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Dans le sillage du passé et du présent  
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Oog Hoofeln
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Posté le 02/04/2021 à 10:41:14. Dernière édition le 07/04/2021 à 09:21:17 

 
Un matin de Janvier 1721
 
Fondue dans la foule parcourant le marché aux poissons du port d'Amsterdam, C'est là que je l'aperçus. Ses cheveux toujours aussi vert dénotaient avec les couleurs neutres et sales des manants et pêcheurs. Elle attirait toute la lumière sur elle, et quand elle se retourna pour se pencher vers une étale, j'en fus certaine. Je m'approchai, me frayant un passage.
 
« Jade ? » demandai-je, avec un mélange d'étonnement, de joie, et de curiosité.
La femme se redressa et me regarda quelques instants, avant d'écarquiller les yeux et de s'élancer vers moi, parcourant les quelques pas qui nous séparaient pour me prendre dans ses bras et me soulever de terre avec sa force légendaire.
« Oog ? Mais ... Oog !! Que fais-tu là ? Comment vas-tu ? Ca fait si longtemps ! »
Me reposant à terre et posant ses mains sur mes épaules, elle me regardait avec des yeux pétillants et un sourire immense.
« Je ne pensais pas te revoir un jour ! Tu es partie si précipitamment, et sans donner d'indications pour te retrouver... »
 
 Je crus décerner une pointe de reproche dans ses propos, et je l'encaissai difficilement. Pourtant elle avait raison, je m'étais enfui de l'île. J'avais changé de nom et d'histoire pour me fondre dans la masse et qu'on me laisse en paix.
« Je suis désolée ... J'avais besoin de changer d'air, à l'époque. »
J'avais répondu, du remord dans les yeux et une véritable tristesse dans la voix, emparée par l'idée qui m'accompagnait depuis mon départ de l'île. L'idée que j'avais réellement abandonné mes amis, là-bas.
Par réflexe aussi, j'avais fait tourner mon alliance que je portai toujours au doigt. Jade remarqua mon geste, le regard toujours aussi aiguisé, et me mis le bras autour des épaules et m'embarqua dans la rue bondée.
« Viens, on va se boire un verre à la taverne, je crois qu'on a beaucoup de temps à rattraper ! »
Avec un petit sourire, je me laissai entraîner par mon amie, oubliant totalement ce que j'étais venue faire au marché.
 
 Quelques minutes plus tard, nous nous engouffrâmes dans la pénombre d'un vieux bâtiment sentant la fumée, la viande grillée et l'alcool. D'énormes lustres parementés de bougies éclairaient la salle d'une lumière vacillante et intimiste. Une table libre nous y attendait, et nous nous y assîmes avant de commander deux pintes de bière.
Levant nos verres à nos retrouvailles, Jade finit par me demander, le regard curieux :
« Alors dis-moi, que deviens-tu ? Tu vis ici, à Amsterdam ?
- Oui, depuis que je suis revenue. Oh ça n'a pas été facile au début, la vie ici est bien différente à celle sur l'île ! Repartir encore une fois de zéro...
- Quelle idée oui ! »répondit-elle en se mettant à rire. « Mais pourquoi ? Et comment ?
- Comment ? Pour commencer, ici je ne m'appelle pas Oog, encore moins Hoofeln ou van Nacht. Ici, je suis Astrid van Maan. 
- J'me demande bien quelle pierre t'es tombée sur le coin du crâne pour avoir des idées pareilles…
- C'était une prudence nécessaire pour que mes parents ne me retrouvent pas, et que le gouvernement hollandais ne me tombe pas sur le dos pour me faire payer la traitrise de Gaart qui a bien dû remonter jusqu'à leurs oreilles … C'était encore récent, à ce moment là. »
 
 Nous discutâmes alors de longues minutes, des heures entières à se raconter nos vies. Alors que moi j'étais à Amsterdam à voler à la tire pour récolter une petite richesse qui me permit de vivre et de m'en sortir sans trop de peine, Jade était resté sur l'île quelques années de plus, avant d'elle aussi prendre la mer, naviguant sur les mers des Caraïbes d'île en île.
Prenant alors un air plus sérieux, elle hésita quelques instants. 
« Tu sais ... Je ne suis pas la seule à avoir choisi cette voie-ci. Gaart est revenu, quelques mois après ton départ.
- Que ... Quoi ? » m'exclamai-je en me levant brutalement, imprégnant enfin ce que me disais Jade.

 Dans la salle sombre et enfumée, plusieurs gaillards levèrent la tête dans ma direction. Je leur lançai un regard assassin pour qu'ils retournent à leur bière, puis me retournai vers Jade.
« Il est mort ! Je l'ai senti au plus profond de moi quand il nous a quitté ! Ce que tu dis est impossible.
- Il n'était pas mort, Oog. Il était juste parti. Découvrir d'autres mers, d'autres îles, mais il est revenu. Oh, pas longtemps ! Un an, peut-être un peu plus, avant de disparaître de nouveau. »
Mon cœur s'était emballé, et mon cerveau tournait à plein régime, tentant d'explorer toutes les possibilités. Non. Mon cœur était vide depuis si longtemps, comment était-ce possible ? Et aujourd'hui, où était-il ? Est-il toujours en vie ? M'avait-il cherché ? Pourquoi n'avais-je pas émis cette possibilité moi-même ?
Buvant une longue rasade de bière, je reposai ma choppe sur la table et me rassis sur ma chaise, avant de lever les yeux vers mon amie.
 
« Toutes ses années... S'il n'y a encore une chance, une infime chance ... »
Jade me lança un regard inquiet, remarquant la détermination virevolter dans mes yeux. C'était plus fort que moi, Gaart était imprégné dans mes tripes. Je ne pouvais pas rester là, à ne rien faire.
 
Je le retrouverai.

Oog Hoofeln
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Posté le 06/04/2021 à 17:25:06. Dernière édition le 06/04/2021 à 17:55:01 

J'avais quitté Jade quelques minutes plus tard, avec la promesse que nous nous reverrions avant le départ de l'une, ou de l'autre. Actuellement en escale, elle savait devoir rester quelques jours à quai avant de reprendre la mer.
 
