenter le contenu de mon pot de chambre ? dit-il, narquois.
 
— C'est une idée.
 
Elle le scruta bien en face et il grogna, exaspéré par son sérieux. Elle lui fit ensuite lever le bras et examina l'os, qu'elle savait avoir été entamé par un coup de hache il n'y a pas si longtemps, près du coude. La plaie avait extraordinairement bien cicatrisé étant donné les circonstances. À sa grande surprise, Gemini possédait un taux de guérison phénoménal ; peut-être ses doutes et les théories qu'il leur avait partagées étaient-ils fondés… Peut-être était-ce l'île toute entière qui insufflait sa magie à ceux qui vivaient sur son sol ?
Maud avait constaté de ses propres yeux que la moindre blessure guérissait à un rythme improbable sur Liberty. Elle avait été jusqu'à s'entailler elle-même le bras pour vérifier, observant minutieusement le processus de guérison par la suite. La coupure s'était refermée en l'espace de trois jours, au lieu d'une bonne semaine environ.
 
— Anthémis parle en faveur du garçon, ajouta Gemini, et je la connais assez pour savoir qu'elle n'accorde pas son affection à n'importe qui.
 
— C'est moi qui ait accouché Tulip, répondit Maud, l'air sévère. Le jour où une gamine que j'ai moi-même sortie du ventre de sa mère pourra me dicter ma conduite, je raccrocherai le bistouri. Et cela vaudra aussi pour vos futurs enfants, peu importe qui les portera, je vous le garantis.
 
Gemini rit ouvertement. Maud fit les gros yeux, irritée.
 
— Ne riez pas, le tança-t-elle vertement. Cela vous fait bouger. Restez tranquille !
 
— Une vraie adepte du Rapace, jusqu'au bout des ongles ! Parfois, j'oublie combien vous autres chérissez votre indépendance… Dis-moi, toi qui refuses tout élève, pourquoi diable Berat a-t-il accepté de t'enseigner son art, à l'époque ?
 
— Je suis étonnée que vous vous souveniez de son nom, dit-elle avec sincérité.
 
Son ancien professeur, un Turc du nom de Berat, avait rencontré Gemini en même temps qu'elle vingt-deux ans plus tôt. Ce guérisseur de renom, payé rubis sur l'ongle, avait pris sa retraite à la fin de la guerre clandestine à laquelle Gemini et ses compagnons avaient pris part à l'époque. Devenue maîtresse de son art, Maud, elle, avait décidé de rejoindre le groupe pour de bon plutôt que de repartir de son côté. Ce faisant, elle s'était écartée de la vie mercenaire et nomade des gens de sa secte d'origine.
 
— C'était un frère d'armes. Je n'ai jamais oublié, répondit-il, parfaitement serein. Ni son nom, ni son visage.
 
Maud lut sans mal entre les lignes. Gemini était dangereusement près d'évoquer son long exil et sa disgrâce si soudaine, souvenir indélébile dans sa mémoire et dans celle de beaucoup, mais pas un muscle ne tressaillit sur son visage. Elle continua sagement son examen, palpant la large bande de peau lisse et neuve en travers du torse de son chef. Encore une fois, elle n'en revenait pas du travail fait par la savante qui l'avait opéré, loin là-haut, dans les Amériques. C'était comme si Iacopo, le frère siamois de Marco Gemini, n'avait jamais existé après qu'on le lui ait extrait du torse. Gemini avait… quasiment été remodelé, comme un pain de glaise. Maud ne réussissait pas à trouver une meilleure comparaison.
 
— Berat est mort il y a trois ans, vous savez, dit-elle doucement. Il me l'a annoncé lui-même dans sa dernière missive. Il avait reconnu sa maladie, et su deviner à peu de choses près le moment de son trépas.
 
— Désolé de l'apprendre.
 
— Inutile de le plaindre. Il est mort vieux, son lit réchauffé tous les soirs par une femme, avec des serviteurs qui se pliaient à ses moindres caprices… Riche comme Crésus et gras comme un cochon. Exactement comme il le souhaitait. Et pour vous répondre… pour commencer, Berat et moi étions du même cercle dans la Maison du Rapace. Mes parents étaient tous deux des amis à lui. Que nous valorisions l'indépendance par-dessus tout n'implique pas nécessairement que nous refusions tout lien. Sinon, je ne me serais pas là avec vous, et mes fils n'existeraient pas non plus. Il y a une force dans le clan que je respecterai toujours.
 
Gemini montra son approbation d'un hochement du menton, et Maud n'en dit pas plus. Ses propres paroles l'avaient subitement poussée à réfléchir. Amèrement, elle se dit que le vieux renard savait sans doute très bien ce qu'il faisait. Son apparence brutale était toujours trompeuse, et cela ne s'était pas arrangé avec les années : de rusé, il était devenu proprement retors… Le vétéran au poil grisonnant, père enamouré dont elle n'hésitait pas à moquer les sentiments inattendus envers une fille de joie, avait réussi à la prendre en défaut.
Maud rabattit sèchement le rabat de sa trousse à médecine après y avoir rangé ses instruments, sondes, pinces, tenailles et bistouris, presque déçue de ne pas avoir à s'en servir.
Simon de Windt
Simon de Windt
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Posté le 27/05/2022 à 11:35:04. Dernière édition le 27/05/2022 à 11:35:54 

La veille du rêve, en début de soirée à Ulüngen…
 
— Elle a accepté ! exulta Simon, le visage déformé par un mélange détonnant de joie et d'appréhension. J'ai bien cru qu'elle ne me répondrait jamais, mais elle a dit oui !
 
— Formidable ! fit Effie, ravie, en tapant du plat de la main sur la table. Qui et quoi donc ?!
 
Les jumeaux De Windt buvaient un coup dans l'une des tavernes du quartier animé du port, accompagnés par Sasha. Toujours pimpante, même au milieu d'hommes et de femmes deux fois plus âgés qu'elle, la joyeuse rouquine était présentement occupée à marchander le prix de trois chopes de bière et d'un plateau de charcuterie au tenancier. Après qu'elle ait appris à parler plusieurs des dialectes locaux à une vitesse stupéfiante, Sasha s'était révélée être une négociatrice hors pair, solide et fiable, parfaitement capable de tenir une affaire. Elle ne s'en laissait pas souvent compter, et sa jovialité constante n'empêchait pas une vivacité d'esprit qui surprenait souvent ceux qui la sous-estimaient.
 
— Maud ! s'exclama Simon, tendant les mains vers sa sœur. Elle veut bien m'apprendre la médecine !
 
— Ah, ça ! fit la brune, son visage anguleux s'éclairant soudain. Nom d'une pipe, c'est vrai ? Tu vas devenir docteur !
 
— Attends, ne va pas trop vite en besogne non plus ! Elle veut bien me laisser tenter ma chance, pour commencer. Je vais passer quelques jours avec elle, et puis…
 
— Et puis ?
 
— Et puis, elle saura à ce moment là si je vaux la peine qu'elle me consacre du temps. En tout cas, c'est ce qu'elle a dit.
 
Simon regarda du côté de Sasha, se demandant ce qui la retenait de les rejoindre. À côté d'elle, trois hommes semblaient plongés dans une grande discussion, parlant fort et beaucoup, accoudés au comptoir. Au mieux, les autres clients ne leur prêtaient guère attention. Mais à la façon dont le tenancier les regardait et à la manière dont ils roulaient des épaules, ils faisaient tout pour impressionner leur entourage. Autrement dit, ils n'étaient pas du coin, ou sinon ils auraient su que de bien plus gros poissons qu'eux nageaient dans les eaux de Liberty.
 
Effie se pencha soudain en avant, courbée sur la table au point que son glamour s'échappa de son col. Le petit escargot de pierre tournoya doucement au bout de sa lanière, parfaitement banal d'aspect malgré le puissant sortilège qu'il contenait, offert à Effie par sa tante adorée. Les sourcils haussés bien haut, la brune transperça son frère d'un regard vert étonnamment incisif. Elle était vêtue comme lui, en homme, avec une veste par-dessus sa chemise, un pantalon et des bottes.
 
— Franchement, Simon, c'est génial. Mais, t'es bien sûr de toi ? Je veux dire… Je sais que tu es allé dehors toi aussi, tu as fait des aventures, mais j'ai… C'est… J'ai vu faire Madre, et d'autres aussi. C'est difficile de guérir les gens. Et parfois, tu n'y arrives pas. Tu t'en rends compte, hein ?
 
Effie s'exprimait avec une certaine tristesse, touchant le cœur de son frère sans qu'il en comprenne la raison exacte. Elle ne lui avait sans doute pas tout raconté de ses aventures passées. Effie rumina un peu, tordant la bouche comme à chaque fois qu'elle réfléchissait pour trouver les mots qui conviendraient le mieux à ses pensées. Elle releva ses vêtements, dévoilant son nombril et la grande cicatrice irrégulière en diagonale, juste en-dessous. Simon savait que la blessure, causée par un coup de lance, avait été particulièrement douloureuse. Sa sœur lui avait confié, un soir qu'ils discutaient ensemble jusque tard dans la nuit, qu'elle avait bien cru sa dernière heure arriver ce jour-là. Elle avait attendu en serrant les dents, terrorisée à l'idée de mourir, que ses compagnons nettoient et referment la plaie béante.
Mais, après qu'elle ait été remise sur pied, loin de craindre de repartir en quête, cela n'avait fait que pousser la jeune femme à s'entraîner encore et encore pour que cela ne lui arrive jamais plus. Plus personne ne l'avait jamais blessée aussi gravement depuis, et surtout pas sans y laisser des plumes.
 
— Tu te rappelles ma cicatrice, là ? dit-elle avec tant d'énergie qu'elle bafouilla un peu. Hé ben, ça pissait le sang, je te jure ! Il y en avait partout… Et j'ai vu pire en me battant ! Un jour on se changeait à la maison et Tulip m'a montré les siennes, et c'était affreux, mais génial aussi, elle m'a dit qu'elle avait même failli se faire arracher un téton une f...
 
Simon lui attrapa les mains, la faisant se rhabiller, choqué et amusé par l'une de ces réactions spontanées qui le prendraient toujours au dépourvu. Par réflexe, il regarda tout de même rapidement à la ronde pour voir si quiconque avait observé le manège d'Effie. Pour une fois que les membres du trio De Windt sortaient hors de leur quartier de prédilection, ils avaient choisi un coin plus sauvage qu'à l'ordinaire pour se retrouver. Bien qu'on commence à les reconnaître en ville, surtout la brune qui avait l'oreille des officiels de la cité après moult services rendus, les visages inconnus étaient encore nombreux par ici ; le port brassait une grande quantité d'étrangers, à toute heure de la journée.
 
— Je sais, Effie, je sais ! l'apaisa-t-il alors qu'elle essayait d'insister, agitée et anxieuse pour son frère. C'est une vocation difficile et souvent ingrate, j'en suis sûr. Mais sans les gens qui m'ont aidé, moi, j'aurais sûrement perdu ma main… Je veux leur rendre la pareille, en quelque sorte. Tu vois ce que je veux dire ? dit-il en levant ses doigts balafrés à hauteur de leurs visages respectifs.
 
Elle se calma, soupira puis lui accorda un sourire en coin ; celui qui donnait toujours l'impression qu'elle avait les dents pointues. À cet instant précis, elle parut plus adulte que jamais à Simon, qui entraperçut soudainement et distinctement la femme qu'Effie était en train de devenir.
 
— T'as vraiment envie de faire ça alors, hein ? dit-elle doucement, repoussant une mèche rebelle qui se remit immédiatement à sa place d'origine.
 
