Faux Rhum Le Faux Rhum Faux Rhum  

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Morceaux choisis  
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Voodoo Jim
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14/02/2021
Posté le 07/11/2021 à 15:20:07. Dernière édition le 09/11/2021 à 23:02:41 

Enterrée dans sa prison caverneuse, la momie vivante laisse vagabonder son esprit, incapable de faire grand-chose d’autre pour le moment. Quand il est seul, ses propres pensées volettent comme des papillons qui s’évanouiraient une fois qu’il a refermé la main dessus. Il n’y a que les pensées des autres qui sont tangibles pour lui, et lui offrent un semblant de lucidité éphémère. Désir, colère, amour, chagrin, joie… Chacune est teintée d’une émotion particulière et évoque la corde d’un instrument de musique, produisant une note qui lui est propre. Il se délecte des bribes d’événements passés, présents ou futurs, qui tourbillonnent dans ce qu’il perçoit du monde ; aucun moyen de savoir lesquels appartiennent à qui… ni quand ils se déroulent. Il sait juste qu’il a déjà rencontré tous ces gens, ou qu’il les rencontrera à un moment de sa vie. Mais jamais, au grand jamais il n’arrive à se rappeler de leurs noms. En tout cas, même ici, piégé au plus profond de la terre sous Liberty, il arrive à les entendre. Gemini ne l’a pas enfermé assez loin.
 
L’ennui le gagne. Il fait vibrer du doigt l’une de ces cordes et consacre toute son attention à la note qu’il en tire.
 
*
 
Une femme âgée de trente ans environ est agenouillée devant un baquet en bois rempli d’eau à ras bord. Elle y fait prendre son bain à un petit garçon surexcité. Elle est brune, de grande taille et le physique sec, la tête couronnée d’une crinière sauvage, ses bras et ses jambes nus parsemés de cicatrices. L’enfant hurle de rire alors qu’elle fait l’idiote, les éclaboussant tous deux généreusement, se fabriquant des moustaches avec la mousse et chantonnant affreusement faux avec lui pour l’accompagner dans sa toilette. Lorsque le bain est terminé, il lui tend les bras ; elle sort le petit du baquet et l’enroule dans une serviette épaisse avec des gestes maternels, le frictionnant vigoureusement pour le sécher. Puis elle appelle quelqu’un, et une seconde femme aux cheveux roux fait son entrée. Du même âge que la brune, elle est plus petite et plus replète, la peau pâle et constellée de taches de rousseur, et elle s’empare de l’enfant pour le porter sans effort dans ses bras robustes, le gratifiant d’un baiser sonore. Après le bain, c’est l’heure du repas, et le petit garçon semble ravi du menu que sa mère lui détaille d’une voix douce à l’oreille. La brune envoie un baiser à l’enfant, qui la regarde par-dessus l’épaule de la rouquine quand elle l’emmène avec elle hors de la pièce. Restée seule, elle retire ses vêtements et se plonge avec délices dans l’eau encore chaude du bain de son fils pour se détendre à son tour, et savourer un court moment rien qu’à elle.
 
*
 
L’homme au faciès squelettique sourit, buvant les émotions ressenties à la vue de l’un de ces tableaux perdus dans le temps, en appréciant la saveur unique tel un véritable gourmet. Déjà, il ne pense plus qu’au prochain plat qui l’attend dans ce festin fantasmagorique.
Voodoo Jim
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14/02/2021
Posté le 09/11/2021 à 22:34:04. Dernière édition le 09/11/2021 à 23:07:46 

Une jeune femme blonde de petite taille, à la carrure de gymnaste, passe la main dans les cheveux de son amant penché sur elle, l’attirant à portée de baiser. À ce moment précis, un fantastique feu grondant prend naissance dans son ventre avant de rugir et remonter délicieusement jusque dans sa nuque et son crâne.

Elle a rejoint sa couche en passant par la fenêtre plus tôt dans la nuit, escaladant la façade pour le simple plaisir de la transgression. Elle a bien veillé à ne pas faire de bruit pour ne pas réveiller le reste de la maisonnée, le cœur bondissant dans la poitrine dans sa hâte de le rejoindre. Ils viennent de faire l’amour, presque précipitamment, obéissant à la frénésie du moment et au désir né d’une séparation bien trop longue à leur goût, qui n'a pourtant duré que quelques jours à peine. Ils sont maintenant affalés sur un lit aux draps défaits, leurs jambes entrelacées, et chacun reprend son souffle dans les bras de l’autre. Elle joue avec les poils courts de son torse, et elle sent ses doigts à lui caresser son ventre, s’égarant entre son nombril et ses seins ; elle devine sans mal son désir renouvelé. Elle bascule sur lui sans prévenir, saisissant son visage entre ses mains et faisant taire son exclamation amusée en baisant à de multiples reprises son front, sa bouche et chaque partie de son visage qu’elle peut atteindre. Elle remue un peu les hanches avec insistance, le regardant bien en face d’un air mortellement sérieux. Elle ne quitte pas ses lèvres des yeux, pour distinguer les mots qu’il prononce et qu’elle ne se lasse pas de lire à défaut de pouvoir les entendre. Elle ne peut pas parler ou presque, mais elle se fait un devoir de lui faire comprendre qu’elle l’aime aussi, beaucoup plus lentement cette fois-ci.
 
*
 
Il pourrait se sentir voyeur, mais ces fugaces impressions disparaissent aussi vite qu’il en a été témoin, éteintes comme la flamme d’une bougie brusquement soufflée.
Voodoo Jim
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14/02/2021
Posté le 11/11/2021 à 19:00:11 

Il nage dans les brumes de sa propre cervelle en quête d’un nouveau morceau à se mettre sous la dent, guettant tout ce qui pourrait satisfaire son appétit dévorant. Après avoir fureté comme un chien en quête de restes après un repas, il décèle enfin un courant prometteur, empli d’une tension rare, et tend son esprit dans cette direction. Soudain, c’est comme si on le tirait par le nombril pour l’attirer jusqu’à un cabanon vieillot, dressé en bordure d’un jardin en triste état. Il règne un silence de mort par ici, uniquement rompu par de faibles gémissements étouffés provenant de l’intérieur de la bâtisse. Il s’approche de la fenêtre et colle son affreux visage aux carreaux pour y voir.
 
*
 
Un enfant dévoré par les flammes gît dans un lit souillé. Ses affreuses blessures sont cachées par d’épais bandages, qui donnent l’illusion qu’il lui manque la moitié du visage, de l’épaule et du torse du côté gauche. Sous les tissus enduits d’un onguent apaisant qui fait bien peu effet au vu de l’ampleur du désastre, les plaies suppurent un fluide clair, comme une ampoule crevée. Il est réveillé depuis avant-hier, après dix jours plongés dans un coma profond. L’enfant pleure sans arrêt depuis, inconsolable et fou de douleur, et le pauvre homme qui l’a recueilli après la catastrophe est épouvanté de voir ce gamin si doux souffrir ainsi. Il s’est promis de faire tout son possible pour l’élever comme il a fait pour chacun de ses fils devenus adultes depuis longtemps, le temps qu’il soit capable de se débrouiller par ses propres moyens, mais il n’est même pas sûr qu’il survive encore plus de quelques jours.
 