Retournant dans le petit appartement dans lequel je vivais, au deuxième étage au dessus de la boutique d'un apothicaire avec qui j'avais noué des liens forts au fil des années, je m'assis sur le lit, pensive. Etait-ce une bonne idée que de se lancer par-delà les mers à la recherche d'une chimère ? Les chances que Gaart soit toujours en vie étaient proches de zéro, et dès lors, qu'arriverait-il ? Ce n'est pas comme si nous nous étions  quitté en bon terme … 
 
On toqua à la porte. Me relevant, j'allai l'ouvrir pour y trouver Erwin, l'apothicaire, portant un plateau plein de victuailles et d'une bouteille de rhum avec deux verres.
« Par hasard, tu n'aurais pas oublié que ce soir c'est notre moment, Oog ? » Dit-il avec un petit sourire en coin en observant ma mine surprise.
« Oh Erwin, je suis désolée ! » M'exclamai-je, confuse. « J'ai croisé une vieille amie aujourd'hui, et je crois que ça m'a un peu perturbé … Mais viens, entre et pose ça sur la table ! »
 
Alors qu'il s'exécutait, j'observai Erwin, un homme blond, de dix ans mon ainé avec des rides aux coins des yeux et la peau tanée. Les circonstances de notre rencontre avaient fait que nous avions tissé une forte amitié rapidement, et il représentait beaucoup pour moi. Il était la seule personne du continent à qui j'avais révélé mon passé et mon véritable nom. 
Je m'avançai à mon tour vers la table, débouchai la bouteille pour servir les verres, et en tendis un à mon ami.
« Qu'a donc apporté comme nouvelle cette amie, pour que tu sois à ce point perdue dans tes pensées ? Tu donnes l'impression d'être à des lieux de là, ma petite.
- C'est … une bonne description de ce qui se passe en effet. Elle a déterré des souvenirs du passé, que j'avais fini par oublier. »
 
Tout en parlant, j'avais joué encore une fois avec l'alliance qui ornait mon annulaire gauche, et Erwin le remarqua. Il but une gorgée avant de me répondre.
« Des nouvelles... de lui ?
- Oui. Il y a une infime chance qu'en réalité, il soit toujours en vie, et cette possibilité ne quitte pas mon esprit depuis tout à l'heure. Je ne sais pas quoi faire.
- Prends le temps d'y réfléchir avant de prendre une déicision. Comment envisages-tu l'affaire ? »
 
J'avalai mon verre d'une traite, et lui répétai les paroles de Jade. Le regard qu'il me renvoyait était plein de doutes et d'inquiétudes.
« Cela doit remonter à il y a … huit ou neuf ans, Oog. Et depuis, plus rien, plus aucunes nouvelles. Penses-tu vraiment que cela vaille la peine ?
- Je ne sais pas si ça vaut la peine, Erwin. Mais il faut que j'essaye, il faut que je sois sûre.
- Je me doutais qu'un jour tu repartirais... ça m'attriste, mais si ce jour est arrivé, qu'il en soit ainsi. »
 
Ces dernières paroles finirent de me convaincre. Les quelques heures depuis ma conversation avec Jade avaient déjà commencées à faire remonter en moi le goût du voyage et de l'aventure. Mes tripes et mon coeur, de toute façon, n'attendaient pas mon avis pour me faire comprendre que je ne pouvais plus rester ici. Il était temps, en effet.
Je nous resservis de rhum. « Alors, trinquons à mon départ. »



 
Oog Hoofeln
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Posté le 09/04/2021 à 11:38:02. Dernière édition le 09/04/2021 à 11:53:44 

Le lendemain, je me réveillai après une nuit agitée, et c'est fatiguée que je me levai. Je marchai jusqu'à la fenêtre pour aérer la pièce et apprécier l'air glacial du matin. M'appuyant sur le bord de la fenêtre, j'appréciai quelques minutes la vue de la rue en pleine effervescence, avant de me détourner et me préparer pour cette journée.
 
Après être descendue dans la rue, je me dirigeai vers les rues commerçantes pour me mêler dans la foule et soutirer des poches des inattentifs quelques pièces. Alors que j'œuvrai comme à mon habitude, un gamin vint à ma rencontre.
« M'dame Hoofeln ? C'est ben vous ? La description qu'on m'a donné est un peu légère, en fait, dans c'te fichue ville ! Blonde, yeux bleus, de taille normale, d'l'âge d'être ma mère... D'solé si ça vous vexe, mais z'êtes toutes pareilles dans s'foutue ville !
 
Interloquée par le nom et la description qu'il avait utilisé, je me tournai vers lui alors qu'il approchait pour me chuchoter en rigolant :
« Si j'vous avais pas vu fouiller dans les poches des m'sieurs dames, j'aurai jamais d'viné qu'c'était vous !
- Ah, ça faisait aussi partie de la description, ça ?
- Pour sûr m'dame » Dit-il avec un petit air narquois.
« Bon, qu'est-ce que tu me veux, petit ? » Dis-je dans un soupire, lançant un regard aux alentour pour vérifier que personne ne s'intéressait à nous.
« J'ai ça pour vous m'dame ! »
Il me mit un petit rouleau de papier tâché et gondolé dans les mains, avant de s'enfuir en courant et se fondre dans la foule, vite caché par sa petite taille. Je déroulai la missive tant bien que mal, tant le papier était en sale état, et lus ce qui y était écrit.
 
              Petite missive, juste pour voir si le perroquet arrive.
              Rider
 
Malgré moi, un sourire s'afficha sur mes lèvres et un éclat de rire m'échappa. Rider … quand as-tu envoyé ce message ? Combien de lieues ces quelques mots banals avaient-ils parcouru pour arriver jusqu'à moi ? 
Et comment le gosse connaissait mon nom ?
 
Comme la veille, je me désintéressai de mon occupation pour retourner chez moi, mon esprit tourbillonnant dans les souvenirs enfouis. Deux jours, et deux signes qui me tiraient inlassablement vers Liberty. Une fois à destination, je sortis une feuille de papier ainsi qu'une plume, pour écrire une réponse au message. 
 
              Rider
 
             Je ne sais pas de quelle année date ta missive, mais
             elle est bien arrivée. à l'instant !
             Peut-être nous reverrons-nous bientôt, je prévois de
             revenir quelques temps sur Liberty, j'ai à y faire.

             Amicalement,
             Oog
 
Je ressortis quelques heures plus tard pour poster ma lettre, me demandant qui entre elle et moi arriverait en premier sur l'île. Je pris ensuite la direction des quais de la VOC, dans le but trouver une place sur un navire qui acceptera de me faire traverser le monde. Les matelots allaient bon train, chargeant et déchargeant de la marchandise et des vivres, réparant les dégâts causés par les tempêtes et les abordages, tressant de nouveaux cordages, le tout en gueulant comme ils pouvaient pour se faire entendre de leurs collègues.
 