— Oui, Effie. Je veux vraiment le faire.
 
— Ça me fait un peu peur, tu sais.
 
Simon lui saisit la main à travers la table.
 
— J'aime mon métier, mais je veux aussi voyager, découvrir des choses. Avec toi, Sasha, Anthémis, et plein d'autres personnes encore, si c'est possible ! Et je veux être utile aux gens, moi aussi. Comme toi… Mais à ma façon.
 
— Arrête, tu vas me faire rougir ! ricana-t-elle, le rose lui montant déjà aux joues. Après, c'est quand même vrai que je suis très forte… ajouta-t-elle en se pavanant, flattée.
 
— Tout à fait ! Et tu sais, comme ça, on pourra…
 
Ils furent interrompus par un cri indigné, que tous deux identifièrent immédiatement comme étant poussé par Sasha. Elle tempêtait, pointant l'index sous le menton d'un homme coiffé d'un béret, l'un des membres du trio d'étrangers bruyants au comptoir.
 
— Tu m'as touché les fesses ! l'accusa-t-elle, outrée. Tu fais pas ça, tu m'entends ?!
 
L'homme rit en considérant la rousse qui, bien que plutôt grande et solide, restait plus petite que lui. Il était flanqué par ses deux acolytes, deux gaillards pas beaucoup plus engageants d'aspect. Tous trois étaient sans doute des marins débarqués en ville il y a peu. Aucun des quelques autres clients de la taverne ne semblait prêt à s'en mêler. Au contraire, ils gardaient un œil sur l'altercation mais surtout sur la sortie, prêts à déserter les lieux au cas où ça tournerait mal.
 
Les jumeaux se levèrent de leurs tabourets, Simon la mâchoire serrée, Effie le visage livide de colère. Bâtis sur le même modèle, ils étaient tous deux plus grands que la moyenne, et Simon avait fini par développer la même carrure athlétique que sa sœur à force d'entraînements avec Anthémis. Le patron les vit faire et il tenta ensuite vaguement de calmer le jeu avant que ça ne dégénère, sans succès. Les trois compères ne lui prêtèrent pas la moindre attention ; leur expression devenait en plus en plus mauvaise au fur et à mesure qu'ils écoutaient Sasha s'énerver contre eux. Les jumeaux commencèrent à se faufiler entre les tables pour se diriger vers le comptoir, en silence.
 
— Excuse-toi ! Si tu ne t'excuses pas, tu vas voir ! s'écria Sasha, foudroyant l'homme au béret de ses yeux bleus.
 
— Ah ouais ? Et tu vas faire quoi ? répondit-il avec une menace dans la voix.
 
La rouquine souffla du nez devant le gaillard, exprimant le dédain le plus pur.
 
— Tu crois que j’ai peur de toi ? Je vais te frapper, dit-elle avec un aplomb déstabilisant.
 
— Hé ! Laissez-la tranquille, bande de trous du cul ! intervint Effie d'une voix sonore.
 
Simon se posta résolument aux côtés de sa sœur, sans rien ajouter, son visage brûlé en partie caché derrière son col. Il se savait trop reconnaissable pour son bien, mais il était hors de question de voir tout ceci se dérouler sous ses yeux sans rien faire.
Simon de Windt
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Posté le 30/05/2022 à 14:31:54. Dernière édition le 30/05/2022 à 14:34:01 

Les trois étrangers se tournèrent vers les jumeaux De Windt, allant de surprise en surprise. Déjà, le premier acolyte, un homme à la lèvre ornée d'une fine moustache, perdit un peu de sa superbe en voyant qu'ils n'étaient plus en supériorité numérique. Le second, un grand bonhomme au regard bovin, sans doute trop bête pour faire autre chose que suivre, fixa la brune qui avait osé leur parler sur ce ton d'un air stupide. L'homme au béret les jaugea rapidement, sans ciller.
C'est de lui qu'il faudrait le plus se méfier, pensa instantanément Simon, inquiet. Comme pour confirmer ses doutes, celui qui semblait être le meneur du trio glissa nonchalamment une main dans sa poche. Il se fit tout mielleux, souriant de travers à l'intention de la rousse qui fulminait.
 
— Dis donc, on est partis sur de mauvaises bases…
 
Il fit signe à ses deux camarades, qui s'avancèrent en direction des jumeaux pour leur barrer le passage. Celui au regard bovin se plaça du côté d'Effie, la lippe pendante. L'autre, celui à la moustache, se mit devant Simon ; il se moucha d'un air mauvais, sans doute pour se rendre plus intimidant. Le chef avança la main pour saisir le coude de Sasha d'une main caressante qui se transforma vite en une prise ferme, contraignante.
 
— C'était un compliment, tu sais ? continua-t-il. On pourrait…
 
Sasha lui envoya son poing en plein dans la figure. La tête du type partit en arrière et il jura, portant les mains à son nez qui se mit à dégouliner de sang. Il tituba, se heurtant au comptoir à hauteur des reins.
 
— Mon nez ! Sale pute, tu m'as cassé le nez ! Morue !
 
Sasha n'était pas une aventurière de la trempe d'Effie, mais elle avait grandi dans un village de rudes paysans, entourée de frères bagarreurs. Elle lui envoya une série de coups de pied dans les tibias, assortie d'autres coups de poing et de genou, nullement gênée par sa robe. Les comparses du type perdirent quelques secondes à rester bouche bée devant le spectacle, moment que les jumeaux mirent à profit pour intervenir. Effie prit à parti la brute au regard bovin et Simon l'homme à la moustache, sous les clameurs des clients avinés, ravis de voir des étrangers arrogants se faire remettre à leur place par une donzelle du coin.
 
Effie y alla tête la première, littéralement, assénant un violent coup de boule à son adversaire qui ouvrit largement la bouche, sourcils froncés, comme s'il ne savait pas bien s'il devait avoir mal. Effie resta interdite en le voyant si peu réactif, avant de se reprendre et se remettre à bouger. Elle crocheta le genou du type, sans succès : c'était un vrai pilier, raide et lourd. L'homme essaya de riposter, agrippant la jeune femme pour l'étouffer entre ses biceps épais ; elle se débattit, lui martelant les côtes avec force, allant jusqu'à lui mordre la main jusqu'au sang. Le type hurla de douleur et la lâcha. Elle en profita pour lui grimper littéralement sur le dos, changeant de tactique pour lui griffer la nuque et les joues.
 
Pendant ce temps, Sasha balançait ses chopes de bière et sa planche de charcuterie à la tête du Béret, qui tentait toujours sans grand succès de ralentir le flot de sang qui lui sortait du nez. Ses yeux injectés de sang criant au meurtre, il tâtonna furieusement à la recherche de la rouquine qui se répandait en injures.
 
Simon, face au troisième homme, le vit se mettre nerveusement en garde. Il leva les poings à hauteur du visage, l'imitant par réflexe ; dieu merci, Anthémis et Tulip lui avaient inculqué les bases du pugilat. Elles n'y allaient jamais de main morte pendant leurs séances, mais Simon n'avait pas encore eu l'occasion de s'exercer pour de vrai. Une fille de joie, assise sur les genoux de l'un des clients, cria des encouragements sans qu'il ne sache à qui ils s'adressaient.
 
Concentré, il commença à tourner sur lui-même pour garder son adversaire, plus petit et plus vif, dans son champ de vision réduit à cause de son œil mort. Il para un premier coup, puis un deuxième, tentant une riposte maladroite qui ne porta pas avec assez de force. La Moustache lui envoya un autre coup en retour, un crochet vicieux que Simon encaissa en plein dans l'oreille avant de devoir reculer pour se mettre hors de portée, le souffle court. Soulagé de voir qu'il était plus aguerri que son adversaire, la Moustache pressa son avantage. Acculé, Simon réfléchit à toute vitesse sans baisser sa garde, et d'autres conseils d'Anthémis lui revinrent en mémoire. Son oreille le chauffait comme si elle était en train de brûler.
 
Tu n'es pas sur scène, lui disait toujours la minuscule jeune femme. Ce n'est pas un spectacle. Si tu te bats, bats-toi pour gagner.
 
Elle le poussait souvent à frapper à des angles inattendus, appliquant elle-même les conseils de Gemini et de sa mère, réputés se battre de la manière la plus féroce possible. Il se força à prendre le temps d'observer son adversaire malgré les coups qui pleuvaient. La Moustache n'utilisait pas beaucoup ses jambes ; il s'appuyait beaucoup sur celle de gauche, sans jamais changer d'appui ou presque. Simon, qui savait qu'il était moins habile mais possédait plus d'allonge, se décida pour une feinte.
Il se pencha d'un coup, forçant l'autre à le suivre et à prendre appui sur sa mauvaise jambe qu'il balaya d'un violent coup de pied. L'autre cria quand Simon le cueillit avec force juste sous l'os de la cheville, son appui se dérobant brutalement sous lui. La Moustache chuta, atterrissant rudement sur le flanc. Simon prit alors son élan et lui envoya un grand coup de pied dans l'estomac. Le type expira tout l'air de ses poumons, recroquevillé sur lui-même, les yeux exorbités. Ce n'était pas très élégant, mais au moins, celui-là ne se relèverait pas tout de suite.
 
Son répit fut de courte durée. Il fut bousculé par Effie, projetée sur lui par son adversaire qui se déchaînait peu à peu. La brune valsa, roulant cul par-dessus tête sur des chaises vides. Certains clients se décidèrent enfin à fuir, d'autres lancèrent des huées et quelques-uns s'autorisèrent même un ricanement.
 
Soudain, Simon se retrouva face à Bovin. Le pauvre type n'avait même pas l'air de se rappeler que Simon était dans le camp d'en face. Un coup d'Effie lui avait ouvert l'arcade, et le sang lui coulait abondamment dans les yeux. Il avança tout droit vers la brune qui essayait de se relever parmi les chaises renversées, serrant ses poings épais. Le jeune homme s'interposa, levant ses poings. L'autre ne réussit pas à se décider entre s'arrêter pour réfléchir à cette nouvelle menace et continuer. Instinctivement, Simon cueillit la brute d'un superbe uppercut sous le menton. Quand le Bovin referma violemment les dents sous la force du coup, Simon crut voir voler un minuscule bout de langue, tranché net. L'homme vacilla, l'œil vitreux, puis il s'écroula en arrière comme une masse.
Simon se tourna vers sa sœur, ébahi et fier de sa victoire. Effie leva le pouce, lui adressant un sourire éclatant juste avant que ses yeux ne s'arrondissent, tout comme sa bouche quand elle tenta de lancer un avertissement avant qu'il ne soit trop tard.
 
— Atten…
 
Le coup vint de l'angle mort formé par son œil abîmé, un choc sévère et soudain sur le côté de sa mâchoire qui se répercuta jusque dans son crâne. Simon perdit l'équilibre, se rattrapant à une table pour ne pas tomber. Il vit trente six chandelles, des papillons dansèrent devant ses yeux et il s'agonit d'injures. Il avait momentanément oublié la Moustache… Et il frappait fort.
 
Ne tourne jamais le dos à un adversaire… crétin ! put-il voir Anthémis lui dire comme si elle était en chair et en os devant lui, utilisant son langage des signes en le jaugeant à sa façon muette et pourtant hautement dédaigneuse.
 
— Oui, ben, zut…! bredouilla-t-il, agacé.
 
