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Sage parmi les sages  
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Marco Gemini
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29/02/2012
Posté le 12/05/2019 à 22:53:58. Dernière édition le 13/05/2019 à 20:18:47 

Gemini tapotait le pupitre de l'index, son ongle sale résonnant contre le bois pourri. La vieille bâtisse tombait en ruines... C'était cela d'être sans le sou. Enfin, officiellement du moins. Il ne considérait pas comme une priorité de partager ses biens avec ses ouailles, en fait, il encourageait même l'inverse. En cela il imitait sans vergogne ses congénères du clergé plus... classique, hommes prompts à désigner les biens d'autrui comme ceux du Seigneur.

Ils pouvaient se réunir ici à l'abri des regards ; la mer était à deux pas. Le propriétaire du bâtiment -un vieil entrepôt aux murs moussus- était des leurs. L'ex-capitaine se caressa le menton. Bien loin étaient sa jeunesse, ses troupes bien entraînées et ses conseillers, prêtres et acolytes savants. Mais le culte gagnait du terrain. La semaine dernière, le bouvier avait rameuté deux bonshommes dans leurs petites réunions, deux collègues de travail, des frères durs à la tâche. Costauds. Peu loquaces. Ils étaient assis au premier rang aujourd'hui, les yeux grands ouverts et l'oreille tendue, suffisamment grands pour gêner ceux assis sur la rangée derrière. Tous les autres disciples dans la pièce bavardaient, se susurrant à voix basse les dernières rumeurs et nouvelles.

Il pouvait nommer chaque spectateur, en connaissait les pires secrets, savait sur quels détails appuyer pour les presser comme des citrons. Mais il avait aussi pleinement conscience de leur loyauté chaque jour plus solide. Celui-là, le gras au second rang avec un masque en peau, était un bourgeois gentilhomme qui donnait consciencieusement aux oeuvres de charité. Les deux silhouettes féminines aux robes élégantes étaient des dames qui animaient un club de lecture comme c'était la mode sur le continent. La première avait regardé sa fille nouveau née se noyer dans son bain sans rien faire, la deuxième avait empoisonné sa soeur quand elle avait compris qu'elle épouserait un meilleur parti. Et à côté, assis d'une fesse sur le même banc, voilà le vieux muet qui réclamait de la menu monnaie sur les marchés de New Kingston. Il pleurait à chaque fois, éperdu de bonheur. À gauche, la pute qui l'avait vu exécuter une cible dans un bouge crasseux, il y a bien longtemps. Témoin ou pas, il l'avait épargnée sur un coup de tête... La voir ici, dévorant des yeux celui pour qui elle donnerait maintenant sa vie, lui apparut comme le signe que sa cause était juste, et son dieu bienveillant. Tous différents, tous réunis pour une grande cause.

Les bavardages ne cessaient pas... c'était cela, que d'enfin se retrouver pour la première fois depuis plusieurs semaines. Il laissait faire avec plaisir, heureux de voir ses gens se porter si bien. C'est qu'ils commençaient à se sentir solidaires, à devenir des camarades unis par leur savoir jalousement gardé, à eux seuls généreusement dispensé par Gemini béni entre tous. Impatients, les nouveaux, les deux frères au faciès de brute, mirent un doigt épais devant leur bouche, et à l'unisson :

"Shhhhhhhhhhhhh !

Alors, les voix moururent et tous les regards se portèrent sur le chef debout derrière son pupitre porteur des Saintes Écritures. Gem' savoura l'attention qu'on lui prêtait. La cérémonie pouvait commencer.
Marco Gemini
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29/02/2012
Posté le 17/05/2019 à 21:31:15. Dernière édition le 17/05/2019 à 22:40:15 

 
Je levai les bras au ciel, louant Dagon ; ce fut l'apothéose dans la salle qui servait de chapelle. Le public joignit les mains en pleurant sous les masques, crânes d'animaux et structures d'osier recouvertes de peau qui anonymisaient les visages. Mieux encore, un nombre non négligeable des fidèles flamboyait d'une juste fureur, de celles qui enflamment les vocations des vrais soldats de dieu. Je leur aurai demandé de prendre les armes pour envahir les rues qu'ils l'auraient fait sans hésitation, damoiselles, lâches et vieillards en tête pour égorger les honnêtes gens. C'était toujours à ce moment que les chants s'élevaient ; cela commençait par un fredonnement bas que tous reprenaient spontanément. Nous nous laissions ensuite transporter par le chant. Les paroles s'imposaient aux illettrés, à ceux qui n'avaient jamais lu la moindre page d'un des manuscrits bien gardés. Mes acolytes les plus gradés, postés aux quatre coins de la salle, jouèrent de leurs vénérables instruments pour accompagner la mélodie. Nous étions parfois la tempête, l'orage déchaîné qui fouette les impudents. Ce soir nous étions les profondeurs, les abysses insondables au silence assourdissant et au calme écrasant. Le rythme du chant n'existait pas : il était. De nos gorges sortaient ces sons immémoriaux, et notre mission était qu'ils retentissent jusqu'à la mort du monde.