Je mis du temps à localiser mon amie. Quand enfin mon regard capta sa chevelure verte, je remarquai qu'elle avait l'air bien occupée. Je m'assis sur une bite d'amarrage, l'observant de loin en souriant, si heureuse de revoir son visage qui me paraissait en tout point semblable à ce qu'il était il y a dix ans.
 
Le gamin qui m'avait donné la lettre vint s'asseoir sur le bord du quai à côté de moi, les jambes pendant dans le vide au dessus de l'eau.
« Tiens petit, je te cherchais.
- Oh, j'vous manque déjà m'dame ? 
- Pas à proprement parler, mais j'ai besoin de ton aide. Où as-tu récupéré le pli que tu m'as transmis ce matin ?
- V'voulez pas savoir où je l'ai eu mais qui m'a dit à quoi vous r'sembliez, j'suis sûr », dit-il en haussant les épaules.
« Tu as raison...
- C'est m'dame Jade, la cap'taine aux cheveux d'algues. »
Etonnée, je tournai le regard vers mon amie qui s'activait toujours au loin.
« C'est elle qui m'la donné c'matin pour que j'vous trouve », repris l'adolescent.
« Merci de l'information, petit. »
 
Je fis virevolter une pièce d'un claquement de doigt, et celle-ci atterit dans la main du gamin. Un sourire ravi s'alluma sur ses lèvres, et avec un regard de remerciement, il se leva et commença à s'éloigner. Il se retourna cependant quelques pas plus tard.
« J'ai failli oublié m'dame, elle a réservé une place pour vous sur son navire, il appareille dans une douzaine de jours pour la Floride ! »
 
Elle avait tout prévu... Et ça m'allait bien. Je devrais trouver un autre bateau pour Liberty si elle ne souhaitait pas y faire escale, mais cela m'importait peu.
C'est avec un beau sourire que je relevai le regard vers Jade, et elle me le rendit largement, en me saluant de la main avant de recommencer à donner des directives à son équipage.
 
Douze jours. Ca faisait peu, mais ce sera suffisant.

Oog Hoofeln
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Posté le 13/04/2021 à 21:39:20. Dernière édition le 17/04/2021 à 13:34:00 

Quelques jours plus tard, j'étais prête pour ma dernière excursion. Alors que la nuit était tombée depuis plusieurs heures déjà et que la ville finissait de s'endormir, j'ajustai sur mes épaules mon sac à dos qui contenait une simple corde avec accroché à son bout une sorte de grapin repliable et quelques crochets, avant de m'éclipser silencieusement de chez moi, évitant chaque latte de parquet et chaque marche d'escalier qui craquait pour ne pas réveiller Erwin. La porte émit un léger grincement que je ne sus étouffer, et je m'engouffrai dans l'air glacial de la rue. 
 
Mes yeux mirent quelques temps à s'habituer à l'obscurité, ce qui ne m'empêcha pas de commencer à cheminer à travers les étroites rues m'éloignant du port, en direction des quartiers plus aisés, où les rues sombres devenaient de grandes avenues parsemées d'arbres.
 
J'avais déjà repéré cette résidence depuis longtemps, depuis le jour où j'ai rencontré Erwin en réalité, mais je n'avais jamais osé la visiter moi-même du fait du garde maître-chien qui surveillait jour et nuit la résidence. Chien qui avait coûté une belle cicatrice sur le mollet de mon ami, devenu à la suite de ça apothicaire par dépit – il avait déjà de bons butins à épuiser – sa blessure lui aillant fait perdre son agilité nécessaire à sa précédente activité. 
 
Je ne pouvais décemment partir d'Amsterdam sans y avoir mis les pieds. Je m'étais donc préparée particulièrement pour cette expédition, en recouvrant plusieurs jours mes vêtements de terre pour en faire disparaître toute odeur humaine – j'espérai que cela suffira à couvrir mon odeur – et en observant les trajets répétitifs du garde ainsi que les habitudes de vie des résidents.

Il s'agissait d'un couple dont le mari avait reçu une blessure qui le faisait boiter. D'environ une soixantaine d'année, il avait le teint et la prestance d'un officier de la flotte marchande : il masquait sa faiblesse physique par un air hautain et supérieur, recherchant à chaque instant à asseoir son autorité prétendue, que sans doute ses richesses passées lui avaient fait miroiter.
La femme, elle, semblait fatiguée par la vie et l'éducation de ses enfants, tous partis depuis longtemps. Elle passait beaucoup de temps à entretenir ses patères de fleurs et bosquets en leur racontant des anecdotes. Elle me faisait un peu de peine, mais son mari était si désobligeant envers chaque personne qu'il croisait que je ne modifiai pas mon projet.
 
Ce soir là donc, escaladant le mur d'enceinte et me réceptionnant de l'autre côté en douceur, accroupie, je longeai le mur sur ma droite jusqu'à pouvoir me camoufler derrière un buisson de taille respectable. D'ici, je pus attendre quelques minutes que le garde et le chien passent et disparaissent derrière le pignon du bâtiment. 
 
Je m'approchai alors de la façade et cherchai du regard la fenêtre qui m'intéressait. En cinq jour, jamais une bougie ne l'avait éclairée. La quatrième en partant de la gauche, au premier étage. Une fois repérée, je sortis ma corde, et décrivis quelques cercles avec avant de la lancer en direction de mon point d'entrée. Le grappin émît un bruit métallique en rencontrant la balustrade la fenêtre, mais il s'était bien déplié et agrippé.

Tirant sur la corde pour vérifier la prise, je m'engageai dans l'escalade de la façade, me hissant à la force des bras et m'aidant de mes pieds contre les quelques briques mal alignées. Soufflant le plus silencieusement possible, j'agrippai les barreaux de mes mains, enfin arrivée, puis me hissai pour me caler à cheval dessus, me dépêchant de remonter le reste de la corde avant que le garde ne revienne.
 
Je sortis un crochet de mon sac, et m'en servis pour faire levier au niveau de la fermeture de la fenêtre. Celle-ci ne résista pas longtemps et finit par s'ouvrir, me laissant l'accès libre pour enfin fouler le parquet de ma chimère. J'allumais une bougie que je posais à terre après avoir tiré les rideaux vérifié que la porte était bien fermée, afin d'observer la pièce.

Autour de moi, de nombreux rouleaux étaient éparpillés, ayant l'air d'être là depuis un siècle. Comme je l'avais deviné, la pièce était abandonnée et devait servir de bureau il y encore quelques années. Attrapant précautionneusement un rouleau, je soufflai dessus pour en chasser la poussière et  le déroulai avec le plus grand soin. C'était une carte, de l'Europe semble-t-il, avec le début du continent Africain qui se dévoilait dans des traits d'encre interrompus. Les cartes m'avaient toujours passionné et je pris quelques instants pour l'observer et m'attarder sur les petits détails qui faisaient la beauté de l'œuvre. 
 