Il se cramponna au bois qu'il sentait sous ses doigts, incapable de se défendre le temps de reprendre ses esprits. S'il bougeait trop vite, il sentait qu'il allait immédiatement se rétamer par terre. La Moustache s'avançait déjà vers lui pour continuer le service, les poings brandis.
Simon cligna des yeux pour faire le point sur Effie qui, avec une expression de pure sauvagerie peinte sur le visage, se saisit d'une bouteille pour la projeter de toutes ses forces. Le projectile tournoya dans les airs, droit vers la tête de sa cible contre laquelle il éclata en mille morceaux. La Moustache s'effondra dans sa course, assommé, le crâne lacéré par des dizaines de petites coupures. Effie poussa un méchant hurlement de triomphe.
 
— Ça va ? fit la brune en se précipitant pour soutenir son frère chancelant.
 
Elle boitait un peu. Il secoua la tête pour se remettre les idées en place, déjà un peu plus alerte. Effie n'était pas la seule De Windt à avoir la tête dure.
 
— Ça ira…! Sasha ?!
 
— Cette fois on arrête de jouer, les chiards, fit froidement la voix de Béret dans leur dos.
 
Dégoulinant de bière et de morceaux de charcuterie collés à ses vêtements, rouge de colère, son nez gonflé de travers et son couvre-chef posé de guingois, il aurait eu quelque chose de comique s'il n'avait pas brandi un couteau. Avec son autre main, il retenait Sasha par les cheveux, la soulevant à moitié. La rouquine tentait de lui enfoncer ses ongles dans la chair pour lui faire lâcher prise, sans succès : l'homme serrait fort, et la grimace sur le visage de Sasha montrait sa douleur pendant qu'il l'empêchait de garder l'équilibre.
 
— Attendez, tout de même… protesta faiblement le tenancier.
 
— Ça va trop loin ! renchérit un client qui avait porté la main à sa ceinture, mécontent mais effrayé par le Béret et son couteau.
 
— Ta gueule ! Fermez tous vos gueules ! éructa l'homme menaçant.
 
— Lâche-la ! hurla Effie, folle de rage.
 
Le Béret agita son coutelas dans sa direction, et Simon fit de son mieux pour retenir sa sœur de se ruer sur lui. Elle y mettait tellement d'énergie qu'elle manqua lui échapper à plusieurs reprises.
 
— Arrête, Effie ! Arrête ! Il va lui faire du mal !
 
— MAIS JUSTEMENT !
 
— Écoute ton copain et fais pas l'idiote, petite conne ! Fallait pas me chercher !
 
Le Béret chercha ses compères du regard, et, les voyant sans connaissance, il commença à reculer vers la sortie. On voyait dans son regard qu'il était en train d'être gagné par la panique.
 
— Me suivez pas ! cracha-t-il en tirant Sasha à sa suite ; la pauvre fille avait le visage tordu par la souffrance. Sinon, je vous jure qu'elle y passe ! Elle ira flotter dans le port de cette ville de merde !
 
— Tu me fais mal ! cria la rousse, se débattant toujours.
 
— Ferme ta gueule, toi aussi ! Je vais t'apprendre à me péter le nez, moi !
 
Il leva le bras, prêt à lui asséner un coup sur le visage avec le manche de son couteau. Certains des clients commençaient enfin à réagir malgré tout, songeant peut-être même à appeler la garde, quand un bras surgit, agrippant le poignet qui tenait haut l'arme. Le Béret glapit de surprise, libérant enfin Sasha qui tomba à genoux, haletante. Les clients se rassirent prudemment, reconnaissant pour la plupart le nouveau venu. Effie poussa un cri de joie, et Simon ne put retenir un frisson d'inquiétude et de soulagement mêlés.
 
Arrivé par derrière pendant que la situation s'envenimait, Gemini fit lâcher sa lame au type, serrant son poignet jusqu'à lui tordre le bras en arrière. Quand l'épaule claqua sèchement, il appuya son autre main sur la nuque de Béret, les doigts crispés. Il le fit pivoter et lui abattit la tête sur le comptoir avec une violence inouïe, faisant trembler les verres et les bouteilles. On entendit distinctement le bruit des dents qui se brisèrent sur le bois ; Gemini lâcha ensuite sa victime qui glissa mollement par terre comme une poupée de chiffons. Son pied fut secoué par quelques spasmes de mauvais augure. Simon se détourna des débris sanguinolents que l'homme avait laissés derrière lui sur le comptoir.
 
Le regard du père d'Effie glissa vers le tenancier, qui se concentra subitement sur l'essuyage de ses verres malgré le désordre évident et le probable cadavre encore chaud qui se trouvait juste devant lui. Les quelques irréductibles qui n'avaient toujours pas fui n'ajoutèrent rien, à nouveau plongés dans leurs verres et leurs assiettes comme s'il ne s'était rien passé. La prostituée qui avait encouragé Simon rajusta ses jupons et son corsage qui menaçait de laisser déborder ses seins. Le calme était revenu dans le bar, aussi brutalement qu'il avait pris fin quelques minutes plus tôt.
 
— Belle soirée, messieurs, dit froidement le colosse. N'oubliez pas d'appeler la garde pour ramasser ces trois connards.
 
Il fixa chacun des membres du trio De Windt : Effie à la crinière hérissée comme un chat en colère, la lèvre fendue et une manche arrachée dans la mêlée, qui se massait l'épaule d'un air mauvais. Sasha aux bras couverts de bleus, une touffe de cheveux arrachée et une bretelle de sa robe déchirée, mais le menton levé et les yeux lançant des éclairs. Simon contusionné, les phalanges rougies, faisant jouer sa mâchoire en vérifiant si toutes ses dents étaient encore là, ignorant délibérément Gemini pour l'instant.
 
— Vous trois, dehors, fit ce dernier. Vous rentrez avec moi.
 
Sans discuter, ils passèrent devant lui pour franchir la porte, cramponnés les uns aux autres ; là, ils retrouvèrent avec soulagement la fraîcheur du soir à l'extérieur. Ils se mirent en route vers le Toymaker sur un signe impérieux de Gemini, qui prit la tête de la petite troupe. Les premières minutes du trajet se passèrent dans un silence morne.
 
— Qu'est ce que c'était que ce foutoir ? leur demanda enfin leur guide.
 
On sentait à son ton que sa patience était déjà réduite à peau de chagrin.
 
— Il a touché Sasha ! explosa immédiatement Effie, qui tremblait encore de colère et de peur.
 
Quelques passants se tournèrent vers elle, surpris par cet éclat de voix. Effie serrait les mains des deux autres dans les siennes en marchant. Ils faisaient de leur mieux pour soutenir l'allure du colosse, qui coula un regard en biais vers sa fille adoptive.
 
— Elle dit vrai, approuva fermement Simon. Nous n'avons fait que nous défendre, Gemini. Vous croyez vraiment que nous nous sommes battus par plaisir ? Nous ne sommes pas des enfants !
 
— Et pourtant, à moi, vous ne paraissez toujours pas plus que des gosses, lui rétorqua Gemini. Mon garçon, il va falloir mieux réfléchir à ce que tu fais si tu veux tenir le rythme avec Maud. À moins que tu n'aies tellement hâte de trouver des gens à soigner que tu essayes de les créer toi-même ?
 
— Lui parle pas comme ça ! aboya Effie, prenant la défense de son frère sans hésiter une seconde. Tu sais très bien qu'on sait se débrouiller tout seuls ! C'est pas de chance, c'est tout !
 
— Justement ! Vous avez eu de la chance que je le suive, plutôt. C'est lui qui a failli tuer Alexi la semaine dernière. Ça y est, tu comprends mieux le danger ? dit-il en avisant l'air choqué de Simon. J'ai mis le temps, mais j'ai réussi à remonter jusqu'à lui… Qu'est-ce que vous foutiez dans un endroit pareil, pour commencer ? La Terrasse n'est pas suffisante pour boire un coup ?!
 
— On prenait l'air, répondit Sasha avec mauvaise humeur. On a le droit de changer un peu, hein ?
 
Elle marchait la tête haute malgré ses meurtrissures, dédaignant les regards que pouvaient lancer les passants à l'improbable trio esquinté et son guide patibulaire. Comme d'habitude, son épais accent d'origine remontait dans ses moments de colère.
 
— Ne prenez pas ce que je dis à la légère, répondit sèchement Gemini. L'île s'agite… On dirait que le monde devient de plus en plus fou, ces temps-ci. Au cas où, n'allez que dans des endroits qui vous sont familiers. Je ne plaisante pas.
 
— Même à Ulüngen ? s'étonna la rouquine, intimidée par le ton rude du colosse, si patient avec elle d'habitude.
 
— Même à Ulüngen, Sasha, confirma Gemini, plus doucement, en se tournant pour répondre à sa belle-fille.
 
Les jumeaux échangèrent un regard dubitatif, alarmés par l'attitude du guerrier grisonnant qu'ils sentaient particulièrement tendu. Ils terminèrent leur trajet en silence, regagnant leurs pénates à la nuit tombée.
Simon de Windt
Simon de Windt
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Posté le 05/06/2022 à 11:14:34 

Le lendemain du rêve, vers midi…
 
Simon se hâtait dans les rues d'Ulüngen, un lourd sac en bandoulière. Embarrassé comme un gamin pris en faute, il cachait à nouveau la majeure partie de son visage derrière son foulard. Mais cette fois, ses brûlures n'y étaient pour rien. L’hématome sur sa mâchoire n’avait arrêté de s’étendre, et de bleuir, qu’au petit matin. S’il posait le doigt dessus, il sentait tout de suite que l’endroit était gonflé et sensible.
 
Il n’avait même pas encore commencé son apprentissage qu’il était certain d'être rejeté par Maud. Quel genre d'élève, qui se prétendait un tant soit peu sérieux, se retrouvait mêlé à une bagarre d’ivrognes la veille de son premier cours ? Qu'il ait eu une bonne raison de le faire ou non, Maud s'en ficherait. C'était bien la peine d'avoir osé tenir tête à Gemini lors du voyage de retour…
 
Au moins, les au revoir aux filles lui avaient mis du baume au cœur. Il venait tout juste d'enfiler ses bottes, sur le seuil du Toymaker, quand une poigne de fer l'avait retenu par un pan de sa veste. Il s'était tourné vers la propriétaire de la main, découvrant Euphemia qui se triturait les doigts, sur la défensive.
 
— Tu nous fais pas un câlin avant de partir ? lui avait alors demandé sa sœur. On sait pas quand on te reverra aujourd’hui. Ou même demain. Ou…
 
Au lieu de répondre, il avait ouvert les bras en grand et enlacée avec un plaisir évident, lui plantant un gros baiser sur la joue. Sasha était arrivée de nulle part juste après, et s'était empressée de se joindre à eux pour réclamer sa part avec sa joie coutumière. Ses bleus de la veille n'arrivaient pas à atténuer la chaleur de son sourire. C'était comme si on ne l'avait jamais menacée d'un couteau ; Effie était déjà passée à autre chose, elle aussi. Pour elle, ce n'était qu'une bagarre de plus. Et ce coup-ci, elle n’en tirerait même pas une cicatrice.
Une fois de plus, Simon s'était étonné de la résilience à toute épreuve du couple. Lui-même n'avait quasiment pas dormi de la nuit. La simple idée de se retrouver en tête à tête avec la sévère Maud suffisait à lui nouer l'estomac, ce matin.
 
Il consulta sa petite montre à gousset. Achetée à prix d'or, c'était un cadeau d'Effie et l'un de ses biens les plus précieux. Il en prenait autant soin que de l’étrange pendentif offert par sa tante Faye, pour ses dix-huit ans, qu’il soupçonnait fort d’abriter quelque sortilège protecteur. Aucun des deux ne le quittait très longtemps s'il pouvait l'éviter.