À bout de forces, l’enfant brûlé finit par sombrer dans un sommeil agité et fiévreux qui n’a rien de reposant. Il n’a pas suffisamment d’énergie pour tenir debout, et il ne peut rester allongé qu’en se plaçant sur le même côté, le droit, à toute heure du jour et de la nuit, le temps que ses brûlures guérissent suffisamment pour qu’il puisse reposer sur le ventre ou le dos sans craindre de s’arracher la peau. Même s’il est trop éreinté pour faire autre chose que s’évanouir sur ce lit trempé de sueur et de ses propres fluides suintant de ses blessures, il souffre encore. Le vieillard, assis à son chevet sur un siège d’osier de mauvaise facture, serre la petite main indemne du garçon dans la sienne, noueuse, sèche et ridée après des années de labeur au service de ses parents. La cabane de jardinier qu’il occupe depuis dix ans en lisière des jardins empeste encore l’incendie. Rien à faire, il peut aérer son logis tous les jours, il n’arrive pas à se débarrasser de l’odeur tenace qui flotte sur l’entièreté du domaine dévasté de ses maîtres disparus. L’enfant peut à peine se nourrir, et le vieux doit lui donner la becquée. Ses maigres repas, constitués principalement de morceaux de pain dur qu’il fait ramollir dans un bouillon fait avec les légumes rachitiques qu’il a pu sauver dans le potager, sont pris dans une odeur permanente de brûlé. Cela ne fait que lui rappeler l’horrible vision du garçon émergeant en hurlant des flammes, la tête et le haut du corps couronnés de feu.
 
Impossible de le déplacer pour l’instant, cela le tuerait. Le trajet est long jusqu’à la ville. L’un des rares docteurs qui a accepté de venir jusqu’ici, payé rubis sur l’ongle avec les restes d’argenterie qui n’ont pas trop souffert des flammes, doit revenir dans l’après-midi pour changer ses bandages et nettoyer les tissus nécrosés. Le garçon gémit dans son sommeil et le vieux regarde par la fenêtre, déjà épuisé.
Voodoo Jim
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Posté le 14/11/2021 à 20:39:01. Dernière édition le 14/11/2021 à 21:54:36 

Celle-ci est une note triomphante, claironnante, qui transperce les nuages et dévoile une immense plaine dénudée mais prometteuse, garante de grands espaces et d’une liberté inégalable. Il se sent le cœur gonflé d’une détermination sans faille. Un vent sec et incisif lui fouette la peau, et il renifle l’odeur caractéristique des feux alimentés par des bouses séchées, mêlée à celles d'un grand nombre de bêtes…
 
*
 
Elle talonne les flancs de sa monture pour accélérer, se sachant encore loin des limites de son endurance phénoménale qu’elle connaît par cœur. Le poney des steppes au pied sûr et au corps compact, petit et fort, est le descendant de lignées ancestrales qui ont porté des générations entières de nomades sans faillir. Il obéit au quart de tour à la jeune fille aux traits orientaux qui le monte depuis déjà des années, adoptant un galop régulier, ses sabots puissants faisant voler des mottes de terre derrière lui à chaque foulée. La longue chevelure noire de l’adolescente penchée en avant sur sa selle s’envole dans leur course. Un cri perçant retentit, et elle lève le nez pour voir l’aigle de son père voler haut dans le ciel, scrutant la terre en quête du renard ou du loup qui rôderait autour des agneaux et des poulains nouveau-nés. Les yourtes s’éloignent dans son dos, et bientôt, elle sait que si elle se retourne, elle ne verra plus derrière elle que les filets de fumée qui s’élèvent à l’horizon pendant que les femmes cuisinent pour ce soir, mettant à bouillir de gros morceaux de mouton dans les marmites. Tout son clan est là, il n’a jamais voyagé aussi loin. Ils ont traversé le pays pour trouver une nouvelle demeure, fuyant les conflits entre tribus qui leur ont déjà coûté bien trop cher l’année dernière.

Le poney à la robe grise souffle fort, et l’écume perle à ses naseaux. Elle se sait bonne cavalière, battant la plupart des gens de son âge à plate couture lors des courses, elle sait aussi que si elle le pousse encore il obéira au mépris de toute prudence, et c’est un risque qu’elle refuse de lui faire courir. C’est sa monture, mais il appartient avant tout au clan, et à son père. S’il lui arrive malheur, que l’animal se blesse dans une mauvaise chute par exemple, elle sera aussi inconsolable que honteuse, et son père la punira sévèrement d’avoir traité aussi négligemment l’une des meilleures bêtes de leur cheptel. Elle le freine, doucement, caressant son cou frémissant pour le féliciter. Ils continuent leur chemin à un rythme beaucoup plus lent, et elle resserre les pans garnis de fourrure de son habit épais et coloré, richement brodé de fils de laine teints formant les motifs traditionnels de sa famille. Sa mère a mis des mois entiers à le tisser, en utilisant de la précieuse laine de chameau de Bactriane. La fraîcheur est tenace ici, elle comporte une nette et désagréable touche d’humidité, bien plus présente que dans les hauts-plateaux et les plaines ensoleillées qu’ils ont quittés. Ils n’avaient pas le choix cependant, c’était cela ou mourir lentement de faim -ou sous les sabres de leurs rivaux, qui se disputent encore les dernières terres fertiles. Où faire paître des troupeaux comptant des centaines de têtes, quand ils sont tant à devoir se partager les mêmes territoires agonisants ?
 
Amère, l’adolescente fait passer le temps en récitant les noms de ses ancêtres. Elle connaît sa généalogie sur le bout des doigts, comme le veut la coutume, pouvant remonter jusqu’à sept générations en arrière. Le soleil éclatant renvoie mille reflets sur un objet métallique accroché à sa selle, à côté de son petit arc à double courbure et d’un carquois de flèches empennées avec des plumes de queue de grue. Elle a emporté le sabre de son cousin, mort après avoir pris un mauvais coup lors d’une rixe entre jeunes hommes échauffés au koumis. C’est une arme élégante ornée de pierreries, une prise de guerre jalousement gardée dans la famille et dont elle a hérité après que son oncle, inconsolable d’avoir perdu son aîné, a follement décidé d’abandonner le clan et ses possessions pour chercher vengeance. Il mourra sans doute là-bas, loin derrière eux, et elle a la certitude que ce sera aussi inutilement que son fils.
Ce sabre est devenu le symbole de sa lutte : elle voue une sainte horreur à ces querelles fratricides, et n’accorde que son mépris à ceux qui ne voient pas plus loin que le bout de leur nez dans cette entreprise stérile. Leurs aïeux faisaient partie des plus terribles guerriers de la Horde d’Or ; fédérés sous une même bannière, ils ont mis des nations entières à genoux et fait trembler jusqu’à la grande Russie. Pourquoi s’entre-déchirer maintenant ?
 
Petit à petit, un subtil changement dans l’atmosphère lui indique qu’elle est arrivée à destination. Encore un peu, et c’est un son profond et régulier qui se fait entendre, d’abord tout bas, puis de plus en plus fort. Elle résiste à l’envie de talonner à nouveau son poney, préférant lui faire économiser ses forces et patienter jusqu’à ce qu’il ait gravi la dernière colline pleine de caillasses.
 
Elle sait qu’une fois arrivée en haut, elle pourra contempler la grande étendue bleue qui la fascine tellement.
 
Enfant des steppes, elle a toujours vécu dans un océan d’herbes et de roches balayé en permanence par le vent. Mais ici, elle a vu la mer pour la première fois de sa vie. Elle trouve quantité d’objets enterrés dans le sable, des pièces inconnues et d’autres choses plus étranges encore que les vagues rejettent et qu’elle conserve précieusement, incapable de se résoudre à les jeter. Elle n’en a pas parlé aux autres, pas même à son père. Les rouleaux qui s’écrasent avec une force terrible sur les rochers déchiquetés du littoral pour les dévorer petit à petit vont la marquer à jamais. Cette image obsédante va lui souffler ce qui deviendra le grand œuvre qui guidera son existence jusque de l’autre côté du globe, devenue championne d’un panthéon de dieux anciens à la force de sa volonté et à l’échelle de son ambition.
Voodoo Jim
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Posté le 17/11/2021 à 19:11:02. Dernière édition le 17/11/2021 à 21:49:41 

Ici, c’est un débordement de vitalité qui l’attire comme un papillon le serait par une flamme. Il dérive lentement autour de cette source de félicité, ébahi par ce qu’il absorbe et peut ressentir comme s’il s’agissait de son propre corps, un cocktail explosif d’irritation fébrile et de plénitude frôlant le mystique.
 