Un craquement se fit entendre. Lâchant la carte, soufflant sur la bougie, je restai immobile, aux aguets. 
Des pas dans le couloir suivi d'un bruit de porte. Puis le silence.
 
Je laissai passer quelques instants avant de rallumer la bougie et de remettre la carte à sa place. Il fallait que j'avance. Je commençai alors à rassembler sur un fauteuil molletonné quelques objets de valeur peu encombrants. Une montre, une boussole, quelques belles plumes, un porte-bougie en argent ouvragé.
Je laissai ce premier butin sur place, avant de m'engager dans le couloir, passant à pas de loup devant les pièces que j'avais identifié ces derniers jours comme étant habitées, m'engouffrant dans les pièces vides, récupérant quelques petits objets, avant de descendre l'escalier menant au rez-de-chaussée.



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Posté le 16/04/2021 à 17:33:13. Dernière édition le 16/04/2021 à 18:05:08 

Je trouvai très facilement les couverts en argent dans la salle à manger que j'emballai dans un morceau de tissu pour qu'ils ne s'entrechoquent pas, et me dirigeai vers la cuisine où rien n'attira particulièrement mon regard. Je laissai donc cette pièce derrière moi, et pénétrai dans une petite pièce ouverte sur le salon. Par les fenêtres, j'aperçus le garde passer d'une démarche mécanique. 

Observant la pièce, il semblait qu'elle servait d'armurerie ou c'était tout comme, au vu des magnifiques épées et armes de tir que j'y aperçu. Trop volumineuses pour être emportées, je me rabattis sur de splendides dagues à la fusée sertie de pierres ou entourée d'un cuir de qualité remarquable. Les faisant jouer chacune leur tour entre mes mains, j'évaluai la justesse de leur équilibre et la facilité de leur maniement. Le reflet de la lune à travers la fenêtre se reflétait sur les lames parfaitement aiguisées. Elles étaient d'excellentes facture.
Avec un sourire, j'accrochai celle en cuir à ma ceinture, les deux autres plus tape-à-l'œil dans le sac à dos, et je fis demi-tour, pour remonter à l'étage. Une fois dans la chambre, je fermai la porte derrière moi et me dirigeai vers le fauteuil pour entreprendre de caler mes précédentes trouvailles dans mon sac qui commençait à peser son poids.
 
Je faisais dos à la porte lorsqu'un courant d'air me glaça les omoplates. Le temps de comprendre d'où il provenait – de la porte – la voix glaciale du maître des lieux se fit alors entendre, faisant vibrer les poils qui s'étaient hérissés sur ma nuque.
 
« Je te reconnais, tu étais là au dernier cambriolage, il y a plusieurs années déjà ... »
 
Sans réfléchir, je me précipitai vers la fenêtre et envoyai mon sac par-dessus la balustrade. Sautant habilement par-dessus à mon tour, les mains fermement accrochées dessus, je me laissai pendre à la barrière avant de me lâcher. La chute fut rude, mais sans doute moins douloureuse que si je me faisais prendre.
Je levai les yeux vers la fenêtre et croisai le regard du propriétaire, et les détournai aussitôt, rabattant ma capuche sur ma tête par réflexe. Du fond de la pièce, j'entendis une voix s'élever, faible et à peine distincte, féminine, et pleine d'angoisse. Puis l'homme s'écria à la fenêtre.
 
« GARDE ! GARDE ! »
 
Les aboiements du chien et les pas pressés du garde qui cherchaient d'où venait le cri de leur employeur se rapprochaient dangereusement, et je roulai sur moi-même pour me relever et attraper mon sac. La moitié de son contenu était à présent étalé par terre. Pas le temps. La voix de la femme se fit plus claire, elle avait rejoint son mari à la fenêtre.
« Ma fille, je sais que tu es ma petite fille chérie... Reviens à moi je t'en supplie ! »
 
Sa voix implorante me retourna les tripes, et je me mis à courir aussi rapidement qu'un lièvre pris en chasse pour échapper à ses paroles et à la tristesse qui en découlait. J'atteignis le mur d'enceinte et cherchai des yeux des pierres decellées pour faciliter mon escalade. Je finis par trouver. Balançant mon butin de toute mes forces, je l'entendis choquer contre les pavés de la rue de l'autre côté et me lançai aussitôt à l'assaut du mur, manquant quelques prises sous la précipitation.
 
Le chien avait fini par me repérer, et il chercha à me chiquer en sautant aussi haut qu'il pouvait. Heureusement, j'avais quasiment atteint le haut du mur. Me hissant dessus, je jetai un coup d'œil rapide dans le jardin, le temps d'apercevoir le garde le tromblon à la main, canon chargé et dirigé vers moi. 
« Redescends de là ou tu l'regretteras dans l'autre monde, voleuse ! »
 
Je n'attendis pas que le coup parte pour sauter sur les pavés de la rue. Des éclats de pierres me tombèrent dessus suite au bruyant tir. Ce n'était pas passé loin. Alors que des lumières commençaient à s'allumer dans les résidences voisines et des curieux apparaître aux fenêtres, je détalai vers le port sans attendre mon reste.
 
Ce n'est qu'une fois les sombres rues du centre atteintes que je me permis de souffler, transpirant malgré les températures négatives, en m'adossant au mur d'un bâtiment. Un couche-tard imbibé d'alcool ne me prêta aucune attention alors qu'il zigzaguait en se rattrapant aux murs.
Essoufflée et l'adrénaline redescendant, je me mis à rire nerveusement, avant de finalement reprendre le chemin de mon appartement.
 
Une fois au chaud, je pris le temps d'observer mon butin. Les plumes étaient abîmées et les dagues serties avaient dû rester au bas de la fenêtre. Restait tout de même la très belle montre, la boussole, quelques bougeoirs, la longue vue et quelques couverts. Je ne trouvai de l'interêt personnel que pour la dague que j'avais accroché à ma ceinture, et je plaçai le reste dans un coffre cadenassé qui contenait déjà de nombreux objets de valeur.
 
Je me servis un verre de rhum que je bus tout en faisant tourner la dague volée dans ma main gauche. A la lumière, on pouvait facilement distinguer que le nom de la maison était poinçonné à la naissance de la lame : van Nacht.
 
Je me mis de nouveau à rire. J'avais enfin osé entrer dans cette demeure que je ne connaissais pas mais que mes propres parents habitaient depuis quelques années. Je m'en étais rendue compte lorsque j'avais rencontré Erwin. Aider un collègue en mauvaise posture et me rendre compte que les propriétaires qui le pourchassent ne sont autre que mes parents... 