Les deux aiguilles tournaient avec une délicieuse régularité. Le mécanisme qui donnait vie à sa montre, dont certains rouages n’excédaient pas la taille d'un moucheron, ne manquait jamais de le fasciner. De l'autre côté du cadran, au dos du couvercle à ressort, se trouvait une gravure minutieuse de sa sœur. Elle avait été faite sur mesure. Effie y souriait de toutes ses dents, son visage anguleux encadré par sa sempiternelle crinière en bataille.
 
Dix heures et quart… Simon était à l'heure. Il rempocha sa montre avec soin et regarda autour de lui. Il allait rarement dans cette partie de la ville, aussi éloignée de lui et de sa petite boutique qu'il l'était lui-même des bas-fonds. La place grouillait de monde à cette heure, de gentilshommes en livrée rutilante, de fonctionnaires impeccables et de belles dames aux robes raffinées.
Simon s'en désintéressa totalement ou presque. Subitement, il s'en fichait de dépareiller avec ces gens aux riches livrées, et il s'amusa presque des regards qu'on lui lançait au passage. C'était aussi sa ville, après tout.
 
Deux jeunes femmes poudrées et coiffées, accompagnées par une vieille à l'air constipé, l'examinèrent en pouffant derrière leurs beaux éventails brodés. Elles abritaient leurs peaux délicates du soleil cuisant sous deux ombrelles. Les deux jeunes femmes le dévisageaient ouvertement en passant tout près de lui.
 
— Mesdemoiselles, ne put-il s'empêcher de les saluer, ne résistant pas à la plus élémentaire des politesses dont elles semblaient elles-mêmes dépourvues.
 
Plutôt que de répondre à son salut, elles redoublèrent de gloussements et accélèrent le pas sous l’œil désapprobateur de leur duègne. Soudain, Anthémis manqua énormément à Simon. Il préféra s'abîmer dans la contemplation de la formidable façade qui se dessinait en fond. Maud ne devrait plus tarder.
 
Le palais du gouverneur était une merveille d'architecture, une construction intégralement en pierre qui avait dû demander des efforts colossaux pour être érigée sous ces latitudes. Tout autour, les jardins luxuriants étaient entretenus par un bataillon d'ouvriers et de jardiniers en sueur. Simon se rapprocha pour contempler les grands parterres et les massifs colorés. Avec un sursaut d'orgueil, il se fit la réflexion que les fleurs du Toymaker, dont Sasha prenait grand soin, étaient au moins aussi éclatantes et aussi belles que celles qu'il avait sous les yeux.
 
— On est ponctuel, à ce que je vois ! fit une voix dans son dos. Voilà déjà un excellent point.
 
Maud arrivait vers lui, marchant d'un bon pas en achevant de traverser la place. Étrangement, personne ne lui prêta grande attention, malgré sa couleur de peau qui aurait pu la faire passer pour une domestique — ou même une esclave — aux yeux des nobles qui fréquentaient cet endroit. Simon avait constaté la même chose de tous les membres de la bande menée par Gemini : chacun d'eux semblait capable de se fondre parfaitement dans le décor. Sans doute était-ce pour cela qu'il les avait choisis, d'ailleurs.
 
— Bonjour, madame.
 
— Salutations, jeune homme. Par contre, je t'ai déjà dit que je détestais les titres. Que tu sois mon élève ne change rien.
 
— Compris, Maud.
 
Elle allait continuer, montrant son sac du doigt — elle lui avait transmis une liste de fournitures à amener — mais elle s'interrompit sur sa lancée et de mit à l'examiner froidement. Simon ne soutint pas longtemps son regard inquisiteur, conscient que ses bleus se voyaient comme le nez au milieu de la figure. Il n'osa tout de même pas remonter son foulard pour s’y cacher, pas devant Maud.
 
— Tu t'es battu ? lui demanda-t-elle sur un drôle de ton.
 
Son cœur lui tomba dans la poitrine. L'idée de mentir à cette femme lui parut tellement stupide qu'il l'oublia aussitôt.
 
— Oui, admit-il.
 
— Qu'est ce qu'il s'est passé ?
 
— Une bagarre. Nous sommes sortis hier soir. Un homme nous a pris à parti, et ça a dégénéré. Je suis désolé.
 
— Pourquoi diable veux-tu t'excuser ?
 
Étonné, Simon la regarda, les yeux ronds. Maud balaya son interrogation muette de la main, comme si ce n’était qu’un détail sans importance.
 
— Je suis au courant. Gemini m'a déjà raconté. Il a tué celui qui avait agressé Alexi. Je suis plutôt étonnée que vous n'ayez pas pris plus de mauvais coups, pour tout te dire. En fait, je suis même assez impressionnée.
 
Simon ouvrit grand ses oreilles, perplexe mais curieux d’en savoir plus. Maud continua.
 
— Mon dieu, le Rapace, se manifeste à travers les conflits. C'est en y participant qu'on l'honore et, pour nous, c'est ainsi que les destinées se révèlent.
 
Simon déglutit. Anthémis lui avait révélé certaines choses sur les sectes dont elle et les autres faisaient partie, et il était à peu près certain qu'elle en avait déjà trop dit. Mais ça, c'était inédit.
 
— Être un guérisseur n'empêche pas de pouvoir se défendre. Ce serait même stupide de croire le contraire. Et toi, tu sais un minimum te battre, visiblement. C'est une bonne chose : cela m'évitera d'avoir à monopoliser Yonatan dès que je devrais m'aventurer dehors avec toi. À nous deux, nous devrions largement nous en sortir.
 
Elle lui saisit le menton entre les doigts, examinant sa mâchoire meurtrie qu'elle palpa, guettant ses grimaces. Les profonds cernes sous ses yeux parlaient pour lui.
 
— En revanche, tu n'es pas en état de me suivre aujourd'hui. Un élève incapable de se concentrer ne me servira à rien, décréta-t-elle sévèrement, avant de continuer quand elle vit son visage se fermer. Je n'ai qu'une parole : j’ai accepté de faire de toi mon apprenti, alors je t’apprendrai. Jusqu’à ce que tu me déplaises, du moins. Et pour l’instant… Je n’ai rien vu qui me fasse changer d’avis. Va te reposer et retrouvons-nous demain. Même heure, même lieu. Dans la matinée, je t’apprendrai à reconnaître les plantes essentielles pour soulager les contusions. Ta première leçon te sera particulièrement profitable, j’en ai bien peur, lâcha-t-elle avec un rictus. Rassure-toi, ça devrait avoir commencé à dégonfler d’ici là.
 
Il ne chercha pas à discuter, sachant voir dans l'attitude de Maud celle du maître qui ne souffrirait aucune insubordination. De toute manière, elle avait déjà fait volte-face pour repartir d'où elle était venue. Simon, stupéfié par cet échange concis, repartit en direction du Toymaker.
En chemin, il passerait voir son ami et voisin, Bussche le boucher, pour lui acheter un steak frais à se coller sur le visage. C’était Effie qui lui avait conseillé l’astuce, pour réduire les hématomes. « Remède de grand-mère », avait-elle prétendu avec l’assurance de la bagarreuse de longue date.
 
Peu convaincu, Simon remua la mâchoire, récompensé par un élan de douleur immédiat. Elle lui faisait encore mal au moindre mouvement. Bah ! Ça ne lui coûterait pas grand-chose de tester le conseil de sa sœur…
Simon de Windt
Simon de Windt
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Posté le 10/06/2022 à 11:09:23. Dernière édition le 10/06/2022 à 22:52:59 

Debout sous un soleil ardent, fixant un ciel tellement chaud qu'il en paraissait gris, comme voilé, le jeune homme fixa l'horizon les bras ballants.
 
Une tribu de Bédouins passa, ses membres oscillant doucement sur le dos de leurs dromadaires. Leurs magnifiques turbans bleus se détachaient comme des taches de peinture fraîche sur le fond aride du paysage, entièrement à nu ou presque. Ils reprenaient la route après avoir campé à l'ombre d'une tour gigantesque, plus large qu'une ville et si haute qu'elle semblait atteindre les cieux.
 
Simon battit des paupières, saisi par la vue de ce bâtiment aux reliefs complexes, dressé au milieu de nulle part. Ce n'étaient pas des ruines émergeant du sable : le bâtiment était immaculé. Il était… Simplement posé là.
 
Qui avait pu construire ceci ?
 
Il se mit en marche. L'édifice grandit encore au fur et à mesure qu'il s'en approchait, pendant un temps qui lui parut absurdement long. Enfin, il se tint devant ses portes.
 
Faites de métal doré, dans un alliage qui lui était inconnu, elles le dominaient. Chacun des battants, orné de motifs d'écailles finement ciselés, était plus haut que le mât des grands navires de guerre qu'il voyait mouiller au port d'Ulüngen. Le linteau était sculpté à l'image de vagues déferlantes.
 
Il attendit, mal à l'aise. La tour cachait entièrement le soleil derrière elle maintenant, plongeant les alentours dans la pénombre. Timidement, il leva sa main, la droite, celle qui garderait les marques de ses blessures à vie.

Lentement, un unique battant s'ouvrit vers l'intérieur, comme pour l'inviter à entrer.
 
Sa curiosité l'emporta sans difficulté. L'espace qui lui permit de se faufiler à l'intérieur de la tour faisait près de deux mètres de large, mais il était ridicule au vu de la taille des portes.
 
Il ne vit pas grand-chose à l'intérieur, la lumière parvenant jusqu'ici n'éclairant que sur quelques mètres seulement. Il n'avait pas de torche, rien pour s'éclairer. S'il s'aventurait là, ce serait en aveugle.
 
Il se demandait s'il avait bien fait de pénétrer en ces lieux quand les portes se refermèrent derrière lui avec un grondement sourd. Le sol en trembla. Il rentra la tête dans les épaules en entendant le bruit tonitruant, mais ça aurait été mentir que de dire qu'il ne s'y était pas attendu. Résigné, il s'avança dans le noir complet.
 
Un bourdonnement étrange l'accompagnait, qu'il identifia comme celui émis par une machinerie complexe. Aussi, étrangement, il croyait entendre le son de l'eau qu'on brasse avec force. Parfois, un grincement ou un craquement venait s'ajouter au reste. Il tendit les mains devant lui, tâtonnant à la recherche d'une surface à laquelle s'appuyer. Il rencontra une rambarde qui montait en spirale. Il la suivit, le cœur battant à tout rompre, grimpant précautionneusement les marches une à une en prenant garde à ne pas tomber.
 
Il finit par distinguer des choses au fur et à mesure que ses yeux s'habituaient à l'obscurité. En effet, celle-ci n'était pas totale, comme il l'avait cru de prime abord. Par endroits, une très faible lumière se réverbérait sur des surfaces métalliques et… Du verre ? Son origine semblait se trouver en hauteur, très loin au-dessus de sa tête, à une distance inimaginable… Et surtout, d'étranges lueurs fantomatiques flottaient dans les airs, bien plus proches de lui ; elles apparaissaient ou disparaissaient apparemment au petit bonheur.
 
Absorbé par ce spectacle, il manqua tomber en grimpant une marche inexistante alors que l'escalier s'était terminé. Une fois bien sûr qu'il avait retrouvé un sol plane, il erra au hasard, incertain de sa destination. Il sondait ce qui se trouvait devant lui du pied, sans repères, craignant de dévaler un escalier qu'il n'aurait pas vu.
 