*
 
Une rousse aux cheveux coupés courts, petite et musculeuse, caresse son gros ventre, fascinée, après avoir mis de côté le rapport qu’elle rédigeait pour les archives immenses de son chef. Elle se laisse aller en arrière dans le fauteuil confortable qu’elle s’est approprié avant de le bourrer de coussins, chassant férocement les autres visiteurs qui avaient le malheur d’être dans le coin. On l’a écartée du théâtre des opérations pendant sa grossesse, pour des raisons évidentes, et on l’a affectée à l’intendance le temps que le bébé arrive. Elle est soignée avec les plus grands égards, car chaque enfant né au sein du clan est très précieux. Tellement d’ailleurs, que personne n’a pris la peine de l’alerter de quelques légers inconvénients, tout occupés qu’ils étaient à lui vanter les mérites et la beauté de l’enfantement.
 
Aujourd’hui, elle songe fortement à leur carrer leurs conseils plus ou moins avisés dans un endroit où le soleil n’a jamais brillé. Elle porte une robe dans laquelle elle se sent plus laide, gauche et maladroite que si elle avait revêtu une armure complète de chevalier des temps anciens. Où sont les lanières de cuir pour ajuster les protections des bras, du torse et des flancs ? Où mettre des poignards de secours, ses outils de cambrioleuse et cette myriade de choses dont elle ne se sépare pour ainsi dire jamais ? Au final, elle n’a pas la moindre poche sur cette foutue robe à la con, et c’est bien ce qui la perturbe le plus.
Elle peste contre ses seins gonflés et douloureux, elle maudit copieusement ses intestins coincés et ses jambes lourdes à lui faire mal, elle râle à chaque fois qu’elle doit se dandiner la main sur les reins pour soulager son dos qui souffre sous le poids du bébé, elle honnit les odeurs qui lui mettent l’estomac en vrac sans raison et les appétits stupides débarquant en pleine nuit, elle vomit des imprécations quand elle peine à enfiler ses bottes le matin et à les retirer le soir, elle jure comme un charretier quand elle essaye de ne pas s’emmêler les pieds, cachés par son ventre, en prenant les escaliers. Ses rugissements courroucés annoncent à l’avance son arrivée, et on se hâte pour faire place à la dragonne. Les plus malins fuient sans demander leur reste, les naïfs et les idiots restent et rient, leurs sourires moqueurs très vite effacés par les piques acérées dont elle a le secret. La fois suivante, lorsqu'ils entendront la tempête approcher, ils disparaîtront du paysage pour laisser à d'autres le soin de se faire laminer.

Elle a beau être encore jeune, et disposer d'un tempérament explosif, c’est déjà une vétérane de plusieurs conflits appréciée de tous, et son clan est soudé autour d’elle. Son chef en personne bénira l’enfant à naître, et puis, passé les premiers mois en compagnie de sa mère, il ou elle sera confié aux bons soins des nourrices et des précepteurs en charge de chaque aspect de la vie des plus jeunes membres de leur organisation, regroupés dans un même dortoir jalousement surveillé. Elle a une pensée pour le père, tué récemment dans l’une des querelles qui agitent les sectes auxquelles il appartenait comme elle, toutes en lutte quasi permanente pour le pouvoir. Elle l’a peu connu, il n’aura été qu’un compagnon et amant occasionnel auquel elle tenait, mais sans plus. Elle l’a pleuré, une fois ou deux et en privé, et puis elle a rapidement fait son deuil.
 
C’est une tueuse, une saboteuse, une espionne, un assassin surentraîné qui, avec ses complices, a menacé, tué, volé, racketté, ébranlé et fait chanter depuis des familles de paysans jusqu’à des dynasties, des royaumes et des empires. Elle sourit sottement, aux anges, quand elle sent son bébé bouger. Bien au chaud, le marmot donne de vigoureux coups de pied, toute une série qui arrache un ricanement ravi à sa mère, toujours stupéfaite et surtout fière de l’énergie ainsi déployée. Veut-il donc déjà sortir ?! Un peu de patience, que diable ! Mais elle aussi a hâte de le rencontrer, bien sûr, et de reprendre enfin le cours de sa vie, tout en maudissant l’idée que leur union si parfaitement complète et intime doive prendre fin un jour. Au moins, les nausées, l’envie constante d’uriner et l’impression d’être une baleine échouée ne lui manqueront pas.
 
Elle espère de tout son cœur qu’elle donnera naissance à une fille.
Voodoo Jim
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Posté le 20/11/2021 à 22:00:41. Dernière édition le 20/11/2021 à 22:11:50 

Une douce chaleur l’envahit, lui donnant l’impression de s’entourer d’un cocon réconfortant. Il reconnaîtrait ce mélange de nostalgie et de tendresse entre mille : c’est un souvenir bienheureux, chéri par son propriétaire, de ceux qu’on se remémore avec une clarté inégalée malgré le temps qui passe. S’y plonger, c’est comme trouver refuge au coin du feu un soir d’hiver avec un être cher, pelotonnés bien au chaud tandis que la pluie tambourine aux carreaux ou que la neige s’amasse dehors.
 
*
 
Au bord d’un lac, près de la berge, une femme explique à un homme plus jeune qu’elle comment utiliser un bâton en combat rapproché, où placer ses mains pour appuyer ses coups et comment contrer efficacement un adversaire. Elle est principalement habillée de bleu, la trentaine, avec cette assurance de l’aventurière qui en a vu des vertes et des pas mûres ; lui, habillé de vêtements bien trop propres et délicats pour un long voyage en pleine nature, arbore des cicatrices de brûlure sur une bonne partie du corps. Ils sont aussi blonds l’un que l’autre. Il ne la quitte pas des yeux, écoutant ses conseils avec un respect quasi religieux. Il fait de son mieux pour se concentrer et regarder droit devant lui sans réussir tout à fait, ses yeux retournant invariablement vers sa compagne. Derrière eux, on distingue les grands murs de pierre d’une place forte, et les sommets environnants indiquent qu’ils se trouvent en montagne.
 
L’entraînement se fait dans le calme, du moins au début. L’élève est appliqué, et sa professeure lui explique patiemment ce qu’elle sait de l’art du combat. Ils tentent quelques passes d’armes pour parachever ce cours après s’être mis en garde, lui avec son bâton, elle avec une paire de dagues à la garde ouvragée. Il essaye surtout de l’empêcher d’approcher, et elle de l’atteindre. Désavantagé par son œil gauche, pâle et abîmé entre ses paupières plissées, il peine à répondre aux assauts menés dans un angle que la femme a repéré très vite, et dont elle tache de se servir en lui tournant lentement autour entre chaque assaut. Elle le force ainsi à changer constamment de position, mettant facilement à mal sa défense déjà maladroite. Il se remémore la valse qu'il lui a accordée il y a déjà longtemps, et il ne peut se défaire de l’image qu’ils dansent une fois encore, de façon bien plus rude cette fois-ci.
Elle le domine très largement, le touchant à de multiples reprises, mais il finit par réussir à porter un contre sec et précis, qui la fait reculer en secouant sa main atteinte par un coup de bâton. Le jeune homme s’arrête d’un coup, inquiet, baissant sa garde le temps de s’assurer qu’il ne l’a pas blessée. La femme le félicite d’abord pour son geste, puis, gagnée par la ferveur du combat, elle lui balaie violemment les jambes et il tombe si lourdement sur le dos qu’il en a le souffle coupé. Il reste allongé sur le sol herbeux, les bras en croix, et la femme s’inquiète subitement elle aussi, craignant d’y être allée bien trop fort dans le feu de l’action. Il ne répond rien, cherchant à reprendre ses esprits, et elle se penche sur lui, soucieuse. Il contemple un instant l’ovale de son visage qui se détache contre le ciel bleu, ses mèches blondes pendant vers lui, et le rouge a le temps de lui monter aux joues. C’est un moment figé dans le temps, qui s'étire encore et encore, juste avant qu’il ne décide de lui balayer les jambes à son tour alors qu'elle lui a tendu la main pour le relever, la faisant chuter. Elle plonge, déséquilibrée, puis elle le saisit par réflexe et le maintient fermement par sa chemise, tentant de l’entraîner avec elle tandis qu’elle menace de basculer vers le lac. Il s’agrippe à ses poignets, saisi d’une panique exaltante : le combat est devenu jeu. Personne n’arrive à faire lâcher prise à l’autre ou à se rétablir sur ses pieds, et le duo finit par rouler ensemble cul par-dessus tête, dévalant la courte pente et finissant avec fracas dans l’eau fraîche du lac de montagne. Ils émergent, ruisselants de flotte, puis ils éclatent de rire et remontent sur la berge pour se sécher autour du foyer que le jeune homme avait préalablement allumé. Serré dans sa couverture et trempé, ses vêtements collés à sa peau se réchauffant lentement près du feu sur lequel est posée une casserole fumante qui dégage des arômes de lentilles et de saucisses, il est fier de cuisiner pour cette femme, et absurdement ravi que ce qu’il prépare à manger lui plaise autant.
 