Malgré le fait qu'ils ne vivaient plus que tous les deux sans enfant, mon père n'avait pu s'empêcher de se pavaner en acquérant la majestueuse bâtisse bien trop grande pour eux seuls, en abandonnant la résidence que j'avais connue dans mon enfance en bordure de mer. Manifestement, il y avait aussi laissé toutes mes possessions de jeune fille, sans doute déçu par le chemin que j'avais pris. Comme si je n'avais jamais existé... comme mon frère. 
 
« J'espère que la seule chose que j'ai hérité de mon père est l'amour des cartes ... », murmurai-je au silence.

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Posté le 21/04/2021 à 13:20:10. Dernière édition le 21/04/2021 à 13:29:18 

Souvenir de l'été 1711
 
Cela faisait plus d'un an que j'étais revenue sur le continent. Je me promenais dans les quartiers de l'autre côté du canal périphérique, jaugeant du regard les maisons sous le soleil levant estival. Afin de me fondre dans la classe bourgeoise du quartier lorsque celle-ci décidera de se lever, je m'étais habillée d'une longue jupe bleue assortie à mes yeux, une chemise en lin blanche brodée de dentelle, avec une paire de chaussures à petits talons qui tapaient contre les pavés des larges rues. 
 
Ici, les maisons étaient moins hautes et plus larges que dans le centre d'Amsterdam, et quelques propriétés possédaient des terrains assez grands pour que les maisons ne soient pas mitoyennes.
Alors que je passai devant le portail en fer forgé d'une de ces fameuses exceptions, protégée de la rue par un mur d'enceinte et qui semblait fort bien entretenue à la vue du jardin, je dicernai des aboiements d'un chien.
 
Du pignon de la maison surgit alors un homme courant dans ma direction en jettant régulièrement des regards en arrière, un baluchon sur l'épaule. Je compris immédiatement qu'il s'agissait là d'un « collègue ». L'homme avait encore une trentaine de mètres à parcourir pour atteindre le portail, et je me précipitai dessus pour l'ouvrir sans aucune difficulté. Sans doute l'avait-il dévérouillé avant son méfait afin de s'offrir un point de sortie rapide. 
Le chien avait déjà franchit le coin de la maison et la distance s'amenuisait très rapidement. J'actionnai rapidement le penne du portail et l'ouvrit suffisament pour laisser passer le cambrioleur.
 
Il se précipita par l'ouverture, mais je n'eu pas le temps de refermer derrière lui. Le féroce animal venait de lui attraper le molet et secouait sa gueule pour resserrer sa prise, un filet de bave jiclant sur ma jupe. L'homme jura de douleur et son baluchon vint frapper l'animal de plein fouet, l'envoyant s'écrouler quelques mètres plus loin, sonné. Sous le choc, le voleur lacha le baluchon dont le contenu vint se déverser au sol.
« Sale bête ! » s'exclama-t-il alors qu'il commençait à rassembler les objets.
« A votre place, je déguerpirai vite fait d'ici, tant pis pour votre butin. le garde approche. Je vais le ralentir.
- Je … pourquoi faites-vous ça ?
- C'est pas le moment ! Partez ! »
 
Il jetta un rapide coup d'oeil en arrière pour remarquer que le garde était à son tour apparu, et alors qu'il voulu se retourner pour s'échapper en boitant, je me mis dans son chemin et il me bouscula sans le vouloir. Je fis mine d'être surprise et tombai volontairement au sol de façon dramatique, faisant voler ma jupe et me receptionnant sur les fesses et les coudes. Il me lança un regard d'excuse avant de détaler. Par chance pour lui, la rue était toujours déserte.

« Quel rustre ! Garde, venez donc m'aider à me relever, ce ne sont pas des manières ! » Dis-je alors que le garde atteignait le portail à bout de souffle et qu'il jettait un regard dans la rue pour repérer le voleur.
« Mevrouw, je dois le poursuivre, il vient de cambrioler la résidence de mon patron, en plein jour !
- Que dites-vous là, regardez donc tout est là ! Grâce à votre chien ! Mais … Pouvez-vous le retenir ? Je ne suis pas bien rassurée par sa présence. »
 
Le chien venait en effet de se relever en se mettant à grogner et montrait de longues canines sur lesquels le sang de l'imposteur coulait encore. Je portai mon bras au niveau de mon visage comme pour me protéger de l'animal, illustrant les propos que je venais de servir au gardien. Après un moment d'hésitation et quelques aller-retours du regard entre le voleur déjà loin, moi et le butin, puis le chien, il finit par me tendre la main en soupirant pour m'aider à me relever.
« Atlante, au pied ! AU PIED ! Là. Rentre. Allez, bon garçon » conclut-il alors que son animal rentrait à regret au sein du jardin.
 
Une fois le chien dans le jardin et le portail refermé par les soins du garde, je lissai mes vêtements, tâchant de remettre de l'ordre dans ma tenue.
« Je crois bien que tout cela m'a chamboulée plus que je ne veux l'admettre !
- Vous avez l'air pâle en effet, mevrouw. Les propriétaires ne sont pas là actuellement, mais je suppose qu'ils ne m'en voudront pas de vous offrir un rafraichissement. Laissez-moi ramasser leurs biens et suivez-moi.
- C'est fort aimable à vous, je ne voudrai surtout pas vous importuner avec tout ceci !
- Il n'en est rien. »
 
Alors qu'il s'affairait à rassembler les multiples objets qui s'étalaient sur les pavés du trottoir, je fis un repérage de la richesse de ces fameux propriétaires. Ils avaient l'air bien aisés. Rentrer dans la propriété me permettra de repérer les lieux, sait-on jamais si l'envie me prenait de finir le travail de ce voleur.
Une voiture tirée par deux chevaux s'arrêta devant la résidence à notre niveau, et la tête d'un homme aux cheveux gris apparut à la fenêtre de la cabine.