Enfin, il finit par rencontrer une nouvelle rambarde, horizontale cette fois-ci. Elle lui parut légèrement courbée vers l'extérieur sous ses doigts. Il s'y agrippa, devinant à l'instinct qu'elle le séparait d'un vide vertigineux. Il en eut le tournis.
 
Une des lueurs, légèrement bleutée, apparut à quelques mètres de lui. Il la laissa approcher sans bouger, perplexe. Elle était assez proche pour qu'il reconnaisse ce dont il s'agissait.
 
Une méduse ?
 
L'animal semblait nager paresseusement au milieu des airs. La lueur venait de son corps gélatineux. Un jour, Effie lui avait montré les centaines de méduses qui s'approchaient parfois des côtes jusqu'à risquer de s'y échouer, dégageant leur propre lumière selon un procédé encore inconnu. Elle était magnifique, environ de la taille de sa main. De longs filaments pendaient de son corps en forme de cloche.
 
Il se pencha vers elle par-dessus la rambarde, captivé, et perçut d'autres lueurs. Elles étaient nombreuses, plus ou moins visibles pour une raison quelconque. Ce qui ressemblait à un calamar miroitant fila rapidement sous son nez, et il crut bien voir des reflets sur les écailles de poissons à l'habit d'argent.
 
Quel était donc ce prodige ?
 
Un point lumineux légèrement différent des autres grossit rapidement. C'était une simple tache de lumière, sans forme particulière. Il tendit la main, par réflexe, en la voyant devenir de plus en plus visible tandis qu'elle dérivait vers lui.
 
Il sursauta quand les dents acérées de la baudroie, plus grande que lui, brillèrent à la puissante lueur émise par son propre leurre. Il fit un pas en arrière, terrorisé. Elle tenta de le happer, lançant sa large gueule monstrueuse en avant. Elle aurait été capable de le gober en entier ; mais à la place, elle heurta la paroi de verre avec un bruit sourd. Frustré, l'énorme poisson des abysses repartit dans les ténèbres de quelques battement de sa queue épineuse.
 
Le bourdonnement qui n'avait pas quitté Simon depuis qu'il était entré en ces lieux s'accentua. Enfin, des lumières, réelles cette fois-ci, et soudaines comme si l'on avait allumé mille bougies à la fois, illuminèrent le décor dans lequel il se trouvait.
Simon de Windt
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Posté le 12/06/2022 à 10:45:33 

Les lampes, des boîtes en verre sophistiquées abritant chacune une flamme, brillaient avec force. Placé à intervalles réguliers sans couvrir tout l'intérieur du bâtiment, l'éclairage donnait aux lieux un aspect mystérieux qui invitait à une découverte sur la pointe des pieds.
 
La tour était un empilement sans fin d'étages circulaires, percés au centre par un cylindre de verre aux dimensions inimaginables. Il semblait s'étirer sur toute la hauteur de l’édifice, et plus encore.
En effet, le vide qu'avait ressenti Simon était bien là : en se penchant par-dessus la rambarde, regardant à travers le bref espace séparant le plancher du cylindre, il vit qu'il y avait au moins autant d'étages au-dessus qu'en-dessous ; il se trouvait approximativement à mi-chemin de ce qu’il imaginait être le sommet. Vus ainsi, les sous-sols de la tour semblaient s'enfoncer jusqu'au centre de la terre pendant que les étages supérieurs dépassaient les nuages.
 
Sa sensation de vertige revint, encore plus puissante qu'avant. Il chancela, le souffle coupé et les jambes transformées en coton. Il resta immobile le temps que le décor arrête de tourner. Il se serait affaissé par terre s’il n’y avait eu la rambarde à laquelle se cramponner.
 
En plus du cylindre central, des centaines de bassins de toutes les tailles et de toutes les formes étaient répartis sur chaque étage. Les plus grands en occupaient des pans entiers, voire s'étalaient verticalement sur plusieurs niveaux. Ils étaient tous faits d'un verre épais, le plus pur qu'il ait jamais vu, cerclé du même alliage doré dont on avait fait les portes. Dedans, des créatures de toutes sortes semblaient vivre leur vie comme en pleine mer, évoluant parmi des paysages de fonds marins identiques aux vrais.
Le tout était associé à une machinerie extraordinaire, qui produisait le bourdonnement que Simon entendait depuis son entrée. D'énormes tuyaux de cuivre couraient sur les murs et reliaient les bassins. Des manivelles et des pistons agrémentaient certains panneaux ; quelques mécanismes exposés lui rappelaient l'assemblage de rouages qui le fascinait tant, à l'intérieur de sa montre. Les engrenages étaient comme neufs, mais il ne douta pas un instant qu'ils dataient de bien avant la naissance de n'importe qui dans son entourage.
 
Ses yeux revenaient toujours vers le milieu de la tour, irrésistiblement attirés par l'immense cylindre central. Simon n'était pas bâtisseur d'aucune sorte, mais il savait une chose : il était impossible que cet immense récipient de verre n'explose pas sous la pression des millions de tonnes d'eau de mer qu'il contenait.
 
Ébahi, il vit une tortue colossale fendre gracieusement un banc de méduses, remontant rapidement à la verticale. Ses nageoires étaient larges comme les rames d'un bateau, et sa carapace carénée avait l'aspect du cuir.
 
Dans un bassin encastré dans un mur, des crabes aux allures d'araignée, d'un bon mètre de diamètre, évoluaient sur leurs longues pattes épineuses. Ils raclaient le fond pierreux, dérangeant des myriades de poissons aveugles aux bouches béantes.
 
Un poisson inconnu déroula son long corps argenté surmonté d'une bande rouge, comme un ruban cramoisi. Plusieurs grands barbillons osseux de la même couleur partaient de son crâne.
 
Une étoile de mer aux bras aussi larges que ses cuisses ouvrit de force un coquillage pour en déchiqueter le contenu, attirant des dizaines de crevettes transparentes qui se dépêchèrent d'attraper les miettes au vol pour s'en repaître.
 
Partout autour de lui, les bassins foisonnaient de vie. Il vit quantité d'autres choses encore qu'il ne put identifier. Il les regarda nager, ramper ou onduler avec un émerveillement qui le disputait parfois à l’effroi ou au dégoût. Dieu merci, l'affreuse baudroie géante qui lui avait fichu une peur bleue n’était plus en vue. Elle avait sans doute plongé encore plus profondément, fuyant le retour de la lumière.
 
Anthémis, dans ses confidences sur les cercles qu’elle fréquentait, avait évoqué les dieux marins de Gemini et de sa compagne légitime. Aussi grands que des baleines, ils étaient bien plus dangereux et hantaient les fonds marins les plus reculés. Elle avait avoué, à contrecœur, avoir cauchemardé pendant longtemps après en avoir vu un. Remonté à la surface pour chasser, il avait happé des hommes tombés à l'eau, n’en faisant qu’une bouchée sous ses yeux.
 
Simon imagina qu'il était déjà au niveau des grands fonds, alors qu'il n'avait qu'à peine exploré au-delà de l’entrée de cette tour fantastique. Il leva les yeux une fois de plus, ne réussissant toujours pas à voir le sommet. Le cylindre semblait sans fin, tout comme le bâtiment qui le contenait.
 
Il réfléchit. Une tortue n'était pas un poisson, elle devait faire surface pour respirer. Logiquement, le cylindre devait donc déboucher à l’air libre, tout en haut, songea-t-il. D'accord. Alors, dans ce cas...
 
Il baissa le nez, jusqu'en bas. À l'inverse, en-dessous de lui, les ténèbres étaient absolues. Et ça descendait encore. Loin.
 
Jusqu'où, exactement ?
 
Son regard se posa sur les escaliers par où il était monté depuis l’entrée. Il y en avait entre tous les étages. Il pouvait descendre plus bas pour voir, s'il le voulait.
 
Il en avait très envie.
 
Il fronça les sourcils.
 
Non, pas du tout.
 
Oh, si…
 
Il pénétra dans une torpeur hébétée et ses jambes s'actionnèrent à son insu. Le temps qu'il retrouve la totale maîtrise de son corps, il était déjà descendu de deux paliers. Il était là, debout, un étage en-dessous de celui de l'entrée, la main sur la rambarde d'un nouvel escalier qui l'amènerai encore plus bas.
 
Un calmar à la peau rougeâtre, de la taille d'un bœuf, le suivit quand il passa devant son bassin scellé. Son œil collé à la paroi, bizarrement expressif, faisait le diamètre d'une assiette. Simon réprima un violent frisson.
 
Une forme dense agita les eaux sombres du cylindre. Immense et vaguement rectangulaire, elle était pourvue d'une large nageoire horizontale au bout de sa queue épaisse. Le cachalot, en route vers les profondeurs de sa prison de verre, ne trouva qu'un intérêt très limité à cette crevette qui le regardait passer devant lui. L'étrange cliquetis qu'il émit en passant à hauteur du visiteur résonna sur plusieurs étages.
 
C'en était trop.
 
Simon se réveilla en sueur, secoué de violents frissons dus à une terreur quasi-religieuse. Sa chambre était plongée dans l'obscurité. Les ténèbres étaient pleines de créatures aveugles, prêtes à le happer pour l'entraîner sous la surface. Mourrait-il d'abord noyé, les poumons emplis d'eau salée… Ou alors de ses blessures, le corps mis en pièces ?
 
Il sentit une peau chaude et douce contre la sienne, à l'opposé des profondeurs glacées qui venaient d'exacerber ses angoisses. Aveuglément, il se pressa contre le corps moelleux en quête de réconfort.
 
Son geste impulsif réveilla Anthémis. Surprise, la jeune femme s'agaça d'abord d'être ainsi dérangée en pleine nuit, mais elle perçut ensuite l'étrange détresse de son compagnon nocturne. Inquiète, elle lui caressa les cheveux, exprimant par le geste ce que sa voix absente ne pouvait formuler.
 
La joue de Simon reposait tout contre sa poitrine. Prise d'une inspiration subite, elle se mit à fredonner un air qu'elle n'avait jamais oublié, chanté dans la langue natale de sa mère venue des provinces d'Irlande. C'était la berceuse préférée de Tulip — et la sienne. Sa surdité l'avait toujours empêchée d'en entendre les paroles, mais elle en avait mémorisé le ton et le rythme par cœur.
 
Elle saisit sa main et la posa contre sa gorge, pour qu'il en sente d'autant mieux les vibrations. Elle imitait ainsi la façon dont sa mère avait chanté pour elle pendant les premières années de sa vie ; c'était sa musique à elle. Rapidement, le corps du jeune homme se détendit de manière perceptible.
 
Victoire. Anthémis avait réussi à le faire se rendormir. Elle remua pour mieux s'installer, refusant de le lâcher d'un cheveu. Dans l'intimité, loin du regard de ses compagnons d'armes, elle n'avait aucun scrupule à faire preuve de tendresse lors de ses moments privilégiés avec Simon.
Maud
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Posté le 23/06/2022 à 15:57:01. Dernière édition le 23/06/2022 à 16:08:15 

— Alors ? Mon gendre fait du bon boulot ? s'enquit Tulip, narquoise.
 
— Ton gendre ?
 
Maud avait relevé le terme en haussant un sourcil, la mimique qu'elle arborait sans doute le plus souvent. La main sur un pistolet à sa ceinture, elle veillait au grain.
 
— Il a autre chose à penser pour le moment, je te le garantis, répondit négligemment la guérisseuse. Les amputations et les abcès n'appellent pas vraiment au romantisme.
 
— Attends voir. On en reparle dans un an ou deux, à tout casser.
 
— Tu me fatigues, Tulip.
 