Nos larmes de bonheur salées comme l'océan étaient la plus éclatante preuve de la foi que nous avions.
 
De longues heures plus tard, lorsque les voix s'étaient enfin tues les unes après les autres en nous laissant épuisés mais ravis, et que la foule sortait pour rejoindre les rangs d'une population inconsciente de la pourriture qui évoluait en son sein, un homme se présenta à moi. Bel homme, la moustache finement taillée, le port altier et le menton haut... Si l'on avait su que celui-là me parlait et de quoi nous nous entretenions, les officiers de l'armée hollandaise n'en auraient pas mené large. À vrai dire, j'espérais une fuite à demi-mot : la crainte était le meilleur outil qui soit, et la paranoïa soigneusement entretenue pouvait saper les fondations de n'importe quelle organisation en un temps record. Nous étions partout. Nous aurions gagné quoi qu'il arrive, que je meure ou que mon cheptel disparaisse, que l'île sombre sous les flots. La graine était plantée dans le terreau fertile de Liberty, à jamais.

J'avais attendu toute la soirée que l'homme me revienne avec une bonne nouvelle. Il me suffit d'échanger un regard avec lui pour comprendre qu'il avait réussi sa mission.
 
Marco Gemini
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29/02/2012
Posté le 17/06/2019 à 23:54:03 

...Qu'est-ce que c'était donc que cela ?

De l'amour ? Un amour... paternel ?

Je ne sais plus. Je n'ai plus vécu depuis...

Depuis...

...

Emprisonné avec mon frère, dans sa chair, pour l'éternité. Il est plus humain que moi. Libre à lui de reformer un culte, de s'attacher à ces gens insignifiants. J'ai tout mon temps. Bien plus que lui. Marco se trompe sur un point.

Je ne dépéris pas.

Je rêve.
Marco Gemini
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29/02/2012
Posté le 22/07/2019 à 22:37:17. Dernière édition le 22/07/2019 à 22:39:47 

Le fier militaire me fixa de ses yeux délavés.

"Nous l'avons logé à l'écart, conformément à vos instructions. Angus veille sur lui."

Il semblait si mal à l'aise que je fus presque tenté de le laisser mariner, mais les affaires n'attendaient pas.

"Je te sens troublé, fils. Le nain te perturbe-t-il ?

- Non, Monseigneur. Mais... Lui faites-vous donc tant confiance que cela ?"

*Bien sûr que non.*

Ce n'était pas le moment...

"Absolument.

- Avec tout le respect que je vous dois, je...

- Cela suffit. Arrête-toi là, fils."

*Sale porc. Suceur de queues. Hypocrite.*

Mon frère faisait encore des siennes. Sa voix, son murmure, me hantait et j'en avais fini par croire qu'en ces moments-là personne d'autre que moi ne l'entendait. Je devais éviter à tout prix de montrer mon trouble aux fidèles... Surtout celui-là. L'ambition dévorante qui bouillonnait en lui me transperçait sur place, c'était évident qu'il tenterait de prendre ma place à la première occasion. Je le surveillerai. Il me suffirait d'une fausse preuve pour convaincre le reste de mon cheptel de le lyncher sur place -la plupart d'entre eux le ferait déjà rien que pour avoir le droit de passer la messe debout à mes côtés plutôt qu'assis dans l'auditoire.

"Amène-moi à notre invité."
Marco Gemini
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Posté le 08/10/2019 à 16:30:02. Dernière édition le 09/10/2019 à 13:44:15 

Le prisonnier se portait bien, bien que mes acolytes se fassent cependant plus hardis. Il en souffrait ; même s'il n'en avait rien montré, cela se voyait comme le nez au milieu de la figure. Et cela cela ne me plaisait guère. Toute cette entreprise -mon oeuvre- me paraissait grandiose à certains moments, folle et épouvantable à d'autres. Avais-je droit à quelques lambeaux de lucidité ? Était-ce l'étreinte de mon frère qui se relâchait parfois, m'autorisant à voir à quelles ignobles extrémités ma propre vanité m'avait emmené, me glissant l'envie de dresser mon propre bûcher à l'écart de tout et de m'y jeter ?