« Piet, qu'est-ce donc que tout ceci ? Que se passe-t-il ?
- Meneer van Nacht, Vous rentrez plus tôt que prévu ! Je suis confus, un cambrioleur a réussi à s'introduire chez vous sans se faire remarquer. Mais Atlante a réussi à le rattraper avant qu'il ne s'enfuit et à lui faire lâcher vos possessions. »
 
Au nom que le garde donna a son patron, mon sang se glaça dans mes veines. J'observai l'homme les dents serrées, et nos regards se croisèrent quelques instants. Je détournai rapidement la tête pour cacher mon visage et m'adresser au garde, apercevant du coin de l'oeil la dame qui siégeait à ses côtés. 
« Meneer, je vais m'en retourner chez moi, je ne tiens pas à déranger quiconque. Vous remercierez Atlante pour moi. Je dois y aller. »
 
Je n'attendis pas sa réponse et je filai dans la rue en marchant aussi rapidement que possible sans donner l'impression de m'enfuir. Je les entendai parler sans dicerner autre chose que l'air interrogateur de mon père et le ton d'excuse du garde.
Mes pensées s'affolaient. Que faisaient mes parents à Amsterdam ? M'avaient-ils reconnu ?

            
 
 
Oog Hoofeln
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Posté le 24/04/2021 à 22:00:04. Dernière édition le 24/04/2021 à 22:02:55 

Un matin de Février 1721
 
J'aurai passé les derniers jours qui me séparaient de mon départ à mettre mes affaires en ordre. Culpabilisant tout de même d'abandonner Erwin que j'aidai régulièrement dans sa boutique – notamment à en remplir les étagères de quelques objets de valeur – je vins le voir à son appartement, situé juste au dessus de la boutique. Toquant à la porte, je n'attendis pas qu'il vienne m'ouvrir pour actionner la poignée et entrai chez lui.
« Erwin ?
- J'arrive ! » Répondit-il du fond du logement.
 
Je le vis apparaître quelques instants plus tard, torse-nu et les cheveux encore dégoulinant d'eau. Il sortait manifestement de son bain, la vapeur de l'eau chaude s'échappait d'ailleurs par la porte par laquelle il venait de sortir.
« N'attends surtout pas avant d'entrer, hein !
- Je savais que ça ne te dérangerait pas, répondis-je sans quitter son torse des yeux.
- Arrête donc de me reluquer comme ça, rappelle-toi pourquoi tu pars, ma belle.
- Oh, si on ne peut plus profiter de la vue... 
 
Je me détournai, les joues légèrement rougissantes. J'avais décidé de quitter cette vie pour encore une fois tout recommencer à zéro, abandonnant sans hésitation des choses et des personnes qui  ne révèleront leur précieuse valeur que quand elles seront à des lieues de moi.
« Que viens donc tu faire chez moi ce soir, Oog ? Ce n'était pas prévu …
- Je sais. Je souhaitais te donner ceci. »
 
Je retournai alors vers la porte pour traîner mon lourd coffre à butins, que je plaçai au milieu de la pièce.
« Ce sont mes … économies, ce que j'ai mis de côté ces dix dernières années. Il y a encore de jolies pièces qui mériteront une place dans ta boutique. Prends-les, là où je vais je n'aurai pas besoin de tout ça.
- Oog... Tu n'as pas à faire ça. Je vais m'en sortir tu sais, j'étais là bien avant que tu ne débarques dans ma boutique. Bien que le fait que je ne puisse plus me fournir moi-même de pas mal de chose ...
- Je sais, répondis-je en riant, mais je ne saurai pas à qui les donner autrement qu'à toi. Et ça te laisse une réserve le temps de me trouver un remplaçant. »
 
Il s'approcha du coffre et l'ouvrit. Dedans, des pièces d'or, d'argent, des lingots, des bijoux, de petits objets, précieux ou insolites, tintant les uns contre les autres.
« Mazette … un vrai trésor de pirate ! S'exclama-t-il.
- Eh oui ! Fais-en bon usage. »
 
Se désintéressant du coffre, il vint me prendre dans ses bras, m'enveloppant de son aura si apaisante.
« Merci, mon amie. J'en garderai un peu pour quand tu reviendras. Parce que je sais que tu reviendras, si tu ne trouves pas ce que tu cherches.
- Oui, je reviendrai. »
 
J'enlaçai mes bras autour de sa taille quelques instants, profitant de son rayonnement qui me manquera sans doute beaucoup. Il finit par s'écarter de lui-même, pour aller chercher sur une étagère une feuille de papier qui avait l'air d'avoir vécu de meilleurs jours. Il me la tendit, l'air soucieux.
« J'ai vu ça, placardé sur les murs de la ville aujourd'hui. Je crois que tes inquiétudes sont réelles, et que tes parents t'ont bien reconnues … »
 
Attrapant le papier, je remarquai qu'il s'agissait d'une affiche. Je ne sus trop quoi penser en la regardant, partagée entre l'admiration du portrait si exact qu'avait fait mon père de moi, l'envie de rire en voyant la description que le gosse de l'autre jour avait qualifiée de clairement insuffisante, et l'appréhension de me faire dénoncer par les personnes qui m'auraient reconnue.
 
« J'espère ne pas t'attirer de problèmes par la suite … Heureusement, demain je pars.
- Heureusement... Question de point de vue, Oog, question de point de vue. »
 
Il attrapa une bouteille de rhum sur une étagère, et nous servit chacun un verre. Nous bûmes le premier cul sec, observant chacun la tristesse camouflée de l'autre, avant de nous resservir et d'entamer le deuxième.

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Posté le 28/04/2021 à 21:42:07. Dernière édition le 28/04/2021 à 21:44:04 

Je me réveillai le lendemain matin après une nuit difficile, tourmentée par de multiples pensées. Jetant un œil à la fenêtre, je me rendis compte que le jour avait déjà commencé à se lever et qu'il ne fallait pas que je traîne trop.
 
M'asseyant sur le bord du lit, un léger mal de crâne me prît. La soirée d'hier avait été bien arrosée et la bouteille y était passé, entre deux conversations où Erwin et moi refaisions notre passé et le monde. J'entendis l'apothicaire faire craquer les marches de l'escalier en descendant depuis son appartement pour ouvrir sa boutique.
 
Mon sac était déjà prêt, contenant quelques vêtements de rechange, des vivres, une ou deux bonnes bouteilles et quelques objets utiles, entre autres : de quoi écrire, réparer mes vêtements, aiguiser mes dagues. J'attachai une petite bourse et ma dague à ma ceinture, une autre à mon mollet gauche, sous mon pantalon large de voyage. Une fois prête, je refermai la fenêtre, puis la porte de mon appartement pour la dernière fois.
 
M'engageant dans la rue, mon sac sur l'épaule, je pris la direction du port. Plus j'avançai, plus mon cœur se serrait d'un mélange d'excitation et de peurs, que je tentai d'ignorer. Les quais enfin rejoins, je me dirigeai vers le navire, une belle frégate que je pris quelques instants à admirer avant de m'engager sur la passerelle d'accès.