— J’y ai bien réfléchi et je veux une *myriade* de petits-enfants à pourrir. Imagine : Anthémis est sourde, c’est pas elle qu’ils réveilleront en hurlant la nuit. Du coup, elle peut en faire autant qu’elle veut, la sale petite chanceuse !
 
La femme de petite taille, musculeuse, tapota sa série de couteaux fétiches passés à sa ceinture. Elle aussi était armée d'un pistolet, et elle surveillait l'autre côté de la grande pièce pendant que le dernier membre du trio examinait minutieusement ce qu'il était venu voir. Ses plaisanteries ne l’empêchaient pas de rester en alerte dans ce lieu inquiétant.
 
— Comme souvent, Tulip, je suis au regret de t’informer que tu n’es pas aussi drôle que tu le crois.
 
— Pas de soucis, je me vexe pas pour si peu. Par contre, si tu ne me réponds pas, je continue.

Maud grogna, se résignant à répondre à seule fin d'avoir la paix.

— Je dois reconnaître que c'est un bon élément, concéda-t-elle. Bien plus que je ne l'aurais pensé. Il m'a surprise. C'est rare.
 
Connaissant la stoïque physicienne, ce dernier point était une évidence. Tulip la salua d'une courbette ironique.
 
— Je te l'avais dit ! Et Gemini aussi. Si ça c'était pas un signe…!
 
Ce dernier grogna, absorbé par son examen. Il était resté silencieux pendant que ses compagnes d'aventure se disputaient, obéissant à une tradition qu'elles partageaient depuis vingt ans. Il leva le nez vers le plafond dégoulinant d'humidité du plus grand des temples clandestins.
 
Ils se trouvaient tous les trois dans la grande cavité à flanc de falaise, une caverne abritant un lac d'eau salée alimenté par des canaux donnant sur l'extérieur. Une structure en pierre servait d'île artificielle au milieu du lac ; dessus s'élevait un pilier sur lequel on semblait pouvoir attacher quelque chose, ou quelqu'un.
 
Gemini tira sur les chaînes enchâssées dans le pilier. Elles étaient rouillées, mais pas assez pour empêcher qu'on s'en serve. Là où aurait dû se trouver un puits béant, juste au pied du pilier, un couvercle de bois vermoulu le recouvrait.
 
— Ce truc n'était pas là la dernière fois que je suis venu, déclara-t-il, catégorique. Quelqu'un fréquente encore cet endroit.
 
Les deux femmes se rapprochèrent, aux aguets. Maud n’aimait pas ces lieux fermés, presque claustrophobiques, que Gemini et les autres appelaient des temples. Elle n'avait besoin d'aucune chapelle pour s'adresser à son dieu errant.
 
— Je croyais que tu avais chassé les derniers imposteurs ? fit Tulip.
 
Gemini secoua la tête. Comme il le leur avait expliqué, il avait fondé de nouveaux cultes sur Liberty, dérivés des sectes originelles qu'il côtoyait il y a vingt ans sur le Vieux Continent. Mais la déception qui avait suivi — aucun des nouveaux disciples n'avait l'ampleur des véritables croyants, se résumant à des fous en quête de frisson qui avaient mal tourné — l'avait poussé à dissoudre tout cela, souvent par la force. Sa réintégration auprès d'Héloïse n'avait fait que confirmer sa décision d'enterrer cette partie-là de son passé. Du moins, c’était la version de l’histoire que Maud avait retenue.
 
— Je le croyais aussi, fit le colosse patibulaire. Je sais que des corsaires ont découvert les temples de la côte Est, vides, mais ils en parlent encore peu. Au moins, ce n'est plus un secret : ta fille voulait même s'approprier la caverne sous le sable.
 
— Elle a dit que Silas était en liberté sur l'île, rappela Tulip, évoquant le poète fantasque arrivé avec Anthémis.
 
— Hé bien, il se fait exceptionnellement discret pour un homme qu'on appelle "le Barde" !
 
Maud caressa la pierre du pilier. La sculpture était assez ancienne pour avoir été en partie effacée par les fréquents ruissellements d'eau salée à sa surface. L’être représenté dessus, déjà grotesque et difforme, était devenu proprement inidentifiable.
 
— Ces nouveaux temples… Vous les avez fondés, oui. Mais les avez-vous physiquement construits ainsi ? demanda-t-elle. Les avez-vous bâtis, ou…?
 
— Non. J'ai aménagé des endroits existants, avec les disciples que j'avais réussi à recruter.
 
— Cela veut donc dire
 
Il savait déjà ce que suggérait Maud à demi-mot, et Tulip le devina elle aussi en un tournemain.
 
— Je crois que nous ne sommes pas les premiers croyants à s'être pointés ici, conclut la rouquine à sa place, les yeux brillants. Ou en tout cas, des gens aux croyances semblables aux nôtres !
 
Gemini se caressa la barbe.
 
— Ça correspondrait avec ce que pensait Ishaq, nota-t-il, parlant de son ancien mentor, resté à l'abri dans les Amériques avec le reste de leurs camarades.
 
— Peut-être d'anciens fuyards ? suggéra Maud. Qui auraient voulu rebâtir leurs lieux de culte, une fois l'océan traversé… Comme vous, Gemini.
 
— Voilà une théorie intéressante. Et plausible.
 
Maud frémit, incertaine. Les implications en étaient profondes et importantes, susceptibles de changer les plans de la grande prêtresse restée dans son fortin, dans la Baie du Massachusetts.
 
— Intéressante ? Foutrement extraordinaire, oui ! s’exclama Tulip. Des cousins perdus !
Maud
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Posté le 29/06/2022 à 15:23:55. Dernière édition le 29/06/2022 à 15:31:31 

La femme au crâne rasé écarta largement les bras pour appuyer ses paroles, stupéfaite par la perspective de tomber sur des camarades inattendus de l’autre côté de l’océan. Elle évoluait au bord du puits recouvert par le couvercle de bois, qu'elle caressa de sa botte.
 
— Le temple sous le sable, c'est le Messager. Il y a même une statue du Pharaon d'or ! Sur la péninsule, c'est l'Abysséen… On sait que les dingues du Marcheur ont planté leurs sales graines de cannibales dans les fourrés au nord, et ici…
 
Elle s'était mise à compter sur ses doigts en parlant, faisant les cent pas. Gemini, les mains sur les hanches, scrutait lui aussi le visage de l'idole déformée.
 
— Ne monte pas là-dessus, la prévint sèchement Maud en l'interrompant.
 
— Quoi ?
 
— La plateforme, Tulip. Tu marches dessus.
 
Maud lui indiqua obligeamment l'objet en question. Effectivement, absorbée par sa réflexion, Tulip ne s'était pas rendue compte qu'elle avait empiété sur le couvercle de bois.
 
— T'en fais pas, regarde : c'est solide !
 
Elle sautilla sur place, faisant tressaillir ses compagnons ; mais la plateforme semblait tenir bon.
 
— Des gens comme nous, ici ! continua-t-elle. Je crois de plus en plus que tu disais vrai, mon vieux Gem' : l'île attire les fous.
 
Ce n'était pas très flatteur, mais il grogna son assentiment, désabusé. Il avait passé trop d'années sur cette île qu'il aimait autant qu'il la détestait, incapable même de la quitter pour trop longtemps. Maud soupira, résignée elle aussi.
 
— Je ne peux pas dire le contraire, fit la soigneuse. Rien qu'Ulüngen est un véritable vivier à déments.
 
— Tu refuses toujours qu'on demande de l'aide à tes vieux copains ? dit Tulip à Gemini. Les autres, je veux dire, ajouta-t-elle innocemment quand Maud lui jeta un drôle de regard. Les pirates. Ils en sauraient peut-être plus.
 
— Ça se pourrait, répondit Gemini. Mais j'en doute. Et puis, aucun n'a connaissance de nos cercles. Je n'ai pas envie de les mêler à nos affaires.
 
— Même pas une ? interjeta Tulip en levant l'index. Menteur.
 
Son rictus se transforma en un franc sourire égrillard destiné à Gemini, qui pinça les lèvres.
 
— Non, gronda-t-il. Pas question. Je ne veux pas plus l'impliquer. Pas elle, et encore moins les autres.
 
— Mais tu l'as déjà fait. Pourquoi lui avoir offert la bague, sinon ?
 
— Je ne me prononcerai pas sur la sorcière, mais la soigneuse a l'air compétente, en tout cas, lâcha distraitement Maud. Je ne cracherai pas sur du renfort, moi non plus.
 
— Allez quoi, je sais que t'en crèves d'envie ! insista la femme au crâne rasé. Et puis, moi, j'ai envie de compagnie.
 
Tulip prit une pose théâtrale avant de continuer, le visage déformé par un chagrin exagéré pendant que Maud levait les yeux au ciel, exaspérée.
 
— Tu pourrais penser aux autres ! continua-t-elle. Je t'apprendrai, sale égoïste, qu'une femme aussi a des b...
 
Gemini allait lui répondre vertement quand les planches cédèrent. Surprise, Tulip commença à passer à travers le plancher, ses lèvres s'arrondissant de surprise. Il plongea en avant.
 
Une des grandes mains de Gemini jaillit en un éclair et la retint fermement par le dos de sa veste, coupant net la première seconde de son cri. Étourdie par la peur, le souffle coupé, elle saisit de toutes ses forces le poignet qui l'avait attrapée avant la chute mortelle. Elle fixa l'abîme vertigineux sous ses pieds qui s'agitaient dans le vide.
 
Gemini la remonta en grognant sous l'effort, s'appuyant de toutes ses forces sur les dalles pour ne pas perdre l'équilibre. Maud n'avait même pas eu le temps de bouger. Elle les regarda faire, le visage fermé. Si elle avait eu peur pour sa compagne, elle n'en laissait pas paraître grand-chose.
 
Même après que ses pieds se soient mis à survoler la terre ferme et qu'elle soit hors de danger, Tulip s'agrippa à lui. Elle se plaqua contre son torse, les yeux écarquillés, extraordinairement pâle. Les doigts crispés sur la veste de Gemini, elle avait enroulé ses jambes autour de lui avec une force qui lui fit faire la grimace.
 
— Tu peux lâcher, Tulip.
 
— Non. Pas envie.
 
— N'en fais pas trop, lui lança Maud d'un ton tranchant, les yeux réduits à deux fentes. Et surtout, écoute-moi donc la prochaine fois. Un jour, cela t'évitera peut-être une mort stupide.
 
— Maud, je t'aime beaucoup mais tu me fais vraiment chier, parfois.
 
La peur soudaine de la rouquine s'était muée en irritation une fois le danger écarté. Une belle rougeur se mit à envahir jusqu'à ses oreilles. Elle sauta lestement à terre après avoir embrassé la joue rugueuse de son bienfaiteur pour le remercier.

— Mon sauveur ! C'est pas passé loin, quand même…
 
Gemini s'agenouilla tout au bord du trou, prenant garde à ne pas poser le pied sur la moindre planche pourrie qui restait. Dessous, le gouffre était vertigineux, un tunnel vertical moite et puant menant droit vers les profondeurs d'un noir d'encre. Si les morceaux de planches brisées avaient atteint le fond, ça n'avait pas produit le moindre bruit.
 
Maud pinça le nez en sentant les effluves saumâtres qui émanaient du puits. C'était mélangé à quelque chose de ferrugineux, plus douceâtre. Écœurant.
 
— Ça pue le sang, conclut Tulip à sa place.
 
Sa main tremblait imperceptiblement, et elle échangea un bref regard coupable avec Maud quand celle-ci nota le léger détail.
 
— Bien vrai, murmura Gemini. Je pense qu'on en a assez vu. Quittons cet endroit !
 