J'avais demandé à Dolorès, lors de l'une de mes éclaircies de l'esprit, si elle croyait possible la séparation avec mon frère -idée qui m'épouvantait et me ravissait à la fois. Test précipité ou aboutissement d'années de recherche, le danger que nous n'y survivions pas serait toujours présent, m'avait-elle dit. Peut-être que le monde se porterait mieux si les frères Gemini mouraient lors de l'expérience.

Je me sens à nouveau partir. Ou plutôt voguer au gré des courants, comme un navire sans personne à la barre. On dit que le fou ne se demande jamais s'il est, et que c'est ici que réside la différence entre lui et le sain d'esprit. Je m'autorise un doute.
Marco Gemini
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Posté le 15/01/2020 à 12:19:20. Dernière édition le 15/01/2020 à 14:00:02 

Tout d'abord, je n'y avais pas cru. C'était impossible. Improbable, en tout cas. Et pourtant...

Le vieillard se tenait recroquevillé dans sa cellule, les bras entourant ses genoux, la mine sale et les yeux fuyants. Il avait peur... De moi, sans doute. Quelle ironie du sort. Je m'agenouillai face à lui, scrutant son visage avec attention, tentant d'y déceler la moindre marque, le moindre trait qui... Rien à faire. Je n'arrivais toujours pas à croire, malgré les preuves et les aveux. Sans doute que mon esprit déjà perclus de doutes n'avait pas hésité à en ajouter un autre à la liste.

Il évitait mon regard, incapable de le soutenir ; je n'avais même pas essayé de le briser, il s'était fracassé en mille morceaux sans l'aide de personne à peine un pied posé dans notre cercle. Je n'ose imaginer sa réaction si j'avais ouvert ma chemise pour lui dévoiler mon frère jumeau, amas de chair frémissant éternellement collé à ma poitrine. Pitoyable. Haine et dégoût m'envahirent, menaçant de déborder, de m'enjoindre à serrer mes mains autour de son cou.

Il m'avait fallu des années pour trouver le premier indice. Ensuite, tout s'était enchaîné avec une régularité d'horloge, à force de patience et d'abnégation. Bien sûr, j'avais été aidé par mes sbires de l'époque -dont Angus, le nain aujourd'hui fou à lier, n'avait pas été des moindres. Notre vie itinérante à travers l'Europe s'était avérée être notre meilleure alliée dans cette quête. Nombreux étaient les récits de nobliaux, bourgeois et héritiers de bonne famille qui soudain se découvraient un intérêt pour l'occulte. Pourquoi ? Par désintérêt d'une vie trop facile ? Combien d'entre eux étaient les seconds, troisièmes, quatrièmes enfants d'une famille, condamnés à ne jamais hériter d'autre chose que de quelques terres lointaines tandis que leur frère aîné se retrouvait à la tête du richissime domaine ? Combien de jeunes femmes dont l'unique avenir était de servir de pondeuses, en quête d'une échappatoire pour se divertir de cette voie lamentable ? La plupart s'arrêtaient aux séances bidons entre riches oisifs pour se faire peur, pimenter une vie où les mille plaisirs déjà pratiqués à l'excès étaient devenus lassants, ou s'amuser à faire danser une table et invoquer leurs soi-disant ancêtres pour impressionner la jeune dame qu'ils comptaient déflorer le soir même. Ceux-là étaient les plus chanceux. Les autres, ceux qui étaient déterminés à aller jusqu'au bout, découvraient parfois des choses qu'il valait mieux laisser reposer au fin fond des abysses.

Et si...

Et si un jeune noble, habité par cette étrange passion, avait décidé d'explorer ce monde impie dans ses moindres recoins au mépris de tout danger, et y avait emporté sa promise... Et si ce jeune couple d'abrutis inconscients avait consacré sa fortune et son influence à ce loisir discutable, jusqu'à déterrer ce qui bien sûr les attendait patiemment dans quelque livre frappé d'interdit, temple séculaire, grotte sous-marine ou ruines sur la lande ?

Et si il y avait punition pour leur outrecuidance, laquelle serait-elle ? Quelle malédiction pourrait donc les frapper de plein fouet, les épouvanter assez pour qu'ils cherchent à tout prix à refermer l'affreuse porte qu'ils avaient ouverte ?

Abandonner un enfant monstrueux, le laisser pourrir à l'asile, était-il suffisant pour oublier son existence ? J'en doutais. J'espérais être resté dans un petit coin de leur tête, hantant leurs vies jusqu'à la folie. Et si ce n'était pas déjà fait, je m'en chargerai moi-même. Mon seul regret serait de ne pouvoir faire autre chose que pisser sur la tombe de ma mère, emportée par la tuberculose il y a des années. Bon débarras.

Quand les yeux du vieillard croisèrent enfin les miens, je la vis. Il y avait bien une ressemblance.

Je lui crachais au visage.
 

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