Il ne s’était encore jamais autant éloigné de l’enceinte de la ville, terrifié par le moindre pas effectué hors les murs, enviant ceux capables de s’aventurer dehors sans ressentir la moindre crainte, comme sa compagne. Mais ce soir, il s’est rarement senti aussi vivant, et heureux, prêt à arpenter le monde. Il se prend à souhaiter que ce moment ne s’arrête jamais.
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Posté le 26/11/2021 à 10:54:02 

Arrive un dégoût puissant, suintant, similaire à une plaie suppurante, qui empeste méchamment. Il peut presque sentir le goût âcre de la pourriture dans sa bouche, qui lui donne envie de cracher pour s’en débarrasser. Le malaise s’installe, et il se tortille légèrement dans ses chaînes, révulsé. Soudain, il se met à *haïr* tout ce qui passe à sa portée, sans réelle distinction, et chaque cible est tentante, lui-même y compris.
 
*
 
Une femme gît sur la table au centre de la pièce, dans une masure bien pauvre constituée en tout et pour tout d’une chambre et d’une pièce à vivre. Elle est d’une pâleur mortelle, ses yeux fixés sur le vide. Tout son sang semble s’être enfui entre ses cuisses écartées, et on s’affaire autour du cadavre encore chaud avec un air catastrophé tout en pataugeant dans des flaques écarlates. C’est un désastre. L’affreuse créature aura déchiré le ventre de sa mère en sortant…
 
Il braille. Ou plutôt, ils braillent : des siamois, joints au niveau du torse, au-dessus d’une unique paire de jambes. L’un semble déjà plus malingre que l’autre, il pleure avec moins de force, le bras étrangement tordu. On les contemple avec horreur. Leur père, déjà anéanti par les douleurs de sa femme qui a fini par mourir en couches sous ses yeux, s’est quasiment évanoui à la vue de la créature sortie de ses entrailles. Le médecin s’exclame des choses dans une langue aux sonorités chaudes, un patois tiré de l’italien peut-être, trop vite pour qu’on comprenne bien ce qu’il dit, tendant les bébés à la vieille qui fait office de sage-femme avec une répugnance bien visible. Elle les enroule dans un linge propre, et elle-même ne semble se rappeler qu’à grand-peine qu’il s’agit bien d’enfants qui n’ont rien demandé. Très vite, le doute s’installe, et la notion de punition divine s’enracine profondément à l’arrière de sa tête. Qu’ont donc fait ces gens pour donner naissance à un être aussi hideux ? Il y a forcément une raison. La mère a dû mal s’alimenter. Le père a trop blasphémé. L’enfant a été conçu de manière obscène. Quelque chose, n’importe quoi, qui puisse expliquer tout cela.
Le lâche docteur a fui sans même réclamer son paiement, et la vieille se retrouve soudain seule avec cette… chose dans les bras et leur père dans un état catatonique, sans parler du cadavre. Il lui suffit d’un coup d’œil à l’homme pour savoir qu’elle n’en tirera rien, et qu’il n’aura même pas un regard pour ses fils. Il n’y a plus qu’à les emporter dehors, ce qu’elle fait, la tête ailleurs. Mais que faire ? Il faudrait mettre un terme à leur existence, assurément un supplice. L'avenir n'est pas brillant pour ceux-là. Mais elle n’a pas le cœur d’étouffer ou noyer ces enfants, se sentant honteusement lâche à son tour. Les jeter aux cochons, peut-être… ? C'est abominable, mais… Elle n’ose même plus regarder la créature contrefaite, à deux doigts de se sentir nauséeuse après cet accouchement, peut-être le plus éprouvant de sa longue, très longue carrière. Alors, incapable d’aller plus loin, la vieille abandonne les nourrissons dehors, dans un tas de détritus, au coin d’une ruelle crasseuse puant l’urine et les excréments après que la pluie ait fait déborder le caniveau embourbé. Elle accélère le pas et disparaît pendant qu'ils s’égosillent, attirant déjà quelques chiens errants ; mais quelqu’un d’autre entend ces cris, devinant sans mal ce qui les cause et pourquoi.
 
Une nonne arrive en trottinant, soulevant sa soutane entre ses mains pour ne pas marcher dessus dans sa course ni la salir sur les pavés crasseux, et chasse un roquet efflanqué d’un coup de pied. Elle sourit, soulagée d’être arrivée à temps pour sauver un autre enfant abandonné, puis elle s’arrête net, sous le choc en découvrant les frères siamois encore souillés du sang de leur mère. Elle se signe, et les prend malgré tout avec elle pour leur offrir un toit comme aux autres fous et indigents de cette ville, se faisant violence pour suivre son devoir de chrétienne. Contre toute attente, ils survivront.
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Posté le 30/11/2021 à 22:19:23. Dernière édition le 30/11/2021 à 23:42:34 

Froideur et maîtrise de soi teintent cette pensée-là. C’est glacé, impersonnel et mesuré, à l’image d’un serpent lové sur lui-même et prêt à frapper en un éclair. Il se sent proche d’un danger imminent, sans rien pouvoir faire pour s’en prémunir. Il ne fait qu’attendre le coup, recroquevillé sur lui-même.
 
*
 
Il rajuste sèchement les manches de son costume bien coupé, pour dissimuler les cicatrices laissées par les fers autour de ses poignets minces. Il refuse que le tout venant, qu’il soit originaire de son clan ou non, voie les marques de l’infamie sur son corps. Il se contemple dans la glace, examinant ses joues d’ébène impeccablement rasées, son col ajusté à la perfection, ses cheveux crépus soigneusement coiffés et enfin ses mains aux ongles immaculés coupés à ras.
 
Tout est parfait, comme il se doit.
 
Il s’engage à grands pas dans les couloirs de la demeure, droit vers la porte d’entrée à laquelle il entend déjà quelqu’un frapper, pour son plus grand déplaisir. Leur invité a l’extrême indélicatesse d’être en avance. Il s’éclaircit la gorge, coinçant sa canne élégante sous son aisselle, et ouvre la porte sans l'ombre d'un sourire, le menton haut. Le marchand est là, paré de ses plus beaux atours dans l’espoir évident d’impressionner son auditoire, les doigts chargés de bagues. Le « majordome » note tout de même avec répugnance que plusieurs taches de sauce et de vin ornent le devant de sa veste, probablement des restes de son déjeuner de ce midi, sans parler des traces jaunâtres de vieille sueur autour de son cou. L’invité se permet de le prendre par l’épaule, feignant très mal la joie de reconnaître l’un des employés les plus notables de sa très chère partenaire en affaires. L’homme à la peau noire retient à grand-peine un geste de recul devant cette familiarité malvenue, certain qu’il ne se rappelle même pas de son nom pourtant reconnaissable. Il prend les devants, faisant un demi-tour parfait sur ses talons et invitant le visiteur à le suivre. Il le mène d'un pas raide à travers les couloirs déserts jusqu’à un petit salon privé, situé loin au fond des entrailles de la grande demeure, duquel il ouvre l’accès en poussant un panneau qui se fond quasi parfaitement dans les murs d’un couloir que rien ne distingue des autres.
 