Ils se hâtèrent vers la sortie, Gemini fermant la marche en avançant à reculons. Tout en caressant sa bague de métal noir du pouce, il réfléchissait déjà au meilleur moyen de condamner ces lieux pour de bon.
Simon de Windt
Simon de Windt
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Posté le 04/08/2022 à 16:06:45. Dernière édition le 04/08/2022 à 16:12:08 

Simon marchait sur le sentier pierreux, tiré par la main par une enfant qui ne devait pas avoir plus de huit ans. La peau brune de la fillette pelait par endroits, signe d'une vie difficile sous le soleil constant du bord de mer. Il portait une veste bleue, l'une de ses préférées. Très confortable, elle commençait toutefois à montrer des signes de fatigue, tout comme ses bottes : leur utilisation intensive par tous temps avait fini par avoir raison de leur solidité, malgré leur excellente facture. Il devrait impérativement passer chez un cordonnier la prochaine fois qu'il serait en ville : ses réparations sur le pouce ne feraient plus beaucoup effet à ce rythme.

Sa carrure s'était élargie après de longs mois de marche, d'escalade et parfois de combats. Ses cheveux avaient poussé, et une barbe blonde et rêche recouvrait ses joues ; le tout cachait maintenant une bonne partie de son visage abîmé. Son fidèle foulard orangé était rangé au fond de son sac. Il ressentait de moins en moins souvent le besoin de le porter pour se dissimuler derrière, presque à la manière d'un bouclier, comme il le faisait avant.

La hutte vers laquelle la fillette le menait, à l'écart du reste du petit village, se dessina au détour d'une courbe du sentier.

— C'est là ?

— Oui, m’sieur.

Comme le reste des habitants, elle s'exprimait dans un dialecte du cru mêlé de français et d'espagnol. Ce n'était pas une exception : la communication était malaisée mais loin d'être impossible sur cette île bigarrée. Tout le monde y possédait des notions des langues coloniales, qui se mélangeaient parfois pour se condenser en une sorte de créole chaotique.

La fillette s'arrêta pile devant le panneau de lianes tressées servant de porte d’entrée. Elle frappa précipitamment dessus, avant de saluer Simon de la main et repartir par où elle était venue en quatrième vitesse. Le jeune homme la regarda fuir, tristement amusé. Elle devait avoir peur d'attraper le mal, ou quelque chose comme ça. Elle cavala le long du sentier jusqu'à disparaître. Simon se retourna quand le propriétaire des lieux sortit, sans un bruit ou presque.

C'était un vieil homme à la peau sombre, aux cheveux d'une longueur phénoménale. Il dévisagea son visiteur avec un mélange de méfiance et d'espoir. Simon fit un geste de la main, bref et doux.

— Bonjour.

Pas de réponse. Le vieux était tout desséché, les yeux profondément enfoncés dans leurs orbites. Ses mains étaient impressionnantes, plus fines que des baguettes, rongées par l'eau de mer, l’entretien des filets de pêche et une vie de menus accidents.

— Le chef du village a dit que votre petit-fils avait besoin d’un soigneur.

Lentement, le vieux hocha la tête.

— Je peux entrer ?

Nouveau hochement de tête du vieillard, sans qu'il ne bouge beaucoup plus. Et puis, finalement, il disparut par où il était venu en laissant le panneau ouvert. Simon s'engouffra dans la cahute ; l'air y était moite, pesant. Tout de suite, il put voir qu'un enfant était allongé par terre, au fond. Le vieillard était déjà de retour à ses côtés, agenouillé sur ses jambes cagneuses. Les yeux clos, le garçon paraissait faible, avec de la fièvre. Le grand-père raconta l'accident tandis que Simon s'agenouillait à son tour à hauteur du jeune malade.

— Mien gran'fils, expliqua le vieux. Fetche les coquillages dans les rocs, avant-hier. Pour manger. Comme tout l'jour.

Il assortissait ses paroles des gestes correspondants, en une démonstration étrangement expressive. Pour un peu, Simon aurait cru voir communiquer Anthémis.

— La peur, d'un coup ! fit le vieux en ouvrant exagérément les yeux. Y criaille, y tombe.

— Il a eu peur ? De quoi donc ?

— Quel’chose dans l'io. Quel’chose qui…

Le vieillard mima une morsure près de sa jambe puis haussa les épaules.

— Pas voye quoi. L'ai ramené, avé du sang. Y’était tout…

Le vieux se passa la main sur le visage plusieurs fois ; Simon en déduit que l'enfant était d'une pâleur mortelle quand il l'avait récupéré.

— D'accord. Je vais regarder.

À son âge, le gosse allait cul nul ou presque, il n'y avait donc aucun vêtement à retirer pour atteindre la blessure. Simon tourna délicatement l'enfant sur le côté pour voir la jambe que lui désignait le grand-père. Il vit immédiatement une profonde morsure sur le mollet gauche, de forme allongée comme celle d'un chien — ou plutôt d'un crocodile. Les chairs n'avaient heureusement pas été déchirées, mais des crocs comme des aiguilles avaient percé la peau sur un bon centimètre. La zone était d'un rouge malsain.

Simon fit la grimace en l'examinant. Le vieux le regarda tâter la chair dure et chaude sans rien dire. Chacune des traces de dents paraissait relativement saine, à l'exception du trou le plus profond. Quand il pressa la peau autour de celui-ci, il crut sentir une résistance supplémentaire. Un peu de pus suinta à la surface.

— Je crois qu'il y a quelque chose qui est resté dedans, dit le soigneur en ouvrant sa trousse à outils. Je vais devoir fouiller. Ouvrez la fenêtre, je n'y vois pas assez.

Il n'y avait qu'une petite lampe à graisse pour éclairer la scène ; le vieux obéit et alla promptement ouvrir l'unique fenêtre de sa cahute, obstruée par un rideau de tissu délavé. La lumière inonda la pièce, apportant avec elle une légère brise dont la fraîcheur balaya la peau moite du gamin.

L'exercice ne fut ni agréable, ni facile, mais au moins il fut de courte durée. Simon inséra une longue pince dans la plaie, sous les yeux inquiets du vieux, jusqu'à ce qu'il sente qu'il butait contre quelque chose de dur qui n'aurait pas du être là. Alors, il referma sa pince sur le corps étranger et tira, délicatement. Le gosse gémit, soulagé dans son demi-sommeil, quand Simon exhiba un fragment de dent brisée à la lumière. Le vieux glapit de surprise.

— Je l'ai eu ! fit Simon, triomphant. Je l'ai eu, bon sang. Ça devrait aller mieux, maintenant. Il pourra guérir.

Le vieux se répandit en remerciements. Simon prépara et banda la blessure assainie puis nettoya ses instruments à la flamme, patiemment, avant toute chose. Chacun retrouva sa place dans la lourde besace, de laquelle il sortit un pot en terre cuite délicatement scellé.

— Je vais vous donner un onguent à mettre deux fois par jour sur la plaie, le matin et le soir. Ça lui évitera la nécrose. Commencez demain matin, et ne touchez pas aux bandages jusque là.

Comme Maud le lui avait appris, il indiquait les chiffres avec ses doigts en même temps qu'il les prononçait pour être sûr qu'on le comprenne le mieux possible. Il ne savait même pas si le vieux savait compter, mais tant pis.

— Il peut se baigner dans l'eau de mer, c'est très bon pour cicatriser. Mais qu’il n’aille pas trop loin, d'accord ? ajouta-t-il en repensant au mystérieux responsable de la morsure. Juste pour se tremper les pieds le temps que ça guérisse. Ce sera l'affaire de quelques jours.

Un éclat métallique apparut au coin de son regard : le vieux lui tendait quelques pièces de cuivre.

— Pas mieux, murmura le grand-père du garçon, gêné.

Ce n'était pas grand-chose. Simon jeta un coup d’œil dans la pièce, prenant pour la première fois le temps d'observer vraiment les lieux. Le garçon occupait la première des deux seules couchettes de la cahute. Il n'y avait pas d'outils neufs, ni de meuble digne de ce nom, ni de vaisselle visible hormis quelques tasses, ainsi que des bols de bois et leurs cuillères. Un récipient sur deux était fêlé ou ébréché. Il n'y avait pas vraiment besoin de demander ce qu'il en était pour comprendre qu'ils ne vivaient que tous les deux, sans les parents du garçon. L'espérance de vie dans ce genre de village côtier, très pauvre, n'était jamais très élevée. Simon adressa un sourire navré au vieux.

— Pas besoin. Donnez-moi un peu de poisson séché, là, ça m’ira très bien.

Le vieux se détourna pour s'exécuter, dissimulant son soulagement par fierté. Un sac de fibres végétales au poids encourageant fut rapidement et soigneusement arrimé au sac de voyage de Simon. Il remit son sac en place sur ses épaules, testant l’équilibre du tout avant de se déclarer satisfait.

— Merci. Faites attention à vous, tous les deux.

Il repartit aussi vite qu'il était venu après avoir fait ses adieux. Il plantait son bâton de marche dans la terre du sentier à grands coups assurés, plutôt heureux d’avoir obtenu de quoi améliorer son déjeuner — sans parler d’avoir fait son travail en aidant quelqu’un. Il nota mentalement l’emplacement du village, se jurant de l’ajouter sur l’une de ses cartes pour y repasser dans un avenir proche. Ce serait l’occasion de vérifier que l’enfant allait bien.

Son regard dériva vers la côte, à une centaine de mètres à peine, et les rochers déchiquetés qui agrémentaient cette partie du littoral. Il s’assombrit légèrement.

Cette histoire d'attaque ne lui plaisait pas. Pas du tout.
Euphemia de Windt
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14/02/2021
Posté le 08/08/2022 à 23:38:33. Dernière édition le 08/08/2022 à 23:43:33 

Sasha, assise à l'arrière de la barque, se détourna du spectacle de la ville perchée sur son promontoire rocheux, à l’horizon, pour décocher un sourire radieux à sa compagne. Ses cheveux roux flamboyaient au soleil, et sa robe favorite, d’un vert pâle assorti, était doucement agitée par la brise marine. Son visage rieur, plongé dans l'ombre de son grand chapeau de paille, était une vision qui ne manquait jamais d'accélérer le cœur d'Effie. La brune lui sourit en retour, les muscles noueux de son dos et de ses épaules roulant sous le tissu de sa chemise tandis qu'elle ramait avec vigueur. C'était une occasion comme une autre d’impressionner sa dulcinée, qui de son côté ne manquait jamais de se rincer l’œil.

Voilà une bonne heure qu'elles naviguaient en direction du lagon caché et de la petite cabane qu’il abritait, sur la plage. Le refuge originel des deux amoureuses était longtemps resté un secret jalousement gardé ; au final, Gemini leur avait volontiers cédé cette ancienne planque dont il n'avait plus l'utilité. Depuis son retour, le père d'Effie peinait en général à lui refuser quoi que ce soit, et la brune en profitait éhontément malgré la promesse qu'elle avait faite à son épouse de ne pas en abuser.

Effie et Sasha comptaient s'accorder là une pause bien méritée, en couple, s'éloignant de la boutique pour quelques jours. Les sacs jetés au fond de la barque étaient plein de victuailles, de matériel de pêche et d'affaires diverses et variées, qui feraient de ce séjour longtemps attendu de véritables vacances loin du monde. Pendant ce temps, Simon voyageait encore, possiblement bientôt rejoint par Anthémis, laissée seule maîtresse à bord du Toymaker et de la Terrasse. Effie brûlait de passer un peu de temps avec Simon elle aussi, à l’aventure sur les routes, entre jumeaux, mais elle attendrait sagement son tour. Elle n’avait pas besoin que Sasha le lui dise pour éviter de s’immiscer entre son frère et son amie. Leur rivalité plus ou moins bon enfant était déjà bien assez nourrie au quotidien, les deux jeunes femmes vivant maintenant officiellement sous le même toit.