Jade me rejoignit au moment où je posais le premier pas sur le pont, et encore une fois elle me souleva de terre pour me saluer, un immense sourire aux lèvres. 
« Bienvenue à bord, mon amie ! Viens donc t'installer, t'auras le droit de dormir avec moi dans ma cabine, bien sûr ! 
- Merci Jade, une place à la soute m'aurait suffit, mais m'offrir ta compagnie me va parfaitement !
- T'offrir, c'est un bien grand mot … j'ai bien l'intention que tu paye ta place sur le navire en trimant autant que n'importe lequel de mes matelots ! ».
 
Elle me montra d'un grand geste du bras le remue-ménage provoqué par les nombreux marins qui s'activaient sur les ponts en prévision du départ.
Les visages que je détaillai étaient tous différents, allant du vieux briscard aillant déjà parcouru deux vies sur les mers, de jeunes mousses avec la fougue de la jeunesse et l'excitation du premier départ, des hommes et des femmes de tous âges, toutes origines et de tous les gabarits.
 
Je me sentis tout de suite bien, et à l'aise en foulant les lattes du pont de la frégate. Jade m'amena rapidement à la cabine dans laquelle je posais mes affaires sans trop m'attarder sur les magnifiques et énormes cartes déroulées sur la table – j'avais déjà prévu de passer quelques soirées à les détailler – avant de me faire faire le tour du navire et me présenter à l'équipage, dont la moitié n'avaient pas grand chose à faire de ma présence. Ca m'allait bien, je me ferai ma place au fur et à mesure, nous avions bien deux mois de navigation devant nous pour traverser l'Atlantique.
« Tu as quartier libre pour le départ, je vais lancer l'appareillage ». Elle me laissa sur le pont avant et je m'approchai de la proue pour observer le port, alors que les ordres fusaient et que les gars s'activaient.
Le bateau s'écartait lentement du pont, et je scrutai la foule comme si je voulais imprimer une dernière fois les détails de ce port qui m'aura accueilli dix ans.
 
Mon regard croisa celui d'Erwin, qui me sourit et me fit un signe de la main. Je lui rendis son signe énergiquement avant de le perdre de vue derrière les innombrables mâts et coques des navires à quai.
Je me retournai, laissant derrière moi une chapitre de ma vie, et allai rejoindre mon amie aux cheveux verts à la barre, concentrée dans la manœuvre délicate que représente la sortie du port.
 
La sortie de la « petite mer », large golfe reliant Amsterdam à la mer du Nord, se fit sans encombre. Paisiblement poussé par un vent du sud, le Zee Valk pris la direction du Nord-Ouest, accompagnant le vol des oiseaux marins qui planaient avec nous le temps de quelques lieues avant de dévier leur route.
 
L'animation sur le navire s'était calmée, et accoudée au bastingage équipée d'un bon manteau, je regardai défiler ma terre natale où forêts, champs cultivés et villages portuaires se suivaient. Nous atteignîmes l'embouchure en fin d'après-midi alors que le soleil était déjà en train de se cacher à l'horizon, et alors que la mer devenait plus sauvage, les matelots reprirent leur poste. Le vent venant du Sud aujourd'hui nous obligerait à tirer des bords pour nous engoufrer dans la Manche où les courants étaient rois. La nuit s'annonçait  mouvementée, et si les vents ne changeaient pas, plusieurs jours nous seront nécessaires pour atteindre l'extrémité de la Bretagne française.

Oog Hoofeln
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Posté le 10/05/2021 à 13:59:51. Dernière édition le 10/05/2021 à 15:20:47 

Compensant le tangage du navire par la souplesse de mes pas, j'allais retrouver la chaleur des quartiers communs où les cuisiniers servaient aux quelques marins présents du Boerenkool accompagné de saucisses bien grasses. Jade avait toujours eu un faible pour ce plat.
M'asseyant à proximité d'une femme brune coiffée d'une longue tresse et à l'air revêche, je dégustai ma gamelle en observant silencieusement mes compagnons de bordée. Mes joues me chauffaient après avoir passé la journée dans l'air glacé.
 
« Une partie de carte, m'dame ? »
 
Je relevai la tête, surprise qu'on s'adresse à moi, et je vis la jeune femme à côté de qui je m'étais assise battre un jeu de carte et me regarder avec un petit sourire narquois. Sans doute me pensait-elle l'une de ces dames ne sachant jouer et comptait-elle me ridiculiser dès le premier jour.
 
« Avec plaisir. Poker ? » répondis-je avec un sourire identique au sien, en sortant une petite bourse que je posai sur la table pour indiquer que j'avais de quoi miser. Je remarquai l'espace d'une seconde un lueur d'étonnement dans son regard, puis un franc sourire fit place sur ses lèvres gercées.
« Nous allons nous entendre... ». Elle sortit à son tour quelques piécettes, et engagea deux matelots du regard pour qu'ils se joignent à la partie.
 
« Pas de fausse politesse entre nous, je m'appelle Oog.
- Olga. Toff, et Dries » répondit-elle en montrant du menton les deux hommes tour à tour.
Les présentations faites, la partie s'engagea. Je me retrouvai face à de rudes adversaires qui ne lachèrent pas le morceau facilement, et partie après partie, mon pécule ne grandissait pas vite. L'atmosphère se détendait au fur et à mesure, et nous continuâmes à jouer nos coups de bluff accompagnés d'une bouteille d'eau de vie. 
 
Les deux hommes finirent par perdre ce qu'il leur restaient, et Olga et moi nous retrouvâmes face à face pour terminer cette partie. Alors qu'une paire de 10 me fut distribuée et que deux autres firent leur apparition au flop accompagnés d'un roi, je tentai le tout pour le tout, avançant la totalité de mes pièces au milieu de la table.
« Tapis... » dis-je avec un petit sourire provocateur en plongeant mon regard océan dans celui plus sombre de mon adversaire. Tentant d'évaluer la situation et plissant les yeux, elle me regardait en passant sa langue sur ses canines. A ce signe, je ne montrai pas que je m'inquiétai. Elle avait aussi une bonne main. Mais bonne à quel point ?
« Je suis ». Elle poussa a son tour son pécule et abattit ses cartes. Full au roi. 
J'abattis mon carré de 10. « Trop aimable... ».
Elle tapa du poing sur la table de dépit alors que je souriais à ma victoire en récupérant le pot, et que les deux hommes riaient en se payant sa tête de s'être fait battre par une bleue. Je me mis à rire avec eux de leurs moqueries, pressée de leur faire comprendre leur erreur de me considérer de cette façon.
 