La maîtresse des lieux s’y trouve déjà, attendant poliment son invité, assise dans l’un des deux beaux et grands fauteuils placés autour d’une table ronde en bois précieux, sur laquelle repose un service à thé luxueux et un plat rempli de sucreries raffinées. Elle est vêtue comme si elle sortait tout juste de ses appartements privés, portant une ample tenue aux reflets bleutés richement brodée de fils d’argent. Elle ne porte quasiment aucun bijou et très peu de maquillage, ses longs cheveux noirs rassemblés en deux tresses simples laissées à reposer sur ses épaules. Le majordome sait que le sabre ouvragé et orné de joyaux qu’elle possède est là, quelque part, caché sous son siège peut-être, toujours à portée de sa main depuis sa jeunesse. Il croise brièvement son regard en entrant, qui dégage toujours la même force incroyable, et il s’arrache difficilement à ses yeux en amande pour désigner élégamment le siège vide à leur visiteur, dans lequel l’indélicat personnage s’assoit lourdement en lâchant un soupir de satisfaction. Lui va ensuite se poster derrière sa maîtresse, droit comme un I et les mains croisées derrière le dos, restant silencieux pour ce qui va suivre.
Les meubles de la pièce sont faits d’essences de bois rares, et des piles de documents les recouvrent sur des épaisseurs intimidantes. D’exquis tableaux ornent les murs, et les tapisseries, broderies et tapis présents dans la pièce sont tous des objets d’art, fins et délicats, qui s’attirent un regard cupide de la part de l’invité, qui découvre avec grand intérêt la valeur des pièces exposées. On ne voit là en revanche aucune babiole, hormis une unique statuette en vieil ivoire qui semble particulièrement l’hypnotiser. De petite taille, elle représente un dragon aux multiples têtes serpentines, et sa propriétaire l'a faite trôner en haut de son secrétaire personnel, aux pieds sculptés en forme de griffes. Seule la place d’honneur qui lui est réservée trahit sa valeur. Elle n’a pourtant rien d’exceptionnel à première vue, elle est même vaguement repoussante, l’ivoire jauni accentuant les traits hideux de la créature malgré son aspect poli comme un galet lissé par la mer et les embruns. Quel âge a-t-elle donc… ? Pour se les être posées lui-même de nombreuses fois, le majordome devine aisément les questions qui viennent à l’esprit de leur invité à la vue de l’effigie. Ce lâche hypocrite a toujours secrètement méprisé son hôtesse et associée, ou du moins se croyait-il discret en essayant de se servir de sa fortune et de ses relations pour propulser ses propres affaires. Mais il se retrouve soudain dans le boudoir personnel de cette femme à laquelle tant de gens semblent devoir quelque chose dernièrement, et c’est là son premier véritable aperçu de la puissance tentaculaire de celle dont il cherche à s’attirer les faveurs. Accessoirement, il a aussi sous les yeux l’un des seuls lieux dédiés à la détente dans une maisonnée autrement aménagée comme un petit fort labyrinthique en pleine ville, capable de tenir un siège et percluse de passages secrets et autres cachettes.
 
Pour commencer l’entrevue, elle sert elle-même le thé dans de magnifiques tasses en porcelaine chinoise, et ce pauvre idiot n'a même pas conscience de l'honneur qui lui est fait, ses yeux avides rivés sur le service à thé hors de prix à la place. La discussion s'engage ensuite après les échanges de politesse de circonstance, et très vite il devient évident que leur invité veut tenter sa chance. Il monopolise la parole, la coupant même plusieurs fois. Le ton ne monte pas d'un cran entre les deux partenaires, mais la colère bouillonne dans le corps du majordome pourtant impassible. Il est bien assez intelligent, à l'instar de sa supérieure, pour comprendre parfaitement les sous-entendus qu’on leur lance grossièrement à la figure, chacun aussi cuisant qu’une insulte prononcée à voix haute. Ce faquin ose tenter de la manipuler, de la faire chanter même, en faisant preuve de condescendance et de mépris. Sa maîtresse laisse encore passer quelques paroles fielleuses, le menton appuyé sur la main, puis elle tourne très légèrement la tête et adresse un imperceptible signe du doigt à son fidèle valet. Elle n'aura pas résisté longtemps, cette fois-ci, songe-t-il. La fatigue, sans doute… Elle a probablement dû écourter sa toilette à cause de cette arrivée prématurée. Il ressent un élan d’indignation à l’idée que cette femme admirable vient d’être privée de l’un de ses rares moments de répit, et sa révulsion envers l’indélicat personnage n’en devient que plus forte. Celui-ci n'a rien remarqué, il ne s'interrompt même pas et continue de déblatérer des inepties comme s'ils étaient trop bêtes pour comprendre son petit manège. Ce vil marchand trop sûr de lui croyait-il sincèrement pouvoir se moquer d’eux en savourant du thé et des petits gâteaux, après avoir pénétré au cœur d’un dispositif dont il n’a pas la moindre idée ?
L'homme à la peau noire obéit sur l’instant à l’ordre silencieux. Il s'avance de deux pas, dégaine la rapière dissimulée dans sa canne et l'enfonce dans le corps de l'invité d’un geste fluide. La fine lame lui embroche le cœur, sans dépasser de son corps pour ne pas abîmer le luxueux fauteuil. L’assassin n’a aucun remords à violer les lois de l’hospitalité pour ce porc arrogant. Le mort en sursis paraît surpris, regardant stupidement son bourreau qui retire son arme d’un coup sec, puis il tourne son regard vers la femme et va pour lui parler, mais il hoquette et un flot de sang lui sort de la bouche à la place. Il se raidit, ses pieds martelant le sol quelques instants, puis son menton s’affaisse sur sa poitrine et il glisse légèrement à bas de son siège. Le majordome aux vêtements impeccables essuie sa lame sur un mouchoir de soie, faisant signe aux domestiques embusqués qu'ils peuvent venir nettoyer, débarrasser le corps et retirer du siège la parure souillée de sang pour la remplacer par une autre. La femme aux traits nobles, qui n’a pas battu un cil pendant la scène, sourit faiblement. Elle sirote un peu de thé et grignote un gâteau. Elle propose même le plateau de sucreries à son bras droit, qui refuse avec la plus exquise des politesses avant de consulter une montre à gousset qu'il garde dans une poche de sa veste.
 
Le prochain invité doit arriver dans un peu moins d'une demi-heure.
Voodoo Jim
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Posté le 05/12/2021 à 11:07:52. Dernière édition le 05/12/2021 à 11:14:11 

Il distingue une toute petite flamme dans les ténèbres, un foyer minuscule qui brille pourtant comme un soleil. Il se sent vieux, si vieux qu’il pourrait tomber en poussière à tout instant, mais subitement, il se remémore les bêtises, les joies, les angoisses et les peines de l’enfance. Il en est ému jusqu'aux larmes. Il se rend compte que c’est la première fois depuis très, très, très longtemps qu’il pense à ses parents. Ils sont morts depuis un temps invraisemblable et il a oublié leurs visages, mais lui manquent soudain terriblement.
 