Comme toujours, Sasha se penchait par-dessus bord pour prendre le temps d'admirer les fonds marins, là où l'eau quasi transparente en laissait voir les mille couleurs et la vie foisonnante à l’abri des pêcheurs. Un mouvement soudain, amorcé en apercevant un poisson d'une taille peu commune, la fit se redresser un peu trop vite dans l'embarcation. Le vent s’était levé un peu plus tôt ; une brève bourrasque saisit son couvre-chef et l'emporta, le déposant à quelques mètres à peine de la barque où il se mit à flotter.

— Mon chapeau ! Effie, attends ! Ralentis !

La brune obéit sur-le-champ, inversant la rotation des rames pour freiner sa course.

— C’est malin, ça ! Attends, je vais nous rapprocher.

— Attention aux rochers, quand même ! l'alerta la rouquine. Je me rachète un chapeau et tout va bien.

Sasha parlait mieux que jamais cette langue qui lui était étrangère, mais Effie était secrètement ravie de voir que certaines de ses tournures de phrases restaient saugrenues. À ses yeux, ça participait au charme de celle qu'elle avait choisie pour vivre à ses côtés.

Le passage était étroit, difficile à naviguer et impraticable pour tout ce qui dépasserait leur barque en taille, mais c'était aussi ce qui rendait leur refuge si parfait : personne ne les trouverait ici. Lentement, précautionneusement, Effie approcha le petit bateau jusqu’à ce qu’il ne soit plus qu’à une longueur de rame du chapeau perdu. Encore un peu, et Sasha pourrait s’en saisir rien qu’en tendant la main. Le couvre-chef disparut à ce moment, aspiré sous la surface dans une gerbe d'éclaboussures.
 
— Mais… ?

Sasha fronça les sourcils sans comprendre. Effie capta du coin de l’œil une forme sombre filer dans les eaux claires, éparpillant les poissons plus petits sur son chemin. Un requin... ? Elle n'avait jamais vu de squale s’en prendre à un bête chapeau. L'œuvre d'un mérou, peut-être ? C'étaient de vrais gloutons, des estomacs à nageoires, mais il n'y en avait pas de grands par ici : c'était trop peu profond pour ces mastodontes des mers.

Le chapeau ne reparut pas. Doucement, Effie posa une main sur le bras de sa compagne pour la rassurer. Sasha la saisit presque immédiatement, recouvrant les doigts d'Effie avec les siens, fort. Leurs alliances se heurtèrent en tintant.

— Effie… ?

— Hé, ça va. C’est rien, sûrement qu’un poisson, répondit-elle en tentant de paraître désinvolte. Je t’achèterai un autre chapeau en ville.

— Ne dis pas de bêtises. Ce n'est jamais « rien », ici.

Effie pinça les lèvres devant l’air sévère de la rousse ; elle se serait amusée de la remontrance si elle n’avait pas ressenti la même inquiétude sourde.

— Désolée.

Elle tira doucement sa compagne pour l’éloigner du bord, autant qu’il leur était possible dans une simple barque. Sasha laissa à nouveau paraître son désarroi.

— Oh, j'ai un mauvais pressentiment.

— Moi aussi, mon cœur.

Elles guettèrent ensemble les alentours, attendant dans la barque qui tournait doucement sur place, sans que rien n'éveille leur attention. Et puis Effie le vit par hasard, un remous inhabituel à une dizaine de mètres environ en arrière ; un dos noir et lisse, à la peau souple et sans écailles comme celle d'une grenouille, fendit brièvement les eaux. Elle se raidit, enfonçant ses doigts dans la chair de sa bien-aimée qui, heureusement, n’avait encore rien vu. Effie baissa la voix.

— Sasha ? Écoute, je vais reprendre les rames et avancer doucement, d'accord ? La cabane est pas loin. Assieds-toi.

— D'accord.

Sasha ouvrit grand les yeux et obéit sans discuter. Ce n'était pas une petite nature, au contraire, mais elle avait appris à reconnaître le ton qu'employait Effie dans les situations qu’elle jugeait trop dangereuses. Sans le réaliser, la brune copiait alors son père adoptif, dont le calme apparent ne laissait rien prévoir des soudaines explosions de fureur.

— Un. Deux. Trois…

Effie compta lentement pour se calmer, laissant les rames brasser l'eau sans un bruit — du moins l'espérait-elle. Elle n’avait jamais vu d’animal de ce genre. Étaient-elles en danger ? Sans doute. Alors, que faire ? D’abord, ne pas rester là. Inconsciemment, elle accentua son mouvement et la barque progressa de plus en plus vite. Encore un peu et elles atteindraient les rochers qui marquaient l'entrée du lagon caché. Une fois débarquées sur la terre ferme, elles pourraient prendre le temps de réfléchir à la suite, ensemble.

— Effie… hésita Sasha, pointant un doigt tremblant vers un point situé à bâbord.

Il y eut un autre remous, bien plus proche et plus fort que le précédent. Une queue aplatie à la verticale fouetta le côté de la barque avec assez de force pour la faire tanguer. Effie jura de surprise, imitée par Sasha dans sa langue natale. La surprise lui avait fait lâcher les rames et agripper le plat-bord. La queue de l'animal la toucha en passant ; sa peau était visqueuse et froide, recouverte d’un genre de mucus épais. Effie frissonna et retira précipitamment sa main, épouvantée par l’horrible sensation ressentie lors de ce bref contact.

— Qu'est-ce que c'est que ce truc !?

Un second coup secoua la barque, plus fort que le précédent. La chose aurait tenté de les faire chavirer qu'elle ne s'y serait pas mieux prise. Sasha, se remettant de sa surprise, fit courageusement contrepoids en s'appuyant du côté du choc. Les deux jeunes femmes eurent tout le temps de contempler le dos noir de la chose qui flotta paresseusement à leur hauteur, le long de l'embarcation, comme pour s'y mesurer. Il devait bien faire trois mètres de la tête à la queue. Effie sortit de son hébétude : elle brandit son vieux canif et le planta à plusieurs reprises dans la chair exposée à l'air libre.

— Barre-toi, saloperie !

La réaction de l'animal fut immédiate ; il se tordit comme un serpent et lui fit face, se dévoilant enfin un peu plus. Pourvu d’un cou court et musculeux, il possédait un long museau avec une gueule large et aplatie comme celle d'un crocodile. La bouche ouverte, il se propulsa en avant pour l'intimider. Quoi que ce fut, reptile ou poisson, il était beaucoup plus agressif que n'importe quel animal qu'Effie avait pu observer dans ces eaux. Ses yeux, très rapprochés, étaient placés haut sur le crâne. Il devait guetter ses proies en surface, ou nager en surveillant ce qui passait au-dessus de lui pour happer les traînards et les imprudents.

La crinière d'Effie doubla de volume et elle sentit tous les poils de son corps se hérisser. Chacun de ses muscles était tendu à se rompre. Ce truc affreux la fixait directement, et ça n'avait pas vraiment le regard d'un animal sauvage. Il se propulsa une fois de plus en avant d'un battement de sa queue puissante, toujours plus près. Il allait finir par escalader le plat-bord s’il continuait.

— Attention !

Le cri de Sasha la galvanisa. Elle asséna le poing de toutes ses forces sur le bout du museau menaçant. L'animal siffla comme un crocodile en colère et fuit, disparaissant sous la surface.
Le silence revint. Effie était debout dans l'embarcation, les jambes écartées, frémissante, et Sasha à quatre pattes après avoir perdu l'équilibre.

— Il est parti ? hasarda la rouquine, effrayée.

Effie n'aurait pas pu desserrer la main autour de son canif si elle l’avait voulu. La barque tanguait encore légèrement après les coups de boutoir du monstre marin.

— Je crois, mais j'ai pas envie de rester là pour vérifier !

Elle rangea son canif et se pencha pour reprendre sa place sur le banc, ne songeant plus qu'à fuir. Tant pis pour les vacances.

L'animal bondit à ce moment dans son angle mort. Apparemment, il avait assez d’intelligence pour faire le tour de la barque et prendre de l’élan avant de tenter une nouvelle attaque. Il jaillit presque entièrement de l'eau, la gueule grande ouverte, pour la happer. Effie se tourna comme au ralenti, sachant déjà qu'il était trop tard pour qu'elle réagisse. Elle vit distinctement chaque détail de la mâchoire béante de l'animal qui fonçait vers son visage. Dans son esprit, les dents à la pointe aiguë s'enfonçaient déjà dans sa chair. Il allait la faire basculer et l'emporter avec lui pour la noyer, puis la dévorer. Elle nota avec un certain détachement que le monstre pouvait projeter sa mâchoire hors de sa bouche, comme le faisaient certains requins, sans doute pour mieux capturer ses proies sans méfiance. Aussi, il semblait doté de deux paires de nageoires musculeuses, assez épaisses pour rappeler des pattes. Peut-être qu’il pouvait ramper sur terre ?

Un rugissement outragé lui perça les tympans. Quelque chose fit bouger l'air près d'elle et une tache brune, floue, s'écrasa avec violence sur la tête de l'animal. Il claqua la gueule d'un coup sec, au point de briser plusieurs de ses dents les unes sur les autres. Emporté par son élan, le corps devenu flasque en plein vol heurta le plat-bord et retomba mollement à l'eau en éclaboussant les navigatrices.

Sasha, cramoisie de colère et pantelante, était bien campée sur ses jambes dans la barque. Elle venait d'éclater le crâne de la chose d'un grand coup de rame ; elle serrait encore l’outil dans ses mains habituées au labeur de la ferme. L'animal, tué net, flotta encore quelques secondes avant de couler à pic. Effie ne le saurait jamais car elle le fit dans sa langue natale, mais c’est à ce moment que Sasha proféra le plus ignoble chapelet de jurons de toute son existence. Sans lâcher son arme improvisée, la rousse s’adressa à elle d’une voix encore vibrante d’émotion.

— Mon dieu ! Tu vas bien ?!

Effie ne répondit pas, choquée ; elle n'avait pas frôlé la mort d'aussi près depuis longtemps. Elle avait presque oublié ce que ça faisait. Ses jambes étaient agitées de tremblements, et elle avait envie d’avaler un tonneau entier d’eau de pluie pour soulager sa gorge serrée à lui faire mal. Elle plissa les yeux, gênée par un soudain reflet du soleil. La barque avait dérivé vers l'embouchure du lagon durant leur lutte brève mais intense, lui laissant apercevoir la grève et leur petite cabane.

D'autres formes reptiliennes grouillaient au loin sur le sable. Leurs longs corps sombres, entortillés, luisaient au soleil. Effie en resta bouche bée. Sasha les vit à son tour avec un temps de retard. Elle inspira brutalement de l'air et décida de prendre les choses en main, sa compagne n'ayant visiblement pas encore repris ses esprits.

—Allez, demi-tour ! On s'en va ! ordonna la rousse.

Les intrus ne les avaient pas encore repérées. Elle poussa Effie et la fit asseoir d’autorité à l'avant, puis elle posa brutalement ses fesses à sa place sur le banc de rame. Sasha était une rameuse accomplie, et l'adrénaline lui donnait une force peu commune. La barque fila à toute allure en sens inverse, direction la ville.
 

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