Les jours qui suivirent, je pris les mêmes quarts que mes compagnons de jeu, retrouvant peu à peu mes marques dans cet univers que je n'avais pas connu depuis des années. Je sympathisais très vite avec Olga, partageant mes repas avec elle et d'autres marins, et nous passâmes quelques unes de nos heures libres à s'entraîner au combat, elle équipée d'un sabre et moi de mes dagues. Elle s'avérait être une redoutable adversaire dans ce domaine aussi, et j'étais heureuse qu'on arrête nos coups avant qu'ils ne portent réellement. J'étais certaine que cet entraînement me sera utile dans ma quête, ne serait-ce qu'à Liberty, où je supposais que les combats étaient toujours quotidiens.
 
Mes soirées étaient bercées par les histoires vécues que Jade me racontait, détaillant les cartes qu'elle avait elle-même dessiné au gré de ses découvertes et de ses navigations. Elle me montra sur l'une d'elles le port où elle me déposerait et où un de ses amis me récupérerait pour me mener jusqu'à Liberty. 
 
Les jours passèrent les uns après les autres, tous rythmés par les quarts, les repas et les caprices de la météo. Deux mois plus tard, la côte américaine apparut à l'horizon en même temps que les goélands.

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Posté le 18/05/2021 à 21:42:17. Dernière édition le 18/05/2021 à 21:47:07 

Cette côte n'annonçait pas la fin du voyage, mais un ravitaillement bienvenu de denrées fraiches et d'alcool. Le Zee Valk fit escale au mouillage à proximité du port de Saint Augustine, ville coloniale espagnole du Nord de la Floride.
 
« Un port espagnol... La Hollande n'a pas réussi à étendre ses comptoirs autant au Sud du continent américain.
- Peut-être aurons-nous la chance de ravitailler autre chose que des choux et du mouton ! Ma claque du Boerenkool,  grommela Olga.
- Ca a le mérite de tenir au corps, et de le renforcer, s'insurgea Jade. Regarde donc le peu de maladies que nous avons eu pendant la traversée, exceptionnel et je suis convaincue que c'est grâce à ça !
- Manquerait plus que ça tiens...
- Ah tiens Oog, encore une chose qu'il faudra que tu fasses une fois à Liberty alors, te rendre au monastère pour goûter le boerenkool que le frère Remy cuisine en suivant ma propre recette ! Tu verras, un dé-lice.
- C'est noté, je ferai sans doute ça oui. Mais … pas tout de suite, tu vois je crois que mon corps va se transformer définitivement en chou si ça continue. Tu ne trouves pas que j'ai un peu le teint vert ces derniers temps ? »
 
Jade explosa de rire alors qu'Olga acquiesçait vivement de la tête en observant mon visage. Mes deux amies étaient accoudées avec moi à regarder l'énorme ancre s'enfoncer dans la mer. Les voiles avaient été affalées, et les canots commençaient déjà à être descendus. Les matelots ayant la chance de pouvoir suivre leur capitaine au port discutaient et plaisantaient sur les activités qu'ils auront à terre. Jade ne leur accorda pourtant pas de nuit, les canots ralieraient la fregate le soir même. Sage décision si elle voulait que son équipage reste d'attaque pour les quelques prochains jours avant d'accoster à Pensacola. 
 
« Donc tu restes là ? Me demanda Jade en se tournant vers moi. Dernière chance pour changer d'avis.
- Oui ne t'en fais pas. Il n'y a pas de quoi s'ennuyer ici !
- Très bien. A tout à l'heure alors. »
 
Olga me fit un signe de la main avant d'embrasser rapidement Toff puis de suivre Jade, trop heureuse de pouvoir mettre pied à terre. Je regardai les canots s'éloigner avant de me détourner et de rejoindre Toff qui avait lui aussi décidé de rester.
« Saint Augustine c'est beau, mais j'ai toujours eu du mal avec les manières des espagnols … Plus j'évite leur contact, mieux j'me porte ! »
Je discernai dans son ton qu'il parlait en particulier de la gente féminine, et je rigolai devant son regard déconfis.
« C'est vrai qu'elles ont des physiques plutôt à leur avantage... et je comprends que tu préfères ne pas t'attirer les foudres d'Olga ! »

Il soupira, avant de reprendre le rangement du pont et je l'aidai dans la tâche.
« Je me plains, mais j'ai bien l'intention d'lui acheter une belle bague à Pensacola avec ma paye ! Et d'lui demander d'être ma femme.
- Eh ! je ne serai pas présente pour votre mariage !
- Tu n'as qu'à rester un peu plus avec nous, tu as mérité ta place dans cet équipage.
- Tu sais pertinemment pourquoi je suis là, Toff. Moi aussi, j'ai un amour à retrouver. Mais si je ne trouve pas ce que je cherche, je reviendrai sur le Zee Valk avec plaisir avant de retourner à Amsterdam.
- Et pourquoi pas plus longtemps ?
- J'ai déjà fait une promesse à un ami, je ne peux me permettre de n'en tenir aucune. »
 
Il garda le silence, et nous continuâmes d'occuper notre journée à mettre de l'ordre avec le reste de l'équipage resté à bord. 
Le soir venu, les canots revinrent, chargés de victuailles et de ressources nécessaires à l'entretien quotidien du vaisseau, qui commençaient à manquer. Les cuisiniers nous firent un festin de paëla, tortillas et gaspaccio de légumes frais. L'humeur était à la fête, et le pont s'anima en fin de soirée de musique, de danse et de jeux.
 
Le lendemain matin, nous levâmes l'ancre et hâlâmes les voiles aux aurores. Le soleil se levait à peine et colorait de rouge les murailles de Saint Augustine. Deux jours étaient prévus pour atteindre la pointe sud de la Floride, puis deux autres pour remonter en direction de Pensacola. La mer calme et lisse présageait un voyage tranquille, ce qui se revela être le cas. 
Mais plus nous approchions des Cayes de Floride, plus l'horizon s'assombrissait et le vent forcissait. La houle se faisait de plus en plus profonde. 
 
La Pie hurlait régulièrement du haut de son mât pour nous avertir de l'avancée de la tempête qui s'annonçait. Déjà la houle commençait à se creuser.
« Si elle croit qu'on va s'laisser faire la Dame Tempête... J'suis pas capitaine d'un bateau-lavoir ! Jura Jade alors qu'elle tenait la barre. Affalez mi-voile ! Parés à virer ! »
 
Nous n'avions que cet obstacle à passer pour être à l'abris de la grande houle si le temps se gâtait, du fait des fonds marins peu profonds. En tant calme, la manœuvre était facile. La tempête en approche annonçait tout le contraire.

 

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