*
 
Le petit garçon se cache sous la couette, terrorisé. Il sait qu’un orage n’est sans doute que quelque chose de naturel qu’on ne comprend pas encore très bien, son oncle si savant le lui a dit tant et plus, mais… là tout de suite, ça ne signifie pas grand-chose pour lui. Il ne peut pas s’empêcher d’avoir peur. Il parle tout seul pour se rassurer, ou pas vraiment seul : peu importe qu’il ne réponde pas, son doudou, un ours bariolé en tissu, sait très bien l’écouter. Le vent hurle dehors, assez fort pour masquer certaines de ses paroles chuchotées tout bas et lui donner l’impression qu’une bête mauvaise crie à la lune. Les grondements de tonnerre s’approchent, de plus en plus. Il voit aussi de mieux en mieux les éclairs, l’un d’eux a duré ce qui a semblé une éternité et illuminé la pièce. Il aurait même juré l’avoir entendu, un son horrible qui a déchiré le ciel…
Prudemment, il passe la tête hors de sa couverture. Il est terré dans son petit lit, fabriqué et sculpté par son oncle, dans sa minuscule chambre bourrée de jouets et des objets auxquels il tient. Son regard tombe sur sa grande armoire à vêtements, qui la nuit doit être très soigneusement fermée. Sinon… Misère. Il imagine le panneau de bois s’ouvrir tout seul et révéler des dents pointues et luisantes, un grand sourire surplombé d’une paire d’yeux rouges ou jaunes, en tout cas du genre qui brille dans le noir…
 
Il se mord la lèvre. S’il commence à se faire peur tout seul, alors là, on n’est pas sortis de l’auberge ! D’importantes mesures sont nécessaires. Des mesures capitales, même. Il serre les dents et agrippe fort son nounours, rejetant ses couvertures après avoir courageusement convenu qu’il n’y avait que ça à faire. Il balance ses courtes jambes par dessus le bord du lit et se laisse glisser jusqu’au sol, bien réveillé par le contact du parquet frais sous ses pieds nus. Il sort dans le couloir qui lui paraît immense, il fait au moins des kilomètres de long, entouré de murs qui paraissent bien hauts pour lui, de vraies falaises. Il avance à petits pas, une main sur le mur, l’autre sur son doudou, les yeux rivés sur le coin d’ombre du fond du couloir, celui qui n’est jamais éclairé et qu’il n’aime pas, pas du tout, pour guetter le monstre qui en surgira sans doute un jour pour le croquer. Un nouvel éclair illumine le couloir et le petit garçon tressaille ; l’espace d’une seconde, le coin s'est retrouvé parfaitement éclairé, et… Il a vu la bête, accroupie là en train de ronger ses ongles acérés, les yeux fixés sur ce petit garçon à la chair bien tendre, impatiente qu'il passe à sa portée. Ça n'a duré qu'une seconde pendant laquelle il a cru faire une crise cardiaque, et juste après il n'y avait plus rien. Il soupire. C'est un enfant calme et intelligent, il réalise que ce n'était que son imagination qui lui a joué des tours. Et puis, le tonnerre arrive avec du retard. Là, ce n'est plus pareil. Oh que non ! Il sursaute violemment et rentre la tête dans les épaules. Non, décidément non, rien à faire. Il franchit le dernier mètre le séparant de son but en sautant comme un cabri, le cœur emballé, sentant déjà la patte poilue et griffue du monstre lui agripper la cheville pour l’attirer dans ce coin sombre où il pourrait le dévorer tranquillement
Il se reprend juste assez pour ne pas ouvrir bruyamment la porte d’un grand coup, au dernier moment et au prix d’un immense effort. Il pénètre à pas de loup dans une chambre coquette munie d’un grand lit où reposent deux formes, dont seules les têtes dépassent des draps, l’une rousse et l’autre brune. Il escalade le lit en vitesse, repousse la couverture et vient se glisser entre ses deux mamans, se frayant un passage entre leurs bras entrelacés. Il se cale contre la première, sa préférée. Enfin, *parfois*, c’est sa préférée. D’autres fois, sa préférée, c’est l’autre. Ça dépend un peu de laquelle l’a grondé en dernier, en fait. Ce n’est pas bien grave. En l’occurrence, il vise surtout la plus confortable des deux ! Il se blottit contre son corps chaud, engoncé dans un creux du matelas moelleux, la tête posée sur un coin d’oreiller libre. Il repousse les longues mèches rousses qui ont la fâcheuse manie de se coller dans sa bouche et ses narines, délicatement, pour ne pas la réveiller. Elle sent bon. Il soupire profondément, déjà bien mieux installé comme ça.
 
La pluie redouble de violence. C’est le moment que choisit l’autre maman, qui était vautrée de tout son long sur le ventre, la tête enfoncée dans son oreiller, pour se gratter vigoureusement la tête puis les fesses et grogner. La voyant faire, le gamin songe à cette expression, utilisée par son oncle la veille lors du repas, qui l’a tant marqué. Il a traité sa sœur d’ourse mal léchée parce qu’elle avait roté à table. Le garçon l’imagine soudain comme une vraie ourse, avec des petites oreilles rondes et poilues dépassant de sa crinière, et l’image associée au souvenir du rot disgracieux de sa mère est si irrésistible qu’il est pris d’un fou rire qu’il essaye d’étouffer dans sa peluche. Ses gloussements réveillent « l’ourse », qui émerge en bredouillant quelque chose de sa bouche pâteuse. Un autre éclair illumine la chambre et le petit croise le regard de sa mère, il voit ses yeux bouffis de sommeil et ses cheveux en épis, et elle distingue sa bouille aux yeux rieurs et grands ouverts, la bouche pressée contre le vieux nounours qu’elle lui a légué et qui ne le quitte plus depuis. Son hilarité ne dure guère, il s’étrangle quand un coup de tonnerre bien plus puissant que les autres fait trembler les fenêtres. La brune comprend tout de suite le problème, et elle remet en place la couverture sur eux trois, se rapprochant ensuite de son fils et de sa femme, passant un bras en travers de leurs formes allongées autant pour rassurer l’enfant que pour profiter de leur présence. Aussi bien calés tous ensemble, formant presque un unique tas réconfortant, le petit n’a pas de mal à sentir le sommeil longuement attendu venir enfin, et ses paupières s’alourdir de minute en minute.
 
Il n’a quasiment aucun souvenir de sa vie d’avant, il était trop jeune pour cela. Il ne se rappelle que d’avoir été appelé « l’enfant de personne », et ce pendant longtemps, au moins jusqu’à ce qu’il soit assez grand pour comprendre ce que ça voulait dire. Ça fait toujours un peu mal, mais bon, depuis qu’il a des parents ce n’est plus vraiment le cas. Même plus du tout. Alors, il suppose que ça ira très bien comme ça maintenant.
Voodoo Jim
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Posté le 11/12/2021 à 22:24:20 

Il est envahi par un sentiment de supériorité écrasant, tellement tangible que les rôles en sont quasiment inversés : c’est presque comme si c’était lui dont on pénétrait les pensées… Danger. Il se sent face à un égal, brièvement. Une âme très ancienne. Quelqu’un de tortueux. Tout est parfaitement, soigneusement, délibérément calculé. On ne laissera rien au hasard. Il y a trop en jeu. Il se concentre pour reprendre l'ascendant avant d'être découvert, et poursuit son exploration onirique sur la pointe des pieds.
 
*
 
Le scribe presse le pas, direction le palais luxueux qui siège au centre de la ville. Escorté par trois gardes en armes, vêtus de tuniques de cuir, coiffés de casques de bronze et lances au poing, il serre une paire de tablettes d’argile sous son bras. Il est le seul à savoir, pour l’instant, que les symboles cunéiformes dont elles sont couvertes résument les récentes dépenses outrancières d’un noble gênant, qu’on soupçonne de calomnier Salmanazar troisième du nom dans le secret de sa demeure, éventé par un domestique indiscret. Le sort de cet homme est dans la balance depuis des jours. Au mieux, il sera envoyé en première ligne pour soutenir l’avancée des troupes sur Damas. Le scribe ne sourit pas. On dit que les combats qui se déroulent là-bas sont terribles, les araméens leur opposent une résistance farouche. Alors, aussi réjouissante que soit la perspective de la disparition d’un gêneur, il est soucieux des velléités conquérantes de son seigneur. À être trop gourmand, à envoyer ses troupes guerroyer aux quatre coins de l’empire, celui-ci pourrait bien risquer de le fragiliser… Certains de leurs voisins n’attendent que ça, et les échos d’une alliance entre l’Égypte et d’autres royaumes mécontents ne font que lui confirmer ses doutes.
Il grimpe prestement les marches du palais de Balawat, distinguant de mieux en mieux la myriade de détails s’étalant sur les plaques de bronze massif recouvrant les portes, illustrant les victoires du roi le plus puissant d’alors. Ces œuvres monumentales, d’une richesse indécente, dépassent de loin les habituels orthostates simplement gravés dans la pierre des murs des palais ; il a fallu des centaines d’heures pour les travailler, les poser et les entretenir, et il en admire une fois de plus la finesse et la force évocatrice. Ses doutes le tourmentent, mais il sait que le peuple est conquis et vénère ce suzerain si vindicatif qui a fait d’eux la principale puissance de leur époque, et cela le rassure. Quel fou oserait donc tenter de renverser le seigneur incontesté de ce florissant pays ? Le représentant suprême du dieu Assur sur terre, qui a maté les Babyloniens, les nations de la Mésopotamie et de Syrie et bien d’autres encore ? On lui doit tribut jusqu’aux royaumes levantins. Qu’on songe seulement à s’opposer à lui, et on s’expose à une mort ignominieuse, jeté à bas de la ziggurat la plus haute de la ville pour aller se briser tous les os du corps dans les grandes marches de pierre.
 
L’homme frêle et sec, à la longue barbe huilée et tressée, est satisfait en songeant à l’honneur qui lui a été fait, le but premier de l’audience à laquelle il se rend : c’est lui qui rédigera ce qui sera gravé sur l’obélisque noir, glorieux édifice qui exposera bientôt à la vue de tous les hauts faits de Salmanazar III. Il a tout fait pour cela, en vérité, et le monde entier n’y verra là que juste récompense pour les services rendus à son roi. Ses yeux au regard pétillant dénotent une intelligence rare. Il se sait devenu indispensable au souverain, et il compte bien occuper cette position avantageuse le plus longtemps possible. Pour cela, il est essentiel qu’ils découvrent qui, parmi les nobles qui s’agitent, sont les plus influents et les plus susceptibles de s’élever pour tenter leur chance si d’aventure Salmanazar devait tomber. Ce qu’il apporte au palais devrait déjà lui assurer de gagner quelques points de plus, et laisser bien dégagée cette voie vers le pouvoir. Peu importe qu’il l’exerce dans l’ombre de quelqu’un. C’est de là qu’il se sait le plus efficace, il laisse volontiers à d’autres les dangers de mener les armées et la gloire des cérémonies officielles.
 
Il est fébrile tandis que les gardes ouvrent les grandes portes devant lui pour l’emmener auprès du roi. Enfermés sous clef dans une pièce dissimulée dans le sol sous sa demeure bien gardée, les parchemins volés aux maisons nobles de Babylone après sa soumission à l’empire assyrien l’attendent. Il a à peine eu le temps de les étudier, mais ils l’appellent sans arrêt depuis qu’il a posé les yeux dessus. Il a fini par les trouver après des années d’efforts, les rassemblant en sa possession de toutes les manières possibles et imaginables, et ils sont la promesse de savoirs inouïs. Ils lui assureront une vie incroyablement longue, et encore plus incroyablement remplie, à un point qu’il n’arrive même pas encore à concevoir.
Voodoo Jim
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Posté le 20/12/2021 à 19:03:25. Dernière édition le 21/12/2021 à 01:33:06 

Il se retrouve gelé jusqu’aux os. Il resserre une couverture invisible autour de lui, les oreilles emplies du son du vent froid qui souffle et glace la peau à travers n’importe quelle couche de vêtements. Il claque des dents sans pouvoir s’en empêcher. Il parcourt les crêtes et les sommets. Il est seul avec lui-même.
 
*
 
Elle promène son regard sur la vallée en contrebas. Le panorama est à couper le souffle, si haut dans les montagnes. Elle se trouve à la lisière des forêts de résineux, au niveau des derniers arbres avant les prairies balayées par le vent et enfin les sommets rocailleux et nus. Elle est à l’affût depuis déjà des heures, allongée à plat ventre sous un abri de planches de bois recouvertes d’épines et de mousse, au ras du sol. Elle y est parfaitement dissimulée, une petite longue-vue à portée de main, et puis quelques rations, et bien sûr son fusil accompagné d’un long couteau de chasse. Elle souffle sur ses mains pour les réchauffer. Elle doit faire attention, elle sait que plusieurs de ses doigts sont moins sensibles que les autres depuis l’explosion accidentelle qui lui a brûlé les mains jusqu’aux coudes, elle pourrait ne pas remarquer de suite une engelure sur ceux qui sont les plus atteints et les plus abîmés par le feu. Elle souffle brusquement pour repousser une mèche de cheveux sales, tombée devant son visage aux traits durs.
La neige tombe doucement, et le tapis immaculé qui s’étend autour d’elle pourrait lui abîmer les yeux si le soleil venait à percer les nuages. Mais elle ne porte ni lunettes ni gants, même par ce froid, pour avoir toute la dextérité nécessaire au moment fatidique. Rien ne doit la gêner, ou risquer de lui faire perdre quelques précieuses secondes. Elle évite soigneusement de toucher la moindre partie métallique avec sa peau nue, afin qu’elle ne colle pas au métal. Alors, elle attend, le menton posé sur le carré de fourrure installé sous elle, les mains glissées dans ses manches. Elle n’aura qu’à les faire sortir pour les poser aux bons endroits sur son arme le moment venu, voilà tout. Elle fait preuve d’un calme olympien lors de ces moments de solitude extrême, pendant la traque ; c’est bien la seule fois, d’ailleurs.
 
On a repéré la bête une première fois quelques jours plus tôt, et plusieurs rapports confirmant sa présence ont suivi. Sa tanière doit se trouver non loin. À force, les chefs ont fait preuve d’intelligence, ils lui ont directement demandé de s’en charger plutôt que d’envoyer un groupe. Son chef lui fait confiance pour ça, une fois de plus. Elle a déjà fait ses preuves. On lui aurait demandé de se charger seule de toutes les créatures hantant ces cimes qu’elle se serait exécutée avec un plaisir sincère pour plaire à son chef, pour lequel sa fidélité frise le fanatisme. Elle jubile, sûre et certaine qu’il abandonnera bientôt sa grognasse aux cheveux noirs pour lui demander à elle de réchauffer son lit.
 
Le silence gelé est assourdissant. Elle repère un mouvement furtif et braque immédiatement son regard dans cette direction, appliquant un œil sur l'embout recouvert de peau de sa longue-vue. Fausse alerte, c’est beaucoup trop petit. Ce n’est qu’un lièvre alpin, tout de blanc vêtu pour la durée de la saison froide. C’est rare d’en voir sortir ainsi en plein jour, et seules les pointes noires de ses longues oreilles l’ont trahi sur la couche de neige immaculée. Elle observe le petit animal à travers l'outil sophistiqué, glacé entre ses mains malgré la gaine de cuir. Il progresse souplement entre les arbres qui s’espacent au fur et à mesure qu’ils se rapproche sans le savoir du poste de guet, s’arrêtant de temps en temps pour guetter l’aigle ou le faucon qui pourrait avoir envie de venir le cueillir. Il continue sa route jusqu’à la flaque de sang, reniflant avec intérêt l’arbre auquel est suspendu le cadavre.

C’est le corps d’un de leurs ennemis dans cette guerre, un barbare, un jeune qu’elle a sélectionné elle-même. Personne ne lui a posé de questions lorsqu’elle a réclamé de pouvoir choisir parmi les prisonniers, et personne ne s’est soucié de ce qu’elle comptait en faire. Et personne ne lui demandera non plus pourquoi elle revient sans lui. Elle l’a emmené avec elle jusqu’ici, enchaîné et bâillonné, et l’a fait s’arrêter à la lisière de la forêt qui s’étale sur le versant de la montagne. Elle l’a accroché elle-même dans un arbre isolé et bien en vue, après lui avoir proprement coupé la gorge. Le sang chaud s’est vite déversé hors du garçon, emportant sa vie avec lui. Il n’a quasiment pas réagi, déjà épuisé et brisé par plusieurs semaines de durs traitements, et s’est contenté de s’écrouler sur place. Elle a passé une corde de chanvre autour d’une branche, y attachant le garçon, et ensuite, une fois qu’elle a hissé le cadavre à une hauteur correcte, elle a utilisé son couteau pour lui ouvrir le ventre, laissant les entrailles fumantes se déverser au sol. Leur odeur puissante pouvait ensuite s’étendre dans les environs. Même gelés, les abats intéresseront la bête : c’est ce que ceux de son espèce préfèrent.
Le lièvre détale soudain, effrayé par une série de pas lourds. Il passe dans la neige rougie dans sa panique, et ses bonds prodigieux laissent des traces écarlates derrière lui jusqu’à ce qu’il disparaisse à sa vue. La femme aux aguets exulte, car ce bruit annonce l’apparition de son gibier.
 
Il est énorme, un grand mâle, peut-être même le plus gros qu’elle ait vu. C’est une espèce de primate à la peau pâle et aux membres allongés et minces, bien trop par rapport au reste de son corps, mais ses mains aux longs doigts et ses pieds recouverts de corne paraissent d’autant plus larges et disproportionnés en comparaison. On dirait un grand singe, comme ceux qu’elle a pu voir en cage sur les marchés autour de la Méditerranée, mais en beaucoup plus gros -et monstrueux. On distingue cependant assez de traits humains pour s’y identifier et ressentir un puissant dégoût. La neige colle en paquets aux touffes de poils qui recouvrent la majeure partie de son corps, excepté sa panse bien rebondie et parcourue de veines bleuâtres. On distingue un pénis flasque qui pendouille en-dessous, au milieu d’une fourrure épaisse qui évoque toujours plus un animal qu’un homme. Sa mâchoire projetée en avant a quelque chose de chevalin, tandis que sa dentition, bien que démesurée, est indubitablement similaire à celle d’un humain.
Il renifle le corps éventré, longuement, ses yeux guettant les alentours. L’un est rouge et enflé, et regarde dans une direction différente de l'autre. Ce n’est pas une bête en bonne santé. La fourrure au niveau de son entrejambe est sale, maculée d'excréments séchés. Même de là où elle est, avec ou sans longue-vue, elle en voit assez pour deviner qu’il est malade. Finalement, il s’accroupit dans la neige, au bord de la tache de sang et du tas de tripes. Il tend un long membre, saisit une poignée de viscères et les ramène vers lui pour mordre dedans à pleine bouche. La chasseuse le regarde manger, attendant le moment où sa gourmandise prendra le dessus et qu’il entrera dans cet état frénétique que la consommation de chair humaine provoque immanquablement chez ceux de son espèce. Leur appétit démesuré n’est pas une légende. De plus en plus absorbée par son repas répugnant, la bête se met à trifouiller les abats à pleines mains, y plongeant les bras jusqu’au coude ; pour un peu, on la dirait prête à se rouler dedans comme un sanglier dans sa souille.
 
C’est l’un des derniers qui restent dans ce coin. Presque tous les autres ont été repoussés jusque dans leurs cavernes putrides qu’on a enfumées, vidées puis condamnées. Après avoir abattu celui-là, elle n’est même pas sûre de jamais en revoir un vivant. Elle pose soigneusement l'instrument, puis détend les bras pour saisir son fusil et mettre le doigt sur la gâchette glacée. Le mufle hideux de la créature cannibale se dessine nettement dans son viseur. Elle retient son souffle, sourit, et appuie sur la détente. La détonation est assourdissante, et provoque l’envol d’un groupe de perdrix affolées qui se cachaient dans des buissons proches. L’écho du coup de feu met plus longtemps à mourir, entre les parois rocheuses de la vallée, que la créature n’en met à pousser son dernier souffle.
Voodoo Jim
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Posté le 31/12/2021 à 21:15:48. Dernière édition le 31/12/2021 à 21:18:41 

 
*
 
Elle marche dans les boyaux enténébrés, un bol dans une main et une torche dans l’autre, qui projette ses lueurs jaunâtres sur les parois détrempées par l’humidité omniprésente dans cette partie du réseau de cavernes. Le chemin est long, et aucune pensée ne vient la déranger lors de sa marche. Elle sait faire le vide sans problème, et c'est plus sûr de toute façon. La porte aménagée dans la paroi de la caverne finit par se détacher dans le carré de lumière qui l’entoure, et elle appuie une main sur le panneau de bois pour le pousser, une main dont la peau et la chair ont été ruinées il y a longtemps. Les bras sont brûlés jusqu’aux coudes. Cela ressemble aux résultats d’accidents comme en vivent parfois les sapeurs et autres manieurs d’explosifs.
Le bois est gonflé d’humidité, et la porte fait un bruit infernal en pivotant sur ses gonds qui rouillent doucement. Elle entre dans la cellule plongée dans l’obscurité, sa torche repoussant momentanément les ténèbres. Elle l’accroche à un support mural pour avoir une main libre.
 
Elle fait face à une momie humaine installée en tailleur. Sa poitrine se soulève et s’abaisse profondément, selon un rythme impossiblement lent. Son cou, ses poignets et ses chevilles sont ceints d’épais cercles de fer, reliés par des chaînes à des pitons profondément enfoncés dans la paroi rocheuse derrière. La femme aux mains brûlées interpelle la momie d’une voix sèche, rugueuse, désagréable. Elle monte de ton quand il devient évident que l’autre ne réagit pas à ses appels. Elle s’avance d’un pas puis d’un autre, sa main libérée après avoir posé la torche maintenant posée bien en évidence sur la crosse ouvragée d’un pistolet. Elle est si proche de l’être squelettique qu’ils manqueraient se toucher s’ils tendaient chacun le bras, et…
 
*
 
…cette proximité le tira de sa torpeur. Il s’éveilla, retrouvant comme toujours un peu de sa lucidité en présence de quelqu’un de plus tangible que ses propres pensées volatiles.
 
- Hé, Sally, dit-il simplement, la voix enrouée, pour la saluer comme il le ferait d’une vieille amie -ou de son meilleur ennemi.
 
La femme au faciès taillé à la serpe manqua lui jeter sa gamelle à la figure, mais se contrôla in extremis. L’écuelle de bois ne contenait qu’un brouet clair, tout juste suffisant pour le maintenir en vie. Elle portait un pistolet chargé en permanence lors de ses visites quotidiennes, et il savait qu’elle ne louperait jamais son coup à cette distance.
 
- Je t’interdis de m’appeler comme ça, fils de pute, dit-elle entre ses dents. Toi plus que quiconque.
 
- Comme tu veux, Salamandre, répondit-il gentiment. Tu viens me tenir compagnie pour la nouvelle année ?
 
Elle posa brutalement le récipient au sol, le faisant ensuite glisser du bout du pied jusqu’au prisonnier de Gemini sur lequel elle veillait farouchement en son absence.
 
- Dans tes rêves. Et bon appétit, enculé, lâcha-t-elle avant de reprendre sa torche, puis de reculer en gardant la momie à l’œil. Elle claqua la lourde porte de la cellule derrière elle, l’abandonnant à nouveau dans les ténèbres.
